lundi 21 mai 2012

Liebherr ECB-71 épisode 8/8.

La fin de notre histoire qui se termine logiquement.... J'en profite aussi pour vous montrer une case de Franquin qui a du m'inspirer sans que je le veuille lorsque que j'ai commencé à écrire cette nouvelle. La prochaine fois j'essaierais de tenir la distance avec une autre histoire, peut-être une aventure d'Arkady inédite....



Il n’y avait aucune haine dans sa démarche. A présent elle était apaisée, affairée à son œuvre, son présent à la réalité. Elle allait unifier les hommes en une seule unité, la Ville dans toute son immensité, avec tous ses quartiers. Les engins opérationnels reliés à sa conscience s’affairaient aux quatre coins du monde. Des milliers de personnes comme lui, des âmes perdues transparentes pour leurs congénères venaient s’agglomérer au métal pour accomplir leurs destinées singulièrement. Les chantiers de la terre se mirent à résonner du bruit des excavatrices en action. On vomissait le goudron et le béton dans une même joie. Les tarières des ichneumons d’acier puisaient à la source les éléments énergétiques des machines. Les hélicoptères, libellules massives, étaient enrôlés dans cette vaste communion. Nantis de pattes préhensibles, ils étaient parés à accomplir les travaux nécessaire dans les hauteurs.

La Chose-David n’était plus seule. Alors que les hommes constataient, interdits, les fondations en construction de la cité cyclopéenne, ils furent peu à peu emportés par de petites unités qui les déposèrent délicatement dans les immenses bétonneuses. Ils furent incorporés à la pâte grise. Ils hurlaient de peur mais les Choses faisaient cela pour leur bien. Elles n’ignoraient pas que les hommes, autodestructeurs, ne pouvaient survivre plus longtemps. Elles leurs accordaient une immortalité tangible, la seule qui leurs soit accessible. Tous unis dans une seule mort. Là ou les pulsions des hommes les avaient menés à leurs perte, les Choses mécaniques réussiraient. Certaines s’emparaient déjà des sous-marins, neutralisant de redoutables bombes H et EMP. Infecté par cette étrange intelligence, les centrales nucléaires étaient désamorcées doucement de leurs charges létales.

La Ville Révélée se répandit doucement. Son architecture étrangement irrégulière progressa, mangeant les terres et les océans. Elle se formait peu à peu, ensevelissant la terre dans une gangue cristalline. Les satellites qui scrutaient la surface, participaient à son expansion, sculptant parfois la matière brute de ce diamant pour en améliorer les arrêtes. Les bâtiments n’ayant plus aucune fonction autre que celle de devenir des mausolées, ils furent atteints d’un gigantisme sévère, comme hérité d’Albert Speer.

Les Choses ne détestaient pas le vivant. Cela ne répondait qu’à l’appelle inconscient de l’homme. Elles étaient nées d’un désir d’uniformité et de précision. De Grandeur et de Mort. L’Alpha et l’Oméga. Leurs agissements, aussi cruelles pouvaient-ils paraître, n’étaient que l’aboutissement logiques des prières adressés à des cieux sourds et muets. Réceptacle de leurs âmes, de leurs désirs, les créations humaines avaient entendu l’appelle. Leur amour désintéressé car coupé de toutes contingences biologiques. Elles allaient figer le monde dans une gangue de pierre.

Un amour inoxydable.

dimanche 20 mai 2012

Liebherr ECB-71 épisode 7/8.

Suite de la nouvelle.....



