lundi 27 février 2017

Les Chroniques de Yelgor : La Nuit de l'Auberge Sanglante chap 14/26

Illustration par Didizuka.

[Chapitre 1 : Le Chevalier]                                                           
[Chapitre 7 : Tension !] 
[Chapitre 8 : L'Auberge Sanglante]
[Chapitre 9 : Le Sang de Sol]
[Chapitre 10 : Duels]
[Chapitre 11 : Alita et Zed]
[Chapitre 12 : L'abri souterrain]
[Chapitre 13 : Mise à mort]

Tigrishka s’en voulait de ne pas avoir pu intervenir autrement qu’en organisant la fuite de sa fratrie dans les tunnels lorsque la bagarre s’était déclarée dans l’auberge. Sa colère n’avait fait qu’enfler contre cet enfoiré de prévôt et ses adjoints. Elle s’était entendue avec Eldridge sur un plan très simple : elle tirerait la dernière flèche de Feu Froid sur le monstre qui malmenait sa sœur, seule arme magique capable de combattre efficacement le sortilège de Sol. Eldridge aurait la tâche d’occuper la créature, le temps qu’elle la vise. Ils ne devaient pas gâcher leur unique chance de remporter la bataille.

Eldridge aperçut de grosses larmes sur le mufle de sa camarade avant qu’elle ne fonce tout droit vers leurs adversaires avec une célérité hallucinante, oubliant toute leur organisation. Le spectacle blasphématoire de la régurgitation de Schiscrim transfigura Tigrishka. Elle voulut faire ressentir toute sa souffrance, celle de sa sœur, de son père et de tous ceux que ces salauds avaient martyrisés à cette ignoble masse dégoûtante qui rampait, polluant la neige de sa souillure. Une férocité phénoménale embrasa son âme. Les Anciens de son village lui avaient déjà raconté les exploits que les guerriers accomplissaient lorsqu’ils étaient possédés par la Fureur, mais elle n’avait jamais éprouvé ce sentiment. Jusqu’à maintenant. Elle bondit sur un tronc, s’aidant de ses griffes pour atteindre la cime de l’arbre. Eldridge resta planté là, admirant le long corps de la Sylvestre se jouer de la pesanteur. Elle sautait d’arbre en arbre avec la grâce d’une danseuse de théâtre.

Sa crinière gonflée voltigeait sous les bourrasques de vent glacé. Sa grande queue pelucheuse préhensile s’accrochait aux branches pour la stabiliser dans ses évolutions acrobatiques. Galvanisée par une haine pure, elle s’empara de deux flèches reposant dans son carquois de cuir et tira une deuxième fois, crevant les yeux de la chose qui chuintait sous elle.

Klapnik abandonna à regret sa proie, ses pseudopodes munis d’ergots empoisonnés dardés vers l’impudente féline qui feula de défi. Sans accorder plus d’attention que cela à sa victime poisseuse de fluides caustiques qui respirait malgré l’atroce mutilation de son visage, il fila vers la Sylvestre, ses huit pattes d’araignée soulevant des nuages de poudreuse qui déformèrent ses contours.

Il créa des tentacules pour l’enlacer dans une étreinte mortelle. Elle les épingla aussitôt de flèches saisies par paquets de deux. Les quelques minuscules lieues le séparant de l’archère lui valurent de se retrouver criblé de six morceaux de bois qui bloquèrent les évolutions de ses membres sinueux et occultèrent encore trois yeux.

Tigrishka esquiva d’un saut les quatre bras jaillissant vers elle, piochant dans le même mouvement deux nouveaux traits qui clouèrent les pseudopodes contre un effreul centenaire. Klapnik émit une interjection étouffée, cherchant à se libérer. Il avait négligé la force de cette maudite pisseuse, car les flèches étaient profondément enfoncées dans l’écorce de l’arbre. La Noctule avait-elle donc entraîné tous les morveux de l’auberge pour en faire des combattants hors pair ? Immobilisé, Klapnik agonit son assaillante d’un torrent d’injures. Un hurlement coupa sa litanie ordurière.

— Que l’Unique et mon Roy guident mon épée ! Pour Yelgor !

Eldridge chargea l’odieuse chose qui gargouillait et glougloutait à quelques pas de lui. Il n’avait pas eu d’autre choix que de laisser Tigrishka harceler avec cruauté le mage métamorphosé, remerciant les cieux d’être son allié. La créature, blessée de toutes parts, s’affolait, produisant des organes étranges en pure perte. Klapnik lança trois pattes hérissées de piques translucides en direction d’Eldridge, mais les deux premières éclatèrent sous les tirs de Tigrishka.

