mardi 8 janvier 2019

Cinoche P comme Pourri (?) : Alita : Battle Angel (Robert Rodriguez & James Cameron, 2019)

AVERTISSEMENT : Ceci n’est qu’un avis que vous n’êtes en aucune manière obligé de partager. Mon humble but ici est de proposer une lecture de mon ressenti. Si d’aventure vous vous sentez l’âme d’un justicier en déposant une pêche dans la section des commentaires, sachez que cela ne me fera pas changer d’avis et que vous perdrez votre temps. En vous remerciant pour votre compréhension… 

Toutes les images appartiennent à leurs créateurs et je ne les ai mises ici qu'à titre d'exemple pour appuyer ma démonstration., Je vous encourage d'ailleurs à découvrir le manga d'origine, dans sa première traduction, bien plus brut de décoffrage.

Clinquant & brillant : tout ce qu'il ne faut pas faire...


Allez, je vais faire un peu de publicité ! C’était si gentiment demandé.

L’invitation était imprévue, mais comme j’ai apprécié le manga Gunnm de Yukito Kishiro lors de sa première sortie en livre – ce qui ne me rajeunit pas – et que ma compagne m’avait alléché par une bouffe aux frais de la princesse, pourquoi pas ?

Et nous voilà, traversant une ville sous un ciel si bas que les canards se sont pendus pour être accueillis par une charmante hôtesse du multiplexe locale qui en a profité pour nous donner quelques objets promotionnels aussi esthétiques que vains. Mention spéciale à la pseudo main de Fatima couverte de slogans pour têtes blondes prépubères en pleine crise de dermatite séborrhéique dont je n’ai absolument pas pané le rapport avec le film, mais passons.

La petite collation fut fort sympathique et elle méritait à elle seule le déplacement. L’équipe du multiplexe a été aux petits soins pour nous – après tout, n’étions-nous pas les agents publicitaires les moins bien payés du monde – et entre ceci et les coupes de mousseux distribués avec une largesse étourdissante, nous avons vite fini la soirée dans un état second. À un tel point que j’ai presque oublié les quelques échantillons que nous avons visionnés, car la félicité digestive était un soulagement par rapport aux douloureuses minutes que nous nous sommes vues infligées.

Passé une séance d’auto congratulations énamourées toutes hollywoodiennes entre le producteur et son réalisateur, nous eûmes droit à quelques séquences introduites par des cartons indiquant les enjeux principaux. Et...

Il est indispensable ici de séparer le bon grain – trop rare – de l’ivraie – fourni avec une prodigalité foisonnante – par ces morceaux disparates de métrage.

Dans la catégorie des choses appréciables, on retiendra :

Christopher Waltz bouffe l’écran et éclipse ses petits camarades. C’est le type d’acteur qui peut sauver le pire des infects nanars par sa présence charismatique et le velouté de sa diction parfaite.

— Les « grands yeux » de l’héroïne éponyme passent crème et sont justifiés par son origine aussi martienne qu’antique. La fameuse Vallée dérangeante trouve donc toute son application dans le cadre de la fiction et renforce la singularité synthétique du personnage. C’est un choix esthétique qui peut surprendre, mais qui se défend plutôt bien. Le mélange bâtard entre l’animation par ordinateur et la prise de vue directe eût pu être une excellente idée, en parfait accord avec un récit dans lequel la chair et le métal s’épousent en d’orgiaques monstruosités.

Toutefois, il m’est impossible de juge de la consistance du scénario avec ces quelques morceaux. Tout au plus puis-je déduire que des choix ont été faits dans la trame du manga et qu’ils ne me paraissent ni pires, ni meilleurs que d’autres. Les deux cinéastes ont compris qu’adapter c’était trahir et que les deux œuvres mèneront des existences différentes et pourront s’enrichir l’une l’autre.

Ajoutons, pour rendre à César ce qui appartient à César, que ce caméléon stylistique de Robert Rodriguez a adopté une mise en scène à la « James Cameron », tant l’influence de l’un se ressent sur l’autre.