La forme, bien que parfaite de la grue, ne le satisfaisait pas totalement. Il devait encore modeler son anatomie pour qu’elle soit efficace. L’opération nécessitait du matériel. Avec ses chaines, à présent câblées sur son proto-système nerveux électronique, il s’empara des autres machines de chantier pour les agglomérer à sa substance. Des arcs de soudures explosèrent en différents endroit de son corps. Il se dota de bras grâce aux débardeurs et aux petites buttes. Des immenses jambes d’aciers se mirent à fonctionner. La Chose avait des projets, l’édification d’une ville parfaite, le reflet d’une intelligence minérale figé en un point du temps. L’éviction de l’homme, déjà à moitié mécanisé n’était qu’une question de temps. Peu d’entre eux auraient eu le courage d’accepter comme David la métamorphose comme un don d'amour.
La Chose se mua peu à peu en un étrange squelette de tyrannosaure-rex technologique, comme si la vie reprenait d’anciens schémas pour effectuer ses évolutions. Des câbles torsadés raclèrent le sol, comme un étrange pénis se divisant en plusieurs partis. Ils traversèrent le verre des bureaux en container, se saisirent des ordinateurs portables pour les intégrer à la structure. La Chose se développa le long des réseaux qu’elle avait autrefois honnis. Elle injecta sa rage dans les ordinateurs, fouilla la psyché d’Internet pour en tirer des plans. Il se dispersa, se fit multiple. Partout sur la planète de nouvelles créatures comme lui s’assemblèrent à la faveur de la distraction des hommes pour réaliser une tâche précise. Cette convergence technologique logique ne constituait que le paradigme d’une minéralisation de l’humanité dans ses schémas comportementaux. Les individus grouillants de cette planète refusaient de l’accepter, mais ils n’étaient déjà plus que des machines stéréotypées obsolètes. La nouvelle forme de vie s’arracha à son socle, crachant du goudron et du bitume par la gueule.

Elle avança. Elle vomit du béton. Les gardiens du chantier et leurs rottweilers dressés à tuer furent les premières victimes de chair incorporées aux fondations. La Chose sculpta une vague de pierre grise et de verre pour emmurer l’humanité dans une aliénation dont elle ne pourrait plus jamais sortir. Un cauchemar issu de son inconscient collectif, une incantation suicidaire devenu réalité grâce au prix de la chair.

Elle savait maintenant vers quoi tendait le sacrifice des ouvriers sur les chantiers. La sueur et le sang de milliers d’accidents malheureux. Une conjonction lente d’éléments, datant des entreprises délirantes et morbides des pharaons pour s’achever avec le tour de verre et d’acier du 21e siècle. Toutes les cités, labyrinthes dédaliques n’ont jamais eu qu’une seule volonté, développer leurs longs tentacules de bâtiments et de couloirs pour recouvrir la planète. Devenu un égrégore de l’essence des cité, La Chose qui était David commença sa tâche avec un zèle appliquée. Son ampleur était gargantuesque mais ses auxiliaires, insectes aux formes étranges étaient là pour l’aider à réaliser sa mission de pacification.

Le monde humain appelait de ses propres vœux à disparaître et la Chose-David avait vu les signes. Elle donnerait à cette planète la seule sécurité possible contenue dans des tours de glace et de béton. Des édifices prestigieux dont les cimes de certains, taillé dans le Lonsdaléite pur, s’élanceraient vers la lune pour la relier à la terre. Des territoires de corridors vides envahis par le silence. Incorporé dans le béton, les hommes participeraient à cette œuvre titanesque, apportant leurs formes inédites aux murs. Ne faisant enfin plus qu’un avec l’architecture colossale. Enfin unis dans une même uniformité fonctionnelle. 


vendredi 18 mai 2012

Liebherr ECB-71 épisode 6/8.



La suite tant attendue et espérée de notre petit feuilleton horrifique qui verra notre héros connaître peu à peu son terrible destin. Profitez donc de ce long Week-End pour vous replonger dans cette histoire de fer et de sang. Rien à voir, mais Hollande (l'autre pays du fromage) a enfin viré le Nabot Simplet de l'Elysée...

Alors qu’il s’arrêtait devant, il remarqua qu’il touchait une Liebherr Ecb71. Il savait que cela ne pouvait pas être la sienne mais la coïncidence, qu’il recherchait inconsciemment, le troubla. Au loin, un hélicoptère de police passa, à la recherche d’on ne sait quoi. David caressa le tube de métal, se pressa contre lui comme emportée par une vague nerveuse qui crépitait dans tout son corps. Il trembla puis n’en pouvant plus, malgré le froid qui lui perçait les os, il sortit sa bite en érection de son pantalon. Devant sa déesse froide et métallique, il se branla. Sa conscience altérée par la dopamine David oblitéra la présence des gardiens de chantier et de leurs bêtes en maraudes.