Eldridge abattit son épée sur un troisième tentacule. L’acier trempé arracha le morceau de chair d’un coup, décrivant ensuite une révolution autour du Chevalier pour mordre la tête du monstre dans une éruption de matière dégoûtante et de sang huileux. La lame s’enfonça comme dans du beurre dans les entrailles de la bête qui hulula de stupeur, se statufiant sous l’assaut de mille et une souffrances.

Eldridge appuya son pied droit sur la surface molle de l’ancien mage, extirpant son fer bloqué dans la masse miasmatique de la créature. Les organes dégorgèrent de la plaie béante en une cataracte huileuse immonde, répandant un fumet pestilentiel aux alentours. Eldridge sentit l’estomac lui venir au bord des lèvres. Il frappa une deuxième fois, taillant une large portion de chair à son adversaire qui piaula. Celui-ci générait de nouvelles griffes venimeuses, mais chacune de ses tentatives était sanctionnée par les tirs sadiques de Tigrishka.

Dans un geste désespéré de défense, Klapnik percuta le Chevalier sur le point de lancer un ultime assaut d’un éperon improvisé avec le peu de matière qui lui restait. La pointe suintante de poison cogna contre le plastron. Eldridge valsa à trois pas de lui. Klapnik profita de cette réussite pour se couler hors de portée de ses tourmenteurs, déchirant ses liens de chair. Il fila le plus vite possible, entraîné par ses huit pattes qui le guidèrent loin du couple déchaîné. Il reviendrait les occire lorsqu’il aurait repris des forces…

Il se félicita de sa dérobade lorsque la Sylvestre jaillit devant lui dans une bourrasque de givre et de brindilles, lui bloquant toute échappatoire. Il n’avait jamais affronté cette ethnie et les brusques accélérations dont était capable la jeune chatte le dépassaient. La fourrure piquetée de cristaux de neige reflétait les lueurs des feux mourants de l’auberge incendiée. Perdues dans l’immensité de ses grands yeux violets, les deux pupilles réduites à de minces lignes bravaient l’allure répugnante de Klapnik, débordant d’une haine froide et inextinguible. Entraînée par sa vitesse, Tigrishka dérapa, formant un large cercle autour de lui. Dans le même mouvement, elle banda son arc jusqu’à son point de rupture, les muscles de ses bras saillant comme des serpents. Le nerf claqua. Deux hampes à la pointe d’acier s’enfoncèrent dans les entrailles de Klapnik. Tigrishka révéla ses crocs dans un rictus vicieux.

— À vous, Chevalier !

Klapnik glapit. Eldridge le chargea comme un lucane mâle. De nouvelles petites pattes ayant éclos sur lui, Klapnik esquiva de justesse l’assaut et la lame creusa une ligne dans le sol, à quelques pouces de lui. Il vomit une minuscule corde de chair gluante qui s’entortilla autour de son adversaire, le bloquant dans ses raies. Eldridge se débattit, mais le lien l’amena devant les griffes dardées du monstre qui caressèrent sa gorge découverte. Il adressa un avertissement à la Sylvestre qui s’était figée, dans l’expectative.

— Si t’avances ou si tu tires, je l’égorge… Tout ce que t’as à faire c’est de me laisser partir… Dépose tes armes devant moi, salope !

Surveillant du regard les moindres soubresauts de Klapnik, Tigrishka envoya un signe au Chevalier. Elle jeta d’abord son arc à terre puis elle retira de son carquois l’unique flèche qu’elle conservait pour la mise à mort.

— Qu’est-ce que tu fais ? marmotta Klapnik. Réponds ou je le tue !
— Je dépose mes armes. Relâche-le maintenant…
— Non ! Pas avant de vous avoir faussé compagnie.
— D’accord…

La hampe s’achevait par une extrémité renflée, piriforme et luisant d’un chatoiement bleuté. Elle ôta d’un geste rapide le capuchon qui englobait la pointe. Au contact de l’air, la réaction magique s’amorça avec un chuintement désagréable. Une lueur aveuglante éclaboussa les environs.