Ce n’en est que plus bénéfique pour le résultat final puisque les tics les plus exaspérants d’un réalisateur à la carrière en dents de scie sont largement atténués. Les quelques moments d’action regorgent d’idées visuelles sympathiques – j’ai un faible pour la cyborg équipée de bras évoquant les pinces des mantes religieuses et sa façon de bouger calquée sur celle de l’insecte, c’est bien vu et original – et ne manquent pas de rythme. En dehors du redondant ralenti pour iconiser le personnage principal, c’est vif et énergique. Là-dessus je ne peux que tirer mon chapeau. Le dynamisme des planches de Yukito Kishiro a bien été synthétisé pour le grand écran.

Pour le reste…
Arf…
Le Cyberpunk en 2018…

Je vais juste m’attacher à l’esthétique du film, à ce que son langage me dit de la compréhension qu’il a eue de ce courant de la science-fiction que j’affectionne particulièrement puisque ces thématiques entrent souvent en résonance avec mes propres préoccupations. Et tel qu’il est présenté pour le moment, le film n'en retient pas grand-chose.

La relief, gadget marketing s’il en est, était-elle nécessaire ? Et puis cette photographie clinquante, clinique, à l’opposé de ce qu’on attend d’un métrage dont le sujet est, faut-il le rappeler, les aventures d’une cyborg qui se bat dans un endroit qui se nomme LA DÉCHARGE, sous l’ombre d’une citée suspendu dans l’espace qui y déverse ses innombrables déchets.

Des junkies se cachent dans cette image, seras-tu les trouver ?

Tiens, puisqu’on en parle, le lumpenprolétariat qui se tasse sous la férule dictatoriale de Zalem est le plus souvent constitué d’êtres crasseux, malades, ou reconstruis avec des pièces cybernétiques parfois bricolées. De pauvres hères qui se défoncent en permanence pour fuir une névralgie quotidienne entre deux greffes indispensables à leurs survies. Les chirurgiens sont souvent des charlatans, obligeant ceux qui ne peuvent pas payer à pratiquer le vol d’organes ou de moelle épinière. Et quand on est trop impécunieux pour s’offrir une dose, on absorbe la drogue par décapsulage express de la boîte crânienne. En résumé cet univers est un enfer glacial peuplé de monstres où se rassemblent les pires tares de l’espèce humaine… On est assez loin des minets à gueule de gravure de mode qui hantent les quelques minutes que j’ai pu visionner.

Vous pourriez penser que je chipote, mais un choix esthétique, même insignifiant en apparence, génère un message. Et avoir remplacé la population de la DÉCHARGE par une cohorte d’adolescents sortant d’une énième saga de « Young Littérature » lambda en dit beaucoup sur la non-compréhension des thématiques du manga et plus largement du genre cyberpunk. Ce qui constitue un paradoxe cocasse, puisque c’est James Cameron qui aura donné ses plus beaux cauchemars pelliculés à ce style avec son Terminator[1]…

Car outre la quête du héros ma foi assez classique dans laquelle à l’air de s’inscrire la trame principale du scénario, les enjeux de Gunnm se concentrent sur la question du rapport au corps et de son influence sur notre esprit. En cela le cyberpunk côtoie souvent le body-horror avec ses abominations cancéreuses et sa chair martyrisée. Et des monstruosités, il y en a dans les aventures de Gal… euh… Alita : de la cervelle étalée sur le bitume en passant par des transformations immondes et de pures visions d’horreur malsaine. Un éventail de terreurs intimes qui — derrière le lustre des combats d’arts martiaux — sert le propos du récit avec une admirable intelligence et le distingue sans effort de ces voisins de palier.


Une scène du manga qui m'aura bien marqué...

Pour le dire autrement : pour être fidèle à l’esprit de l’œuvre de Yukito Kishiro et en extraire la substantifique moelle, il eût fallu salir tout ce qui est présent à l’écran. Les acteurs auraient dû avoir des trognes sortant tout droit d’un tableau de Bosch, des maladies de peau à vous donner envie de vous gratter jusqu’au sang, des prothèses rouillées... Nous aurions dû voir des junkies agoniser dans d’interminables apoplexies dans les caniveaux boueux de la DÉCHARGE. Eussent-ils été attachés à leurs sujets, les auteurs auraient adopté une esthétique gore, à la limite de la complaisance putassière. Pourquoi ? Car la chair meut en sous-texte le récit et impose sans cesse sa loi paradoxale.