David se colla sur la poutre métallique jaune canari. Il pressa son sexe dessus, se l’écorcha, envoyant des giclées de sang aux alentours. Pris par les spasmes du plaisir, il réalisa que sa chair s’intégrait brutalement au métal. Il perdit la tête dans une agonie extatique. Il éjacula pendant longtemps, un temps indéfinis. Son foutre n’était plus blanc laiteux mais noir et brûlant. Du goudron. Son sexe ne le brûla pas. Collé contre la paroi, il devina des mouvements autour de lui, comme de minuscules reptations. Bientôt il sentit des piqures sous ses mollets. Il ne hurla pas. Il gémit doucement d’une étrange jouissance. Ses bras serrés autour de la base de la grue s’emplissaient d’une étrange vie minérale. Ses pieds se diluaient lentement, comme prenant racine dans le béton. Ses entrailles se liquéfièrent avant de se fossiliser en une substance dure et froide. Il chia d’un coup dans son froc mais ce n’était pas de la merde gluante qu’il rejetait mais quelque-chose de froid et de dure. Ses articulations éclatèrent comme du pop-corn à l’aspartame, laissant voir derrière une peau déjà grise, des morceaux de ferrailles. Il essaya de se détacher de la grue, comme un réflexe déjà oublié, trop tardif pour être efficace. Il ne parvenait qu’à s’arracher un peu plus de cette ancienne peau. Ses doigts se sondèrent en un seul magma qui fit corps avec la grue. Sa langue se modifia graduellement en papier émeri. Sa vision se troubla tandis que ses yeux fondaient pour donner naissances à deux petites caméras qui lui renvoyaient une image pixellisée. Sa colonne vertébrale fut reconfigurée. Des convulsions orgasmiques secouèrent David. Les vertèbres se dissolvaient pour devenir des roulements à billes. Les côtes, recouvertes par la nappe d’acier se transformaient en d’étranges poignards convexes qui se mettaient à scintiller. Ses dents cliquetèrent avant d’être expulsées de leur nid de chair en putréfaction par des mèches de foreuses. Les organes désormais inutiles se détachaient comme d’ancienne poches d’urine. Ils éclatèrent sur le béton, disséminant leurs humeurs dans des fumées nauséabondes.



La grue aspira la substance de David. Son cerveau se répandit dans les veines métalliques de la machines. Ses artères évoluèrent en fils de cuivre enserrant ses os d’aciers. La grue l’ingéra, le transformant en un parasite technologique grotesque. Les écrous et les boulons de la puissante machine faisaient désormais partis de son organisme. Il s’éleva dans les hauteurs pour rejoindre la cabine. Encastré dans l’acier comme une horrible gargouille postmoderne, il enregistra tout ce qui passait à sa portée, les pigeons copulant dans les flaques, les allées et venues du gardien. Il eut une dernière pensée purement humaine en visualisant son appartement sordide. Sa nature d’être de chair s’évapora rapidement. Quant il décida de s’arracher à sa torpeur post-métamorphose, il entendit un chant étrange qui traversa les minéraux, une lente lamentation électronique. Un cantique de silicium pour tous les morts de l’humanité. 

mardi 15 mai 2012

La BD de Reportage en Question

Après une très longue absence dû autant à un boulot accru qu'à un monstrueux déménagement (je ne m'en suis pas encore remis d'ailleurs), j'ai très peu posté depuis deux mois et mes nombreux projets en ont pâti. Autant dire que je vais m'y remettre sous peu avec la suite de la nouvelle, et d'autres petites choses. En attendant, une nouvelle critique BD sur un phénomène de plus en plus à la mode mais que je trouve un poil limité...

GAZA 1956, EN MARGE DE L’HISTOIRE/JOE SACCO

Pour bien réfléchir autour de la bande-dessinée de reportage, il est important de se poser la question du médium. Est-ce que, à notre époque, la BD est le médium le plus approprié pour rendre compte un événement donné dans toute sa complexité ? Ne vaut-il pas mieux parfois une bonne fiction des familles pour pouvoir embrasser une culture, un événement….



