lundi 17 novembre 2014

Bibliothèque des Ombres : Ferrailleurs des Mers/Paolo Bacigalupi (in Psychovision)

Hop ! Retour des chroniques littéraires histoire de patienter entre deux projets. Pour ce coup-ci, je vous propose une virée dans un futur à la fois pessimiste et crédible à travers un roman pour la jeunesse qui aura été la bonne surprise de ce mois-ci. Située quelque part entre Mad Max et l’Île au Trésor de Stevenson, l’œuvre de Paolo Bacigalupi va méchamment vous changer des insipides Divergentes et autres Hunger Games qui ne cessent de pulluler sur les étals de nos librairies et de nos bibliothèques…


http://www.psychovision.net/livres/critiques/fiche/1334-ferrailleurs-des-mers
Cliquez sur la couverture pour avoir accès à la critique.

samedi 1 novembre 2014

Langage cinéma et langage littéraire, le cas de John Carpenter et de The Thing.

Pour fêter Halloween, inaugurons ensemble une nouvelle rubrique qui parlera de méthode d'écriture au travers de la mise en confrontation d'un écrivain et d'un cinéaste. Parce que connaître les techniques d'écritures (qu'elles soient écrites ou visuelles) n'est plus un luxe dans le mode actuelle et que savoir décrypter un film est tout aussi important que savoir décrypter un livre.

Pour débuter, j'ai  choisi de commencer par le cas H.P.Lovecraft qui aura influencé un grand nombre d’artistes avec son style difficilement, et c'est un euphémisme, adaptable pour l'écran. Pourtant son écriture imprègne la caméra de certains cinéastes qu’ils ont acquis un style « Lovecratien » sans jamais adapter directement les nouvelles de l'écrivain. Peut-être est-ce pour cela que l’œuvre de John Carpenter continue d'exercer sur moi son pouvoir de fascination, exhalant un parfum d'Horreur Cosmique inimitable…


À la base, The Thing n’est pas adapté à la base d’une nouvelle de Lovecraft, mais d’un récit de John.W.Campbell : la Chose d’un autre Monde, adapté une première fois au cinéma en 1951 par Howard Hawk et Christian Nyby. Dans cette première version, le film est une métaphore peu subtile de la peur du communisme avec un acteur en costume pour figurer la fameuse Chose…

Dans les années 80’ John Carpenter au sommet de sa maturité artistique et populaire décide de faire un remake de ce film de son cinéaste fétiche Howard Hawks. Pour ce faire, il désire pousser le concept de départ de la créature protéiforme dans ses derniers retranchements et de rapprocher la narration d’un texte de Lovecraft : Les Montagnes Hallucinées.

1. L’Attaque en Force :
 
Toutes les nouvelles de Lovecraft débutent par ce qu’on appelle une « Attaque en Force », une accroche brutale intrigante ou horrifiante. Lovecraft condamne son lecteur, tout comme son infortuné narrateur à poursuivre le récit. 

Exemple : …Il est vrai que j’ai logé six balles dans la tête de mon meilleur ami, et pourtant j’espère montrer par le présent récit que je ne suis pas son meurtrier[1]

Chez Lovecraft le pire est déjà arrivé et il n’y a rien que nous puissions accomplir pour y remédier. Le destin est inéluctable et souvent fatal. John Carpenter reprendra ce principe en nous présentant une introduction étrange dans laquelle la barrière des langues va aboutir sur une incompréhension qui sonnera le début de la destruction.
 
2. L’Art de la Description.
 
Les personnages de Lovecraft ne sont que des témoins impuissants de ce qu’il se trame, incapable d’agir ou même de communiquer sur le danger qui les menace malgré une éducation soutenue, beaucoup de ses protagonistes étant des scientifiques. En tant que tels, ils tentent de comprendre les phénomènes auxquels ils assistent en réunissant une foule de données. Emboîtant la démarche scientifique de ses héros, Lovecraft compose de longues descriptions, très précises des manifestations physiques de ses monstres dépeintes par le menu dans une langue pointue quoi qu’empruntant des formulations et un vocabulaire déjà désuets à son époque. 

La découverte du camp de base de l’expédition antarctique des Montagnes Hallucinées ne va pas échapper à cette déferlante de détails et de rapport. Tout ceci contribue à créer une ambiance très particulière, aux limites de la science-fiction la plus technique.La structure du film de Carpenter transpose cette séquence sur la trame narrative originelle. Là où dans la première version les scientifiques sont de courageux Américains, agissant en pionniers, ils seront traités comme des personnages de Lovecraft chez Carpenter, c'est-à-dire des témoins impuissants. La scène de la visite de la base des Norvégiens, les premiers à avoir déterrés le monstre, consistera en une exploration minutieuse d’un champ de ruine laissée par un mal inhumain. Par un enchaînement de plans descriptifs, le cinéaste attire notre attention sur des détails qui, séparés les uns des autres semblent faire sens, mais, qui mis ensemble deviennent incohérents. Les personnages, tous comme le spectateur, en sont réduits à tenter de reconstituer des faits à partir d’indices précis, mais contradictoires.