Mais voilà, mettre sur pieds un film implique de se frotter à des financiers, et même si j’imagine que le producteur n’a pas de souci de portefeuille, il faut s’assurer un retour sur investissement, donc fabriquer une marchandise soigneusement calibrée, qui rentre dans les cadres étroits de la mode cinématographique contemporaine pour attirer un chaland de moins en moins enclin à payer son écu en ces temps de crise. Du coup on aseptise, on repeint, on colmate… On réduit la valeur d’une œuvre séminale à un ersatz rabougri par l’idée que l’on se fait du goût de la foule.

Exit donc les gueules cassées, l’ultra-violence décomplexée et les visions d’horreur et place à un ripolinage en règle. On ravale la façade, cachez-moi ses disgracieuses verrues que je ne saurai voir ! Et comme cet état d’esprit contrevient aux grandes interrogations qui irriguent la saga d’origine, je crains que ce film ne soit qu’un ratage de plus dans la longue liste des pellicules clinquantes dont ne cesse de nous abreuver l’usine à rêves ces dernières années.

Personnellement, je souhaiterais un doigt de cauchemar, surtout lorsque ceux-ci sont pétris de questionnements philosophiques. Parfois un bon choc esthétique, ça ouvre les yeux !

Oh ! Le spectacle est sûrement au rendez-vous, certes ! La réalisation soignée fait bien son boulot. C’est beau. C’est un peu le problème… Derrière l’emballage très cliquant, ce qui se laisse deviner ne parvient pas à dépasser le stade du scénario hollywoodien lambda avec sa quête hérité de Joseph Campbell, son histoire d’amour niaise – un tic de James Cameron depuis son célèbre naufrage de trois heures – et son héroïne combative, très à la mode parce que : allô, on est en 2018 (bientôt 19) [2], quoi ! Outre les oripeaux arrachés au cadavre du cyberpunk, rien ici ne correspond à une œuvre qui prend à bras le corps ses sujets adultes.

De quelques manières dont on l’aborde, le cyberpunk, comme tout autre thème de l’imaginaire ne supporte pas la demi-mesure, les approches tièdes. Il faut plonger ses mimines créatives dans la poésie du macabre, quitte à sacrifier au passage une audience grand public qui, de toute façon et contrairement aux calculs cyniques de studios, ne se déplacera pas pour ce type de spectacle.

Si vous êtes en manque de cyberpunk, vous devez chercher des productions moins fournies en billets verts dématérialisés, mais dont les esthétiques ne rentrent pas en contradiction avec le sujet qu'elles illustrent. Car si le film de Rodriguez s’emploie à être très « cyber », je constate avec amertume son déficit de « punks », pourtant légion dans le manga.

Prenez donc le temps de faire un tour chez le chef-d’œuvre de Popaul Verhoeven : RoboCop (1987) dont ni le propos politique, ni les questionnements sur la survivance de l’identité dans un corps étranger n’ont jamais été aussi bien traités, le tout à travers une violence exacerbée, point d'orgue d'un chemin de croix électronique d'un représentant exemplaire du cyberpunk.

Confrontez-vous au Tetsuo (Shin'ya Tsukamoto ,1998) dont la brutalité et le tournage sans le sou donnent tout son sens au mot « punk ». Un film d’ailleurs adoubé par le fer de lance du genre : William Gibson.

Enfin, n’oublions pas le crépusculaire Hardware (Richard Stanley,1990) et son robot meurtrier qui se nourrit de son environnement ou encore le dépressif Passé Virtuel (Josef Rusnak, 1999) et son exploration glaçante des terres numériques ou le très récent Logan (James Mangold, 2017), western futuriste poisseux illustrant la déréliction des mythes américains…

Et des titres comme ça on pourrait en citer par paquet de douze, ne serait-ce que la carrière de David Cronenberg qui a tourné durant toute une époque autour de l’idée du mariage entre la chair et l’acier… Des pellicules exceptionnelles, dans lesquelles l’absence de moyen se transforme en force esthétique mise au service d'un récit, d'une métaphore ou juste d'un coup de boule dans ta chetron.