Non pas que certaines BD de journalisme manquent d’un dessin approprié ou d’un propos mais je m’interroge sérieusement sur la pertinence de celles-ci. La BD journalistique n’a rien à voir avec les anciennes illustrations exécutées par des artistes besogneux pour les quotidiens du 19ème siècle. (comme dans des quotidiens comme "l’assiette au beurre" ou "l’illustration" ). Même si Joe Sacco se rapproche un peu de cette démarche, on doit avouer à la lecture que son œuvre est un peu maladroite.


Je m’explique.

L’auteur décrit un événement oublié de la guerre du Moyen-Orient (le massacre d’une centaine de Gazaouis en 1956) en appliquant à la BD des méthodes de recherche journalistique. Joe Sacco se réclame d’une BD novatrice, qui serait selon lui ancrée dans la Vérité. Hors cette approche du sujet va induire une maladresse contenue dans la nature même du dessin qui n’est que subjectivité. Poser un trait sur sa feuille de papier traduit déjà une intention et un état d’esprit de manière encore plus vive qu’un simple texte, lequel pourra avoir l’apparence d’un compte-rendu sec. (ce qui n’est jamais vraiment le cas nous sommes d’accord.) Le postulat de départ de Joe Sacco ne tient pas une seule seconde face à une analyse minimale de la chose.

Prenons la photographie par exemple.

Lorsque les premières photos de reportage apparurent dans les quotidiens, l’opinion publique perçut cette technique comme un la représentation définitive de la Réalité. Hors n’importe quelle photographie est, au sein de la presse, choisie selon des critères très précis. L’angle de prise de vue, les filtres utilisés pour tirer l’image, le grain de l’émulsion chimique….  sont autant d’artifices qui induisent une sensation, un sentiment et donc de la subjectivité. N’importe quelle photo de reportage trahit les intentions conscientes et inconscientes de son auteur et donc LA vérité (si tant en est qu’il y en ait une). Pourtant, une photo est bien plus « objective » dans sa représentation du réel qu’un dessin…


Dans ce cas, comme nous le voyons bien, le présupposé de l’objectivité ne tient pas une seule seconde quand on emploie un médium comme la BD.

Joe Sacco, en recherche d’authenticité, va jusqu’à se mettre en scène en train de faire les recherches pour son livre, dans un bel accès d’autosatisfaction. Or cette mise en abîme pour le moins gratuite écorche un peu plus un récit trop fouillé, se perdant dans des considérations souvent inutiles. Alors certes, toute cette sombre histoire mérite bien 500 pages mais doit-on forcément souffrir des doutes de son auteur devenant LE personnage central de l’histoire ?


Joe Sacco dans sa propre BD....

Professer une attitude d’auteur sérieux et remplis de doute (que je ne remets pas forcément en cause) tout en employant LE moyen d’expression le plus subjectif de tous, cela interpelle un peu. L’auteur confesse s’être documenté à l’aide de photos et avoir conçu ses dessins en utilisant ce support, ce qui amène à se poser la question de savoir si la BD était le seul moyen de raconter cette tranche d’histoire et si oui, pourquoi ne pas en tirer une fiction qui aurait eu le mérite de :

1 – Nous plonger au beau milieu de l’histoire.

2 – Nous faire oublier toute les lourdeurs narratives dont se rend régulièrement coupable Joe Sacco.


Au-delà de tout intérêt porté aux événements historiques, malgré un découpage parfois intéressant, les nombreuses tergiversations que l’auteur nous impose finissent par élimer notre bonne volonté de lecteur. Personnellement il m’a fallu 15 longs jours pour venir à bout de ce pavé là où une BD se lit en 30 minutes (disons une semaine pour les énormes pavés…).