3. Montrer l’Indicible. Techniques.
 
Alors que Lovecraft se montre d’une précision démoniaque dans la description des empreintes laissées par ses créatures, il adopte une méthode inverse lorsque l’heure de la confrontation a sonné. Vivant dans des dimensions parallèles ou au sein de cités antiques bâties selon une architecture démentielle — les arts ont souvent une place prépondérante dans ses histoires — les entités mises en scènes sont en outre capables de tuer ou de rendre fou celui qui pose les yeux sur eux. Lovecraft utilise une déferlante d’adverbes et d’adjectifs enfilés les uns à la suite des autres pour dépeindre une horreur totalement inhumaine. Si Lovecraft dessinait ses créatures, il ne les révèle que partiellement à son lecteur.
Cette méthode littéraire titillera l’imagination de moult cinéastes et plasticiens, posant la question de la matérialisation de ce qui est, selon les dires mêmes de l'écrivain, indicible...

À cette interrogation deux techniques cinématographiques vont tenter de répondre en s’opposant. La première stipule que si l’on ne peut pas montrer, il vaut mieux faire appel à l’imagination du spectateur et laisser les créatures hors champ. L’effet angoissant est obtenu grâce à un subtil jeu de montage et d’éclairage induisant la menace sans jamais en faire la monstration
[3]. Cette solution très économique et particulièrement efficace continue d'être employée par des films d'horreur aux budgets restreints. La seconde technique consiste à révéler de manière frontale les créatures au moyen de savants maquillages, prothèses ou images de synthèse. Dans le cas d’adaptations Lovecraftiennes, cette méthode se heurte à l'imaginaire du lecteur et la représentation qu'on lui proposera sombrera souvent dans le grotesque.

Dans les Montagnes Hallucinés, tout comme dans The Thing, la créature est capable de se métamorphoser à volonté et elle ne possède aucune forme fixe. Décrite dans une mélopée d’adverbes par Lovecraft, la matérialisation du monstre constitue une problématique de taille pour le cinéaste. John Carpenter choisira une approche inédite pour concrétiser les délires de Lovecraft, alliant quelques effets de suggestion (ombres projetées, surgissement brutal de silhouette dans le cadre, utilisation du hors champ) à des apparitions de la créature en pleine lumière.

Ce choix qui aurait pu enterrer le film dans le ridicule deviendra une arme redoutable. Carpenter tirera profit des capacités plastiques de la créature pour mieux nous la donner à contempler sans nous la montrer. Il faut saluer ici le travail monstrueux effectué par le maquilleur Rob Bottin auquel Carpenter va lâcher la bride, lui permettant d'expérimenter ses concepts les plus morbides et surréalistes. Alors encore à son zénith dans les années 80, les techniques de maquillages et de prothèses vont être poussés dans leurs derniers retranchements pour les besoins du film, ce qui fait de la Chose la créature la plus spectaculaire de l’histoire du cinéma. Point d’effets numériques, toutes les apparitions de la Chose se faisant à même le plateau de tournage.
 

Il est impossible pour le spectateur de faire une description précise de ce qu’il perçoit. Créant des membres, des organes ou des extensions d’elle-même en fonction de ses besoins, la Chose rejoint les délires littéraires de Lovecraft dans une accumulation de détails qui la rendent totalement incompréhensible à nos yeux et donc terrifiante. John Carpenter et son artiste Rob Bottin réussissent le pari de montrer l’indicible, car nul ne peut dire à quoi ressemble la Chose.


4. Horreur Cosmique.

Une des scènes les plus éloquentes du film montre le groupe de savants en train d’autopsier une des premières « formes » de la Chose, sorte de sculpture surréaliste d’où partent pêle-mêle des têtes de chiens, des pattes d’araignées et d’autres morceaux d’anatomie indiscernables. L’incompréhension et la consternation se lisent sur les visages. Ces deux sentiments ne quitteront plus les personnages. Pendant tout le métrage, John Carpenter va confronter les hommes à une Chose qu’ils ne peuvent ni appréhender, ni contrôler. Le cinéaste parviendra à injecter à son film la fameuse Horreur Cosmique cher à H.P.Lovecraft.