Et je ne parle même de la pelleté de films japonais qui utilisent le cyberpunk à la perfection, oscillant de la perfection d’un Ghost in the Shell (Mamoru Oshii, 1995) à l’agressivité hystérique et fauchée d’un Pinocchio 964 (Shozin Fukui, 1991).

Que l’on soit simple curieux ou cinéphile, il y a largement de quoi faire plutôt que de payer son écot pour ce qui ne sera en fin de compte qu’un simulacre de cinéma.
 
Et du coup, mon gore craspec, je m'assois dessus ?

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[1] – Un James Cameron qui aura déjà été la tête pensante d’une série pouvant être considérée comme un quasi « brouillon » des aventures de Gal… Alita : Dark Angel. Contexte cyberpunk blafard, bien plus efficace dès les premières images que celui ripoliné du film à sortir, héroïne créée pour être une guerrière invincible, et mentor scientifique à la chevelure en pétard… L’influence du manga de Yukito Kishiro est patente dans le moindre photogramme. Il ne manquait plus qu'une réalisation à la hauteur des ambitions de la série, las ! Tout cela est dans les clous d'une certaine médiocrité télévisuelle assez commune. 

[2] – Ceux qui sont déjà venus ici savent que je n’ai absolument RIEN contre le fait de mettre en scène des femmes en tant que personnage principal dans des fictions (cf. ma chère Ethel Arkady). Par contre, le faire par pur calcul opportuniste bien glaireux, cela m’insupporte au plus haut poing.

lundi 24 décembre 2018

Les Jolis Contes du Père Gernier (1) : #Libertéjécristonnom !

Tel un gilet jaune antisémite, adorateur du Suprême Leader, Poutinien & d’extrême droite, je souhaite respecter les traditions et vous proposer une histoire écrite dans le cadre d’un concours  sur le thème de la Liberté. Celle-ci possède la noirceur et l'ironie d’une tasse de café soluble premier prix, et vous arrachera les tripes à vous faire chier du sang dès la première ligne. Elle n’a pas été du goût du jury, aussi plutôt que de la laisser dormir dans un coin du disque dur, je la mets à votre aimable disposition. Joyeux Sol Invictus.

Photograhie : Pixabay


#AnneNielsen.
Je trouve que les serviteur respecte pa assez quand je vien chet vou et je pense que c’e bien de dire me que #JulienSorel me respecte pa.

#LaCommune.
Nous avons enregistré votre plainte N°250-B223-Z422. Soyez assurée que vous aurez de nos nouvelles dans quelques jours.


Les événements se multipliaient à la vitesse de l’éclair en notre époque de communication électronique. Un simple tweet suffisait pour détruire les vies des concitoyens aussi sûrement qu’une balle. Le sous-directeur de la section KBX-20232 de la Commune se tenait droit comme un I derrière son bureau en polystyrène expansé. Son costume de vinyle noir le recouvrait d’une armure d’assurance tandis que sa tête distendue jaillissait de la fine ouverture laissée par une cravate anthracite trop serrée. Il amena à sa bouche ses petits doigts boudinés, essuyant un mince filet de bave. Le soleil qui entrait par la fenêtre illuminait ses oreilles décollées, traçant la carte du réseau de ses vaisseaux sanguins.
— Nous avons reçu un tweet de mécontentement, Monsieur Julien Sorel… Vous savez forcément ce que cela signifie…
— Attendez… Julien Sorel se décomposa sur sa chaise.
— Mais je n’attends rien, Monsieur Sorel continua le sous-directeur. Rien du tout. Nous sommes orientés vers l’ACTION. Vers l’efficience ! Chaque minute qui passe fait baisser notre moyenne de performance, et vous le savez !
— Mais je…
— Silence ! Nous vous avons donné votre chance, à VOUS ! Une simple statistique dans la courbe sans cesse grandissante du chômage. Une CHANCE de PROUVER à la société ce que vous VALEZ !
— Mais enfin c’est ridi…
— Ne me coupez pas la parole ! Un bon employé doit savoir écouter… Écouter ! Vous comprenez ! Nos concitoyens ont d’abord besoin d’une écoute, d’un sourire. Nous offrons plus que des services ! Ceux qui viennent chez nous doivent repartir satisfaits ! TOUS ! Notre image de marque est en jeu et nous ne pouvons pas nous permettre une seule erreur !
— Mais je vous ass…
— Nous avons eu un mauvais Sweet ! Vous comprenez ce que cela signifie ?