Las, l’auteur avoue ne pas être arrivé à retirer tout le potentiel horrifique du drame qu’il dissèque en long, en large et en travers. Une conclusion prenant la forme d’un tel aveux d’échec a de forte chance de rester en travers de la gorge de nombres de lecteurs (dont votre serviteur). Comme pour se dédouaner, Joe Sacco nous offre donc en toute fin une rapide mise en scène en focalisation interne du calvaire d’une des victimes. Cela ne marche pas.

Reconnaissons que Joe Sacco se débrouille graphiquement et qu’il posséde les moyens de mettre en scène SA reconstitution. L’ensemble aurait donc gagné à être épuré, l’auteur n’aurait pas dû faire l’impasse sur le choix d’un point de vue, quitte à combler les trous noirs laissés par l’histoire en utilisant son imagination.
Est-ce vraiment important de savoir si les soldats étaient 40 ou 35 ?? ….

Une fiction aurait eu le mérite de nous impliquer dans la vie des personnages. On aurait pu s’accrocher à eux et donc charger les silhouettes d’encre de chine de notre compassion….
Ce choix qui me rend si perplexe peut s’expliquer par un rejet de plus en plus embarrassant d’une part de l’intelligentsia de refuser tout bienfait à la fiction car TOUT aurait été écrit (ou dessiner, comme vous voulez…). Le réel et le présent ne seraient donc devenus l’Alpha et l’Oméga de tout art narratif de qualité. Maintenant et ici deviendrait donc le seul et morne horizon de tout auteur, condamné à tourner en rond autour de son nombril. Cette approche d’un cynisme évident appauvrit considérablement les œuvres actuelles tout en affichant un souverain mépris pour le lecteur lambda (deuxième effet kiss-cool).

L’AFFAIRE DES AFFAIRES/LAURENT ASTIER ET DENIS ROBERT.


Un effet que nous retrouvons dans L’Affaire des Affaires, œuvre qui, quoique moins maladroite, manifeste toujours cette volonté de vouloir nier la fonction cathartique de la fiction. Le récit fonctionne mieux, sans doute grâce à un graphisme plus énergique mais on se sent peu à peu gagner par un ennui morose. La faute à une histoire complexe dont les tenants et aboutissants, même s’ils sont graves, ne sont que maladroitement mise en valeur.



On aurait pu se passer des longues séquences d’atermoiements de son auteur, lesquelles alternent avec quelques métaphores bien plus efficaces que toutes les circonlocutions légales dont nous abreuve jusqu’à la nausée le héros/scénariste. En effet, en laissant de temps à autre les coudées franches à son dessinateur ce qui donnent lieux à quelques bonnes planches qui nous font rentrer de plein pied dans le domaine de l’illustration, ou du strip caricatural acerbe telle qu’on en faisait dans les journaux satiriques du 19ème siècle.


En dehors de ces fulgurances qui prouvent encore une fois qu’un dessin vaut mieux que de longues explications, Denis Robert nous expose d’interminables tunnels de dialogues redondants tour en nous assommant à coups de philosophie de comptoir. Pas forcément le meilleur moyen de s’attirer les bonnes grâces du lecteur.

On se dit alors que le rythme n’a pas été pensé et que les auteurs ne ce sont pas posés la question de la pertinence du support BD pour leurs histoires. Non pas que la BD doive forcément se cantonner à la fiction mais il faut bien comprendre qu’elle est un médium de communication rapide. Le dessin et le texte doivent se compléter et il faut qu’il y ait une adéquation entre la narration écrite et dessinée pour que cela fonctionne correctement. Les japonais l’ont particulièrement bien compris et leurs mangas informatifs n’oublient jamais la place importante de la dramaturgie dans leurs processus (ce qui explique aussi leurs succès, voir les « Gouttes de Dieu » consacrés à l’œnologie.)


C’est d’autant plus dommageable que les auteurs avaient ici matière à bâtir un excellent suspens en prenant soin de préparer un montage adéquate tout en nous épargnant de longues scènes de dialogues absolument rébarbatives. Je pense que son auteur, en particulier Denis Robert, s’est improvisé scénariste sur le tas, sans prendre en compte les spécificités de la BD. Alors certes, l’appétence du public français pour le linge sale politique (et dieu sait qu’il y en a) a joué en faveur de son auteur mais cela ne fait pas oublier une construction bancale.