Klapnik, ébloui, demeura un moment incapable d’effectuer le moindre mouvement. Si Eldridge ne disposait plus de son bras droit, bloqué par les entraves gluantes avec son épée, il possédait néanmoins une marge de manœuvre de sa main gauche, ce que Tigrishka avait perçu lorsqu’elle lui avait enjoint par sémaphore d’attendre un signe avant de se dégager. Il agrippa la poignée de sa dague et trancha le fil répugnant, se libérant de l’étreinte de la créature. Il roula dans la neige. Klapnik poussa un hululement de désespoir. Le sang jaillissait de son membre lésé et la plaie ne cicatrisait plus. Il s’élança vers l’abri de ténèbres de la forêt aussi vite que le permettaient ses huit pattes.

Se redressant, Eldridge plaça ses mains en visière pour se protéger de la violente explosion de nitescence blanche projetant des ombres fantasmagoriques sur les troncs. Tigrishka enfila les énormes lunettes en verre fumé suspendues autour de son cou, ce qui lui conféra l’aspect d’une mouche humanoïde, puis encocha la flèche. Il songea un instant que le monstre se déroberait, car Tigrishka attendait de lâcher son trait, tendant l’arc à son maximum, visant le ciel de son étoile en fusion qui craquait avec fureur.

— Tu ne m’échapperas pas, saleté ! Où est-ce que tu crois courir ?

Le nerf de cloporte pourpre claqua une dernière fois. Le projectile décrivit une hyperbole parfaite, illuminant les bois de son globe de lumière, arrachant des bouts de branches et d’écorce dans sa chute. Il fusa vers la forme qui rampait dans le paysage, soulevant de petits nuages blancs sur son passage. La flèche l’épingla alors qu’il disparaissait à l’horizon, s’enfonçant dans les ténèbres. Aussitôt, des flammes céruléennes cernèrent la créature de toutes parts par le feu, elle stridula une ultime plainte pitoyable, se volatilisant dans les profondeurs de la forêt.

Tigrishka tomba à genoux, le souffle court. Elle ôta les lunettes qui s’écrasèrent à ses pieds. Son arc lui échappa. Elle se crispa et serra son ventre dans ses mains gourdes avant de vomir à longs jets, hoquetant entre les secousses. Eldridge se débarrassa avec répugnance des fils de chair qui collaient encore à son armure et rengaina son épée. Compatissant, il s’approcha de Tigrishka. Lorsqu’il voulut l’étreindre, posant sa paume sur son épaule pelucheuse, elle bondit en arrière en crachant une interjection inaudible.

— Ne me touchez pas !
— C’est la première fois que vous tuez quelqu’un.

Eldridge ne prononçait qu’une évidence.

— Je peux vous aider, ajouta-t-il doucement.
— Il y a quelques éodes à peine, vous me menaciez.
— Nous n’étions pas encore des frères d’armes.
— Alors, laissez-moi seule, Chevalier. Allez voir ma sœur. Elle a plus besoin d’assistance que moi.


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Un peu de musique pour se mettre dans l'ambiance...

samedi 25 février 2017

Bibliothèque des Ombres : Zombie Cherry/Shoko Conami (2016)

Le prochain chapitre des Chroniques… prenant un peu plus de temps à mettre au point, voici un critique sur un manga fort fréquentable où je m’étends un peu sur ma détestation de ce qu’est devenue le genre « Zombie » depuis l’irruption d'une exécrable série à succès qui ne cesse de repousser les limites du nauséeux… 


Ah ! Le manga ! Difficile d’y voir clair dans tous les titres qui pullulent sur les étales des libraires ! Le lecteur un tant soit peu exigeant peut au moins tabler sur les productions des éditions Akata qui tendent — à l’inverse de leurs concurrents — à allier le font et la forme grâce à une sélection d’ouvrages qui privilégient une thématique forte, des histoires pour le moins surprenantes et très souvent un graphisme à la hauteur.

Zombie Cherry – ne payant pas de mine au premier abord – n’est pourtant pas dénué de toutes réflexions, bien au contraire. Si la forme qu’adopte l’auteur empreint les codes rigides d’un certain type de Shôjô manga – donc le sempiternel lycée, les jeunes filles en fleurs et les amourettes impossibles – c’est pour mieux les détourner à la sauce zombie. Zombie ?