D’un geste le sous-chef sorti de sa pile de dossiers impeccablement rangé une mince feuille blanche qu’il posa sous les yeux de son employé. Sous le sigle en forme de colibri, la phrase s’étalait, assemblage de déjections alphabétiques. Julien Sorel sentit une nouvelle fois la crise de rage l’assaillir. Il ramassa sa main droite en un poing compact, enfonçant ses ongles mal coupés dans sa chair. Une perle de sang jaillit de la coupure.

— Cela a été partagé vingt-huit fois en l'espace de deux heures ! VINGT-HUIT FOIS !

Le sous-chef appuya sur la dernière affirmation, dégustant ses lettres comme un vin capiteux. La comptabilité des mauvaises performances de ses sujets le plongeait dans une joie extatique. Ses petits yeux porcins se rétrécirent jusqu’à n’être plus qu’une mince ligne dans son visage lunaire. Les muscles zygomatiques dessinèrent une expression animale abjecte.

— J’ai fait des recherches sur vous mon petit Sorel… Vous n’êtes pas assez SOCIABLE !
— Mais je ne vois pas ce que ça…
— Je comprends votre petit jeu ! Je vous connais, mon petit Sorel. Des individus comme vous j’en bouffe quinze à la douzaine dans la semaine. Vous avez bien un compte Fesses de Bouc, mais vous ne partagez rien avec vos proches. Dans une semaine, le nombre de Farts de votre page ne se monte qu’à quatre. QUATRE !! Et je peux même voir que le 01/03/2025 vous avez essayé de partager… Comment qualifier ça ? Des croûtes de votre cru, c’est ça ?
— Mais je… Ce que je fais chez moi est…
— C’est du temps que vous grappillez sur votre TRAVAIL, sur votre efficacité. Vous revenez le lendemain, fatiguez, énervé et voilà ! Une plainte partagée…
— Ce que je fais chez moi…
— Nous regarde ! Je suis un Responsable moi ! Il me faut des chiffres positifs dans le RAPPORT à la fin du mois, vous comprenez ? Je n’ai que faire « d’artistes du dimanche ». Vous n’avez aucune chance, AUCUNE, de devenir un jour un artiste officiel… Il faut du talent pour ça ! Votre croûte ne vous a valu que deux Farts. DEUX…

Julien Sorel, blême, s’agitait sur sa chaise en grinçant des dents sous l’humiliation. Des ressorts s’ébrouaient sous ses jambes, le tançant de s’opposer au sous-chef, de lui coller un pain qui aplatirait en une pulpe sanglante le tubercule couperosé qui lui servait de nez. Pourtant, les longues heures de dressage scolaire, puis la terreur du chômage avaient fonctionné au-delà de toute espérance. Une force spectrale le condamnait à subir l’humiliation forcée, le scrotum solidement vissé à son inconfortable chaise, impuissant face à son tourmenteur.

Comme tous ceux de ma génération élevée par le net pensa-t-il, je ne vaux guère mieux qu’un toxicomane qui a besoin de son injection de popularité numérique ! Je suis prêt à toutes les bassesses pour qu’on me lèche au moins une fois dans ma vie mon fondement merdeux. Cela justifie les crédits qui n’en finissent pas, les sacrifices quotidiens, la soumission la plus larvaire.