Je pense que cette voie, tout du moins comme elle est envisagée pour le moment, c’est-à-dire sur des phénomènes de mode évanescent, comporte en elle les germes de sa propre destruction. Finalement ce ne sont pas les sujets qui sont en cause de l’échec de la BD de reportage envisagé en occident (je ne parlerais pas du côté asiatique car ils ont une manière de faire autrement plus performante de ce point de vue.) mais bien la manière de traiter le sujet. Tout se passe comme si les auteurs ne peuvent pas se séparer de leurs imposants égos et que celui-ci devait forcément phagocyter le sujet.

Que ce soit Joe Sacco ou Denis Robert, les choix de mises en scènes desservent le propos. Si les deux auteurs, journaliste de formation à la base, ont d’indéniables qualités dans leurs domaines respectifs, il est important de remarquer que devenir un auteur de BD demande de s’entraîner tous les jours. Il ne s’agit pas ici de faire du journalisme mais de raconter une histoire par le biais de personnages. Quelque-soit la notoriété gagnée par un journaliste, cela ne fait pas de lui un bon auteur de BD.

vendredi 23 mars 2012

Des Nouvelles du Sexe, on enregistre un net durcissement de la situation....

Depuis plusieurs jours déjà quelques petites choses ont émergé, comme l'auto-édition de la petite oeuvre multi-cérébrale exécutée à beaucoup de mains (dont les miennes pour 4 planches, deux au scénario et deux en solo) sur Manolosanctis (en court de mort économique), connu sous le nom du "Cadavre (presque) Exquis" emmené par le Sombre Nicole Archimède , une preuve au passage de la supériorité du support papier sur le support numérique (essayer de lire vos vieilles disquettes 5 pouces pour voir...)

Je remets la bande-annonce.... et le lien vers le distributeur.




Sinon j'ai réussi à placer un récit dans une anthologie de nouvelles sur le thème "Histoires d'Amour". Oui, je sais venant de ma part ça paraît étrange mais pas tant que ça car il y a moyen de triturer ce thème dans tous les sens sans pour autant tomber sur le cliché du couple hétérosexuel (et métrosexuel aussi). Ce que n'évite malheureusement pas la couverture, photomontage horrible réalisé d'après des banques d'images (gratuites). Voici les dégâts. Sinon vous pouvez l'acheter pour me donner quelques sous-sous. En dépit de la couverture (moche), je pense avoir fait le meilleur texte. (chevilles qui enflent....)



Personnellement j’eus préféré ceci (encore que cela n'ait rien à voir avec ce qui nous préoccupe ici, mais je dois cette illustration à Didizuka qui a bien croqué mon personnage récurrent, Ethel Arkady au sujet de laquelle je viens de finir une histoire pour un autre Appel à Texte (AT pour les intimes).) Si l'histoire n'est pas prise elle atterrira ici-bas....


mercredi 21 mars 2012

Liebherr ECB-71 épisode 5/8.



Il sortit peu à peu des quartiers du centre Ville pour déboucher dans ses tréfonds, là où battait son cœur de bitume. Les maisons se délitaient peu à peu, perdant des morceaux de mur. Certaines s’ouvraient béantes sur une obscurité insondable. Des résidus de capotes et des seringues vides trainaient dans la poussière grasse du seuil. En se rapprochant de la Zone Industrielle, une cendre noire venait se coller sur les vitres. Des maisons lépreuses, lui parvenaient parfois des reflets d’émissions TV, rayons verdâtres auréolant une silhouette avachie dans un fauteuil, hypnotisée par un quelconque reality-show de M6. David continua de progresser, entraîné par le mouvement mécanique de ses jambes.