Avons-nous droit à un déferlement de gueulards aux chicots pourris dévastant l’école ? Non ! On se situerait plutôt ici dans une approche bien plus subtile de la thématique. Foin des grandes invasions de viandards qui n’ont que trop constituées le font de commerce de scénaristes en mal d’inspiration avec pour seule morale le retour à un Far-West supervisé par la NRA. [1]

En fait Zombie Cherry décline son thème titre sous une forme surprenante, donnant naissance à un mélange des tonalités – entre comique et mélancolie amère – qui transcende ce qui n’aurait été sans ça qu’une bluette somme toute assez fadasse. Jugez plutôt :

Miu, jeune fille au caractère attachant et aux yeux carrés, est une passionnée de films d’horreur. Son voisin et ami d’enfance – qui l’aime en secret, je ne vous dévoile rien – pourrait tenir le rôle d’un Ré-Animateur à l'envers, car inventeur d’une étrange substance : la Cherry Soupe. Un produit qui redonne à celui qui le consomme un tonus d’enfer. Et Miu, amoureuse du beau gosse local en a besoin puisqu’elle passe ses nuits insomniaques à se morfondre. Mais les hasards de la vie font parfois bien les choses et le ténébreux garçon raffole lui aussi de pelloches horrifiques, excepté celle parlant de zombies. Ni une, ni deux, Miu en profite pour flirter avec lui. Sauf que le jour de leur premier rendez-vous elle absorbe une trop grande dose de Cherry Soupe… Et meurt dans un stupide accident. Avant de ressusciter grâce à l’effet prolongé de la même substance. Cependant si elle réussit à cicatriser à une vitesse accélérée et ne paraît plus ressentir la douleur, son cœur ne bat plus et elle ne respire plus que par habitude… Elle est morte – définitivement – et son sursis durera tant que la Cherry Soupe agira sur elle , ce qui la transforme de facto en Zombie…

D’un point de vue technique, le dessin fait la part belle à l’expressivité des personnages avec un soin particulier apporté au découpage et aux mimiques et postures de Miu. Shôjô oblige il y a de la paillette ici et là, mais rien de trop envahissant et quelques extérieures ainsi qu’une mise en scène dynamique affranchissent le récit des contingences du genre. Cerise – ah ah ah ah ! – sur le gâteau, la traduction d’Akata offre une coloration subtile, mais très prégnante aux dialogues. Un respect pour le matériel original qui n’est pas répandu dans le monde éditorial, la plupart des traductions de mangas en France oscillant chez d’autres éditeurs – Panama Jack, est-ce que tu te reconnais ? – entre le passable et l’infect.

Le fond de cette histoire s'avère donc un poil plus sérieux que ce qu’un œil distrait en retirerait... Nous sommes dans un conte qui se veut une métaphore assez limpide de la maladie et de la manière dont celle-ci altère notre perception des choses. Le Zombie du titre devient une « morte-vivante », une personne qui – pour avoir tâté une fois de l’ultime frontière – acquiert une conscience bien plus aigüe de sa propre mortalité que ses semblables. Du coup l’approche de comédie sentimentale, en plus d’être pertinente, se teinte tout du long d’une tonalité douce-amère.

L’auteur s’intéresse à un fantastique centré sur le corps, une thématique tapant en plein dans le sous-genre « Body-Horror » dont David Cronenberg fut au cinéma l’un des patriciens les plus reconnus [2]. Un style narratif dans lequel l’esprit est le jouet d’un corps déliquescent et dans lequel les héros sont les témoins et les acteurs d’une dégénérescence accélérée. Un genre qui creuse en profondeur notre rapport aux manifestations organiques et qui cogne dur là où ça fait le plus mal. Addiction, sexualité extrême, mutilation, décomposition et plaisir masochiste sont les mamelles outrancières de ces récits s’intéressant à nos dysfonctionnements internes et psychologiques pour mieux les disséquer. Seule une fiction bien troussée, en s'émancipant d'un pathos inutile, peut pénétrer des thèmes délicats tels que la maladie, le handicap ou les hospitalisations lourdes. Il s’agit ici de rechercher la compréhension — et il faut se faire violence pour comprendre et ressentir, d’où l’attrait de certains auteurs pour l’outrance dont le choc émotionnel qu’elle procure amène souvent à repenser son point de vue — et non une fausse compassion hypocrite qui s’éteindra rapidement une fois l’œuvre lacrymale lambda n°58 digérée.