L’épilogue, grotesque, se profilait. Pouvait-il saisir l’occasion de s’enfuir de cette prison sans mur ? Comment s’évadait-on lorsque l’on était l'otage de quelque chose d’intangible comme le Néo-Capitalisme ? La pensée de l’arme qu’il portait en permanence sur lui transperça son lobe occipital, comme une évidence limpide, la démonstration hyaline d’une équation dont il traquait depuis des années l’évanescente solution.

— Aussi, mon cher Julien Sorel, je vous annonce que nous nous passerons de vos services. Vous recevrez votre certificat DZ-222 par courriel dans la semaine qui vient. Il ne vous restera plus qu’à pointer au chômage… Mais suis-je bête ! Vous ne pouvez plus, vous avez déjà épuisé tout votre crédit chômage… Et bien, bon vent alors et vogue la galère !

Le couperet venait de s’abattre sur sa tête l’envoyant promener dans un panier immatériel. Avec clarté ses neurones galvanisés par l'adrénaline lui dictaient ses prochaines actions. Il connaissait les dernières lois votées et ce que, en ces temps de crise économique terminale, la perte des points de chômage entraînait. Les Web-Canaux diffusaient avec régularité les reportages sur ces clochards que l’on euthanasiait sous la pression de la vindicte populaire.

Les mêmes esclaves qui scandaient des slogans publicitaires en guise de revendications politiques, ignorant que leurs emplois étaient morts et enterrés depuis longtemps. Ils courraient comme des lemmings après une époque révolue, incapable de changer de paradigme. En cette seconde historique, Julien Sorel n’appartenait plus à ce troupeau d’aveugles. A présent, la trouille qu’exerçait la camarde relâchait son emprise sur son esprit et son corps.

— Et bien alors ? Vous ne m’avez pas entendu, je vous ai dit que cet entretien était terminé.

Toutes les années d’éducation de Julien Sorel s’effondraient, comme un barrage rongé par une crue régulière. Les eaux déchaînées envoyèrent valser les réflexes pavloviens et les années de coaching intensif. Toute son existence lui revint comme un boulet amer dans la bouche. Ses liens métaphoriques défilaient comme autant de coups de poing alimentant le feu sacré de sa fureur divine. Les humiliations à répétitions de ses professeurs, les lacis de ses condisciples, les rejets amoureux s’ajoutèrent les uns aux autres pour justifier le geste qu’il préméditait depuis longtemps dans ses rêves d’enfant contrit.

Ses pieuses aspirations d’art furent les premières à être réduites en miettes, il ne correspondait pas au profil d'un artiste agrégé. Depuis il se contentait de suivre de loin l’évolution de ses camarades de promotion, certains se gaussant de lui. Les injonctions de santé, de bonheur et de succès qui s’étalaient sur les grandes surfaces des affiches publicitaires concassèrent ses notions de morales. N’avoir ni l’un, ni l’autre, revenait à devenir un paria, à glisser sur la dangereuse pente du chômage et de l’opprobre public.

Il s’était astreint pendant des années à se composer un masque de sourire pour faire face aux railleries qui le cernaient de toutes parts. Enfermé dans les rues de la Ville, se cognant contre les murs de béton et de verre d’une existence morne, il consentit à se compromettre, préférant un moindre mal à une inféodation totale et unilatérale. C’était un combat sans trêve entre lui et ceux qui acceptaient sans broncher cette réalité amorphe.

Mais le sentiment de liberté qui gonflait dans son cœur, alors même que le sous-chef venait de proclamer sa mise à mort prochaine l’exaltait. Dans son porte-document, la baïonnette allemande, prise de guerre d’un aïeul de la famille mort depuis des éons dans le chaos boueux de Verdun, vibrait d'une nouvelle vie. Soudain, elle symbolisait sa lutte contre son asservissement volontaire. Une façon de se rappeler que si sa génération s’accordait au patronyme de « génération Fesses-de-Boucs », autrefois des générations héroïques avaient foulé la Terre et changé la face de l’humanité.

Ses contemporains devaient s'emparer des armes, montrer à ces cinquantenaires aigris et corrompus qu’une réalité plus violente, plus viscérale existait toujours dans l'âme humaine. Les traits du sous-chef se décomposèrent en une grimace grotesque lorsqu’il se leva, le torse bombé, la lame rouillée, mais encore mortelle, à la main.