Il se sentait lui-même devenir une partie de la Ville, un corps qui se minéralisait doucement. Il s’enfonça encore dans la cité, croisant hôtels de passes borgnes et de misérables prostitués mâles et femelles à la gueule syphilitique. De loin en loin, dans ces rues repoussantes de crasses où s’entassaient des sacs poubelles emplies de jus, David apercevait de petits groupes d’enfants maigrelets, enrobés dans des tee-shirts mais qui s’étaient métamorphosés en carton grâce à la saleté. Les petits spectres à tête d’hydrocéphale et aux organismes affamés, se nourrissaient des écailles de peinture plombée. Un dessert toxique au goût sucré qui aidait à digérer la chair coriace de pigeon ou de rat.

David zigzagua entre des clodos transis de froid repartis sous des ponts martelés par des métros rageurs qui reconduisaient des hordes d’humains livides vers un morne confort de pacotilles. Les Sans Domiciles Fixes vomissaient devant lui, déféquaient parfois des diarrhées alcoolisées avant de s’écrouler le nez dans leurs propre chiasse, le cul merdeux. D’un œil, il surprit trois débris violer une chose squelettique vaguement femelle qui marmonnait des borborygmes indistincts, perdus dans son delirium-tremens.

David passa dans le territoire des étrangers, un endroit que les bourgeois évitaient. Laissées à pourrir, les immenses tours héritées de le Corbusier se vidaient lentement. Isolés par le territoire des clodos, autant dire des zombis, et par d’immenses grillages qui en cernaient les limites ces zones de non-droits n’étaient plus visitées par une quelconque autorité. Les populations pauvres et inactives, entretenues dans la stupidité par le canal hertzien qui ne cessait de proclamer le culte de l’ego et de l’argent, pliaient sous le joug de petites maffias. Les petits groupes épars de gagnes-petits jaugeaient David avant de le classer dans la rubrique des poivrots sans thunes. Malgré le risque d’être suriner, devenant ainsi un anonyme cadavre laissé à pourrir dans un caniveau, David n’avait jamais eu de problème. Il connaissait les règles. Baisser la tête et ne regarder personne dans les yeux.

Plus loin encore, derrière un pâté de maisons délabrées, s’étalait une immense mer de bitume recouverte par des rangées de voitures vides. De mystérieuse de bâtiments modernes, fait de longues rangées de fenêtres aveugles donnant sur des espaces vides, scarifiaient le territoire. La nuit offrait à l’œil du promeneur des morceaux de labyrinthes vides, des espaces de néant parfois ponctués par le surgissement inopiné de grappes de fils électriques dénudés. De temps à autre une tâche mouvante se profilait dans les ronds lumineux des réverbères. L’un ou l’autre garde effectuait sa ronde accompagné de son chien dressé pour tuer. Le couple homme et bête attendaient un squatteur, un clochard assailli par les frimas de l’hiver pour pouvoir faire un usage légitime de la force et l’empêcher de se mettre à l’abri dans les kilomètres de couloirs déserts qui occupaient une grande partie de ce quartier.

David se progressa encore un peu plus loin, dans les limites de la ville, à sa périphérie. Là-bas les grues poussaient parmi les pelleteuses et les bulldozers. Peu à peu, de nouveaux bâtiments surgissaient tel un tsunami de béton pour engloutir la Ville. David se coula entre les bandes de sécurité, négligeant les panneaux d’avertissements lui ordonnant de mettre un casque. Les semelles renforcées d’acier de ses chaussures de chantier crissaient sur le sable qui stagnait au fond de flaques noires. David s’approcha d’une immense grue, une flèche de métal qui surplombait la cité endormie. 

lundi 19 mars 2012

Liebherr ECB-71 épisode 4/8.



Dehors, sous un ciel aussi noir qu’un revêtement goudronneux la fine pluie froide le frappa, charriée par un vent vénéneux. L’humidité nimbait la ville d’une hyper luminosité, augmentant l’éclat jaunâtres du sodium de chaque réverbères au sodium. David s’insinua sous les fentes jaunâtres, les yeux lumineux de la Ville, esquivant les ombres qui se glissaient autour de lui, des silhouettes à peine humaines dont on tentait de deviner les agissements louches dans les recoins de quelques immeubles en friche, tagués par d’illustres inconnus. Ces créatures étranges rampaient dans chaque recoin sombre du quartier, spectres d’illusions venues se briser sur les remparts de la réalité.