Car à travers son panthéon de créatures extra-terrestres terrifiantes, qu’elles se nomment Anciens, Grand-Anciens ou Dieux Extérieurs, Lovecraft n’a de cesse de nous signifier que l’homme n’est qu’un microscopique incident dans l’univers et que, si d’emblée d’autres entités intelligentes le peuplent, il n’est pas dit qu’elles soient bienveillantes. L’homme, qu’il soit fou, chercheur ou simple quidam est condamné à être broyé par des choses aux mieux indifférentes à son sort. Les monstres antédiluviens de Lovecraft ne sont que des symboles de l’univers, de la nature, des concepts sur lesquels nous n’avons aucun contrôle et pour lesquels la mise à mort de l’humanité est totalement indifférente.

Lovecraft réanime la terreur viscérale que l’on ressent devant l’immensité de l’univers et à notre plus totale insignifiance. Écrivain misanthrope et dépressif il a créé une œuvre ou toutes les nobles aspirations humaines sont broyés par le destin, la folie et la mort. Aucun de ses héros de fiction, à l’instar des scientifiques de The Thing, ne parviendra à vaincre l'antagonisme auquel ils sont opposés. Leurs tentatives sont vouées à l’échec dès le départ. Que peuvent les hommes face à une créature protéiforme, symbole d’une nature hostile qui n’a de cesse de nous guetter pour nous broyer, que ce soit à l’extérieur ou à l’intérieur de notre être ?

1.4. Réception Publique.

Le nihilisme cosmogonique de ce film atypique va se crasher contre un autre film d’extra-terrestre. Avec son message christique et son ton mielleux, E.T. de Steven Spielberg attirera les foules. John Carpenter sera éreinté par une critique impitoyable. Les studios ne feront plus guère confiance au cinéaste qui ne retrouvera plus jamais une telle liberté d’expression cinématographique. Il faudra attendre une vingtaine d’années avant que la perle noire de cet auteur soit enfin reconnue comme un des meilleurs films des années 80. John Carpenter de son côté va s’enfermer dans des séries B de haute volée, mais ne bénéficiera plus jamais de moyens décents pour mettre en scène ses projets. Il devra même montrer patte blanche en tournant un ersatz d’E.T. avec son film Starman, véritable œuvre alimentaire qui recevra un accueil public triomphal pour mieux sombrer dans l’oubli
[4].


1.5. Conclusion : Lire Lovecraft aujourd’hui.


Aux confluences de différents genres, science-fiction, horreur, fantastique et fantasy, les univers de démons et de merveilles de Lovecraft n’ont jamais cessé de captiver depuis qu’ils ont été édités. Comment une littérature exigeante, nihiliste et misanthrope a-t-elle pu acquérir cette aura ? 

Peut-être notre besoin de nous extirper d'un quotidien perclus de médiocrité entretient-il la réputation de cette œuvre singulière. Il nous donne à contempler des monstruosités indicibles, mais celles-ci s’accompagnent presque toujours d’une fascination pour ce qui nous dépasse. Un volcan est aussi destructeur que les divinités imaginaires de Lovecraft, mais derrière l’horreur indescriptible de la dévastation se cache une beauté extraordinaire sur laquelle nous n’avons aucune prise et que nous ne pouvons nous empêcher d'admirer en frissonnant d’épouvante, priant pour que la fatale nuée ardente nous épargne dans sa magnifique indifférence à notre sort.

Malgré le poids des années et en partie à cause de sa thématique se défiant des modes et des époques, l’œuvre de Lovecraft a survécu et demeure encore aujourd’hui fascinante. Elle a imprimé sa marque sur nombre d’artistes contemporains et chacun s’en est emparé, façonnant un gigantesque mythe dans lequel l’homme est vertement remis à sa place. Lire Lovecraft aujourd’hui c’est peut-être comprendre qu’au-delà des réseaux sociaux, d’internet, de l’information continue et des objectifs de croissance, il existe une réalité inaltérable, la certitude que toutes nos valeurs ne sont que des illusions, que le monde ne tourne pas autour de notre petite personne et que, contrairement à ce que nous aimons à nous répéter, nous ne maitrisons qu’une infime partie de notre univers.
 

« La chose la plus miséricordieuse qui soit au monde est bien, je crois, l'incapacité de l'esprit humain à mettre en corrélation tout ce qu'il contient. Nous vivons sur un paisible îlot d'ignorance perdu au milieu de noirs océans d'infini, au large desquels nous n'avons jamais été destinés à naviguer. »[2]

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[1] -
in le Monstre sur le seuil.- Robert Laffont ed. .- trad. Jacques Papy et Simone Lamblin.

[2] - In l'Appel de Cthulhu.- Mnémos ed. .- trad. David Camus.

[3] - Un film récent usant et abusant de cette technique : The Conjuring de James Wan (2013).

[4] - Seuls les admirateurs les plus forcenés du cinéaste sont capables d’apprécier ce film réalisé en mode automatique par un John Carpenter plus motivé par les horreurs lovecraftiennes que par les mésaventures d’un extra-terrestre bienveillant.