Doute sur son rapport à l’autre, dépendance nécessaire d’une tierce personne lorsque notre liberté de mouvement nous lâche, l’auteur aborde avec honnêteté et pudeur toutes les composantes de son thème dont l’approche légère n’empêche en rien une atmosphère morbide de s’installer peu à peu. Du trauma de l’amoureux de Miu – et l’hiatus qui ne tardera pas à survenir – en passant par la dissimulation de son état au microcosme du lycée – lequel n’est très souvent qu’une métaphore des strates sociales rigides de la société japonaise – l’archétype du zombie n’est donc pas qu’un attrape-nigaud et les couleurs acidulées de la couverture ne doivent pas nous égarer dans notre perception globale du contenant.

Non ! Car s’il est une chose que les auteurs japonais réussissent très, très bien lorsqu’ils sont à leurs pinacles, c’est de vos prendre par la main dans une histoire que vous apprécierez comme une comédie loufoque sans conséquence… avant de vous jeter dans un drame cornélien au sein duquel le rire se coince profondément dans la gorge pour faire place aux larmes. Et certains moments, certaines réflexions qui parsèment cette œuvre, en plus d’infléchir la trame comique vers quelque chose de beaucoup plus sombre, sonnent très souvent juste. Inutile de se leurrer, à l’inverse de nombre de ses consœurs, le sujet de cette courte série n’est pas Éros, mais Thanatos.

Du coup nous revoilà avec notre thème zombiesque et on avait presque fini par oublier qu’au-delà des clowns hurlants, celui-ci est d’abord un des symboles les plus puissants du cadavre que nous sommes amenés à devenir. Une réalité que la petite Miu touche du doigt en perdant parfois la tête. C’est son goût pour l’horreur et le morbide qui aidera l’héroïne à surmonter son état. On sent ici le respect de l’auteur pour un genre cinématographique important et très souvent mal-aimé ou mal compris de ceux qui – paradoxe ironique – le mettent sur un piédestal. Car, le genre horrifique n’a d'intérêt que lorsqu’il nous questionne notre complexe rapport à l’autre, mais – et surtout – celui que nous entretenons avec ce grand inconnu, cette frontière intime qu’est notre propre corps et ses nombreuses métamorphoses qui n’ont de cesse de nous échapper.

Alors oui, tout cela n’est pas aisé et nous oblige à nous sortir de notre zone de confort. Mais si les auteurs n’ont pas forcément de réponse à nos angoisses existentielles, le plus important n’est-il pas pour eux de nous prendre par la main pour nous amener à contempler nos mystères, aussi triviales puissent-ils être ? Et les grands thèmes du fantastique, parce que ce sont des archétypes polis par des décennies – voire des millénaires – de marée culturelle sont les outils tout indiqués pour apporter du grain à moudre aux moulins de nos intellects.

Mine de rien, à sa manière et sans tambour ni trompette d’aucune sorte, ce manga parvient à retrouver ce rare équilibre entre les figures obligées d’un genre et une réflexion qui, sans être omniprésente, n’en est pas moins toujours perceptible en filigrane. L'auteur s’empare de ce qui se dissimule derrière la carte rebattue du Zombie pour le tordre selon une configuration inédite. Et je n’avais plus vu ça depuis un bon bout de temps…

En définitive, cette lecture qui devrait être remboursée par la Sécu.

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[1] Petite parenthèse concernant l'horreur : je rappelle aux quelques béotiens en la matière que l’horreur ne se nourrit pas de la violence pour la violence contrairement à l’image d’épinal qu’on lui accole. La représentation graphique d’actes ou de phénomènes intendant à l’intégrité physique des protagonistes d’une fiction demeure un outil dans les mains d’un créateur avisé. Pour ce qui est de servir la pinte d’hémoglobine aux chalands, les actualités en continues assurent le job et je m’en passe très bien ! En ce qui concerne le sous-genre « Zombies », je ne peux dans ces lignes que vomir mon exécration de la franchise The Walking Dead – le comics et la série télévisée – comme une des plus mauvaises œuvres jamais écrites sur le sujet et qui — comble de notre époque — ont perverti, à défaut de comprendre, une figure très complexe du fantastique. Que ce soit au niveau de la mise en scène, du symbolisme, ou de l’utilisation d’une ultra-violence totalement gratuite, cette franchise racle le fond à l'aide d'un racolage douteux tout en faisant l’apologie d’une mentalité de droite nauséabonde qui est à l’exact opposée idéologique de la trilogie de Georges A. Romero.

[2] – Dans le genre zombie et Body-Horror, je citerais pour ceux que ça intrique I Zombie, Chronique of Pain de Andrew Parkinson (1998) ou les quelques films du réalisateurs Bruce LaBruce dans un genre plus trash. Pour les amateurs avertis…