Malgré une humanité pouilleuse, qui grouillait comme des morpions dans la toison pubienne d’une putain vérolée, David ressentait au plus profond des ses tripes la beauté de la Ville. Ses artères bien droites, ses buildings comme autant de têtes aux traits simples, les métros, les voitures et les passants comme autant de cellules sanguines l’irriguant. Elle fonctionnait comme une immense entité faisant chair avec chaque ombre courant le long de ses avenues. Une entité titanesque dont David avait le privilège de faire partir. Par-dessus, il aurait tellement aimé continuer de servir cette déité en la dotant de nouveaux organes, de nouvelles tours. Sa frustration d’avoir perdu sa compagne en même temps que le pouvoir de satisfaire sa Déesse accentuait son amertume ainsi que son désir de vengeance, mais de quoi aurait-il bien pu pouvoir se venger ? Il n’avait personne sur qui frapper, juste des noms de compagnie, micro-organisme de la ville aux composants toujours changeant. Un PDG en chassait un autre sur le trône. Personne ne pouvait être blâmé. Tout le monde était coupable. Cette omerta stérile et trop coûteuse n’apporterait rien à David. Il ne lui restait plus que la résignation et l’attente. Il ignorait lui-même ce qu’il attendait. Tant que la Ville l’admettait encore en son sein. Il pouvait ainsi lever les yeux et reconnaître les bâtiments qu’il avait contribué à créer.

David tourna le long de nombreux corridors à ciel ouvert, croisant parfois le sourire « photoshopé » de quelques femmes à la ligne trop parfaite pour être réelles et dont les yeux d’un bleu prussien invitaient celui qui se laissait aller à l’illusion à acheter une voiture, une maison ou à contracter une assurance extrêmement coûteuse. Sirènes de papier aux services des sociétés de crédits, elles appâtaient le chaland afin de lui faire contracter des dettes sur deux générations. Ultime évolution du vampire, elles mesmérisaient leurs victimes tenues dans une ignorance crasse de la manipulation des images, jusqu’aux adolescentes à peine pubère, s’échinant à reproduire des corps impossibles, finissant par ressembler à des échappés d’Auschwitz. Ces martyrs volontaires d’un subtil embrigadement des consciences dans la bêtise du consumérisme mourraient de carences alimentaires dans d’atroces souffrances. Elles ambitionnaient de se fondre dans une même masse homogène de visages neutres, tout comme les secrétaires de Pôle Emploi et les DRHs.

L’itinéraire de David croisa celui d’un supermarché, un temple kitsch, aux couleurs criardes dont les lumières agressaient encore l’œil du quidam en lui hurlant à la face de faire son devoir de consommateur, d’adorer les dieux modernes, de leurs sacrifier le fruit de son labeur. David longea ce territoire interdit à ceux qui avait perdu à jamais leur pouvoir d’achat. Il observa une foule hivernale déambulant derrière la longue baie vitrée du magasin, se servant dans les rayons de marques agro-alimentaires, pour les enfourner dans des petits paniers en polyuréthane. Leurs doigts recroquevillés se mouvaient comme des bennes de pelles hydrauliques. A travers leurs mouvements, David voyait se profiler la mutation d’une société d’individus en un esprit de la ruche désordonné.

Il continua le long d’une avenue marchande, évitant des enseignes de magasin de luxe où se pâmaient des mannequins enrobés dans des robes de cocktail dont les échancrures révélaient leurs poitrines de plastique. Certaines vitrines de galeristes étalaient au grand jour des installations de tas d’ordures signés par de prétendus artistes. Dans l’espace ouvert de l’une d’elle se déroulait un vernissage où des faces rougeâtres et des ventres distendus dévidaient des logorrhées verbales hypertrophiées en désignant des toiles vides. Aristocrates d’un nouveau genre, ils se gorgeaient comme des larves apocalyptiques des petits fours et de vin, confondant culture et fatuité. Reflets déformés d’une période inventive, ces grotesques caricatures se muaient en fraiseuses de chaussée hypertrophiées se nourrissant de la sanie d’une époque depuis longtemps révolue.