Le sous-chef recula derrière le maigre paravent de son bureau tandis que son monde s’écroulait. Des flatulences nauséabondes explosèrent. Julien Sorel exécuta un arc de cercle parfait de son bras droit, zébrant l’air. L'acier corrodé ouvrit une large échancrure vermeille dans la gorge puis le sang jaillit en un flot mordoré, aspergeant Julien de sa chaude douceur.

Julien Sorel savait que le Service de Prévention aux Citoyens ne tarderait pas à débarquer pour l'occire séance tenante. Peut-être parviendrait-il à en embrocher un ou deux avant d'être réduit en pulpe par les « Pacificateurs Urbains ». En attendant, il savourait son geste fatal, observant la destruction définitive de l’homme qui symbolisait les compromis et la corruption. 

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Parce que la musique adoucit les mœurs (paraît-il...).


dimanche 25 novembre 2018

Bibliothèque des Ombres : FluidRat/Rem Sakakibara

Pagination : 3 vol.
Traduit par Aline Kukor
Black Box éd.

Sainen, journaliste aux méthodes parfois douteuses travaille pour une feuille de chou locale. En quête d’un nouveau sujet racoleur, il tombe sur une fille en fuite, peu vêtue et phobique de la gent féline… Traqué par un groupuscule industriel nauséeux, notre héros devra accepter une vérité surprenante : sa compagne de circonstance est une « FluidRat », un être capable de passer d’un corps humain à un corps de rat au contact des sécrétions humaines… Ces êtres étonnants portent des germes pathogènes qui aiguisent les convoitises… Sainen louvoiera entre ses velléités héroïques et ses calculs opportunistes, aidant malgré lui sa compagne d’infortune.

Après un prologue sous forme de légende, l’auteure démarre tambours battants son récit. Assez atypique au milieu de la masse des mangas stéréotypés que nous servent ad nauseam les grands éditeurs, FluidRat se distingue par un sujet insolite alimenté par les nombreuses rencontres et péripéties. Il est dommage que l'histoire s’achève d’une manière assez brusque tant il y avait de matière pour une courte saga.

L’auteur construit sa mythologie en usant de contes connus (le joueur de flute de Hamelin par ex.), pour mieux coaguler son univers fictionnel. Le mouvement de balancier imprimé entre le mythe et la vérité est la clé de voûte thématique de ce récit aux innombrables transformations qui font échos à la condition existentielle des protagonistes métamorphes. Ces rebondissements déchireront aussi les humains qui les accompagnent, les mettant devant le dilemme moral de choisir entre se libérer de son encombrante « persona » ou de demeurer un rouage huilé d’un système inique.

Le récit montre une belle brochette d’humanité putride qui nous change – si ce n’est agréablement, au moins de manière plus honnête – des héros au cœur purs l’éternel sourire vissé sur leurs bouilles de tête à claques : des personnages plus retors que la moyenne, que ce soit le scientifique psychotique – un des rares clichés du scénario – ou les deux journalistes « fouille merdes » qui ne cessent de se tirer la bourre sans faire attention aux dégâts collatéraux. Le dessin énergique et le découpage allié au soin apporté aux graphismes des onomatopées, dans les séquences de métamorphoses en particulier, achèvent de faire de ce triptyque une petite réussite.

Enfin, ce n’est pas habituel, mais je vais clore mon laïus pour souligner l’excellente idée de l’éditeur de supprimer les jaquettes, ces objets aussi disgracieux que non pratiques. Du coup le livre tient bien en main. Mentionnons la nette amélioration de la traduction et le soin apporté à l’adaptation graphique au sein des différents phylactères, ce qui n’a pas dû être une sinécure sur ce titre, au vu de la profusion d’informations dans les planches.

Malheureusement FluidRat risquera de passer sous les radars, l’encombrement des étals dans les librairies masquant les bons titres, et la distribution de Black-Box, loin des circuits conventionnels, complique encore l’équation.

Pourtant cette histoire de petits rats méritent que vous lui accordiez un peu de votre temps.