lundi 11 septembre 2017

Bibliothèque des Ombres : Brigitte Lahaie : les films de culte/Cédric Grand Guillot, Guillaume Le Disez

Un livre de cinoche un peu particulier pour ce mois-ci qui ne se contente de lever le voile sur le grivois, mais aussi sur un tout un pan d'une certaine cinéphilie bis made in France.


Ce grand livre se propose de faire un état de la carrière de l’actrice Brigitte Lahaie. Ce qui aurait pu être une idée saugrenue se transforme dans ses pages en un voyage dans un cinéma français autre dont peu de cinéphiles soupçonnent l’existence… Mais pour que cela aboutisse, il aura fallu aux auteurs passés par l’étape presque obligée aujourd’hui du crowdfunding. Une aubaine pour Panama Jack qui semble s’être ici approprié le projet lorsque celui-ci s’est avéré viable, alors même que l’éditeur a les reins assez solides pour supporter un projet éditorial risqué. Cela commence à devenir une manie de la part de Panama Jack de procéder à de telles manœuvres mercantiles, cherchant dans les dérivés de l’économie électronique le moyen de se faire plus de beurre en conservant ses billes dans des comptes offshores. Soit exactement l’inverse du métier d’éditeur. Mais passons outre. Brigitte Lahaie a sans doute été une actrice très sculpturale, mais méritait-elle pour autant un ouvrage ?

Le livre ne revient tant pas sur la personnalité de « la Scandaleuse » que sur son parcours dans les courants souterrains du cinéma français. Tout un monde se divisant entre producteurs fauchés et réalisateurs s’étant trouvés à un moment ou à autre de leurs carrières obliger de tourner de l’alimentaire pour boucher les fins de mois. Un univers d’artisans parfois besogneux, parfois talentueux auquel le porno aura donné l’opportunité de s’exercer sous le masque de pseudonymes goûteux. Car la (re)-naissance en France de la pornographie en tant que genre à part entière aura été l’occasion d’une dizaine d’années d’énergie créatrice dont ce livre se veut – à travers la figure de Brigitte Lahaie – un témoignage non complaisant.

Le porno dont il est question n’a pas grand-chose à voir avec les capsules filmées à la sauvette que l’on peut trouver par palettes entières dans les boyaux du Oueb 2.0. Ici, l’on parle de mise en scène, de techniques d’éclairage et même de travail avec les acteurs. Oh ! Rien qui ouvre les sésames des festivals cinématographiques guindés, mais une manne qui aura néanmoins permis à des artisans de peaufiner leurs arts et d’accoucher de pellicules dignes d’intérêt autres que masturbatoires. On sera étonné – ou pas – de l’exigence et de l’ambition de certains réalisateurs qui ont œuvré dans cette courte période allant de 1975 à 1981.

Les films-clés sont à ce titre tous décortiqués, laissant transparaître des scripts réussissant parfois à placer la question de la sexualité — dans son spectre le plus large, tant excitant qu’intellectuel — au sein d’une dramaturgie qui lui aura été adaptée. Nous sommes assez loin du film de boules fade et les ténors du genre chiadent les scénarios qui enrobent les coïts. L’occasion de découvrir que ce cinéma honni par-dessus tous – au point de mériter une taxation disproportionnée avec la fameuse loi X qui mettra in fine un arrêt économique à toute cette aventure – aura attiré des personnalités de tous bords telles Gérard Kikoïne, Jean Rollin (pour des raisons pécuniaires) et des compositeurs émérites comme Alain Goraguer.

Le livre se penche avec un égal intérêt sur la carrière hors boulard de l’actrice, avec – évidemment – la présence indispensable de Jean Rollin comme tête de proue d’une filmographie bigarrée, naviguant aux franges d’un cinéma français classique qui s’enfoncera, lui, toujours plus profondément dans sa sclérose intellectualisante. Des collaborations érotiques avec l’inénarrable stakhanoviste de la caméra Jess Franco, en passant par les comédies pouêt-pouêt de Jean-Marie Pallardy ou Max Pécas, c’est à un voyage dans une dimension souterraine d'un imaginaire hexagonal que nous invite cet ouvrage rétrospectif. Un cinéma comme on l’aime : outrancier, raté, fauché, fantaisiste et souvent poétique.

De poésie, il en est question avec Jean Rollin qui fera de Brigitte Lahaie sa muse. Les budgets anémiques dont disposa le réalisateur ne l'auront jamais empêché de créer des séquences suintant d’une aura bizarre et étrange. Au sec cartésianisme, Jean Rollin oppose des ruptures de tons abrupts, des dénudés surréalistes, des femmes vampires mélancoliques et une ambiance autre, exigeant parfois l’impossible de ses acteurs. La collaboration Rollin-Lahaie finira par laisser des traces dans les mémoires de certains cinéphiles, amenant avec le temps à une reconsidération de l’œuvre de cet auteur atypique. N’oublions pas de mentionner le bref attachement entre Lahaie et le distributeur roublard René Château (les films que vous ne verrez jamais à la TV) et quelques participations à des zéderies comme ce film de guerre tourné à l’économie par Jess Franco, produit par firme Euro-ciné célèbre pour sa pingrerie et dans lequel Lahaie croisera le comte Dracula en personne : Christopher Lee.

Un ouvrage fort épais et distrayant donc, illustré de photographies des différents films et de documents inédit. Ceux qui veulent déflorer une part non reconnue de notre cinéma hexagonal en auront pour leurs investissements. On y dénichera pêle-mêle des parties de jambe en l’air épicées, des proto-giallis, du gore, du polar musclé et des vampires romantiques. Bien plus que l’actrice en elle-même, c’est à un voyage dans un imaginaire passé que nous invitent les auteurs.

Le DVD accompagnant le livre n’est hélas pas à sa hauteur avec sa conférence dont la prise de son est hélas assez médiocre. Cela n’arrêtera pas les plus motivés, mais cela fut un vrai frein en ce qui me concerne.
 

lundi 28 août 2017

Les Chroniques de Yelgor : La Nuit de l'Auberge Sanglante chap 20/26

Illustration par Duarb B.


[Chapitre 1 : Le Chevalier]                                                           
[Chapitre 16 : Ark'Yelïd]
[Chapitre 17 : Des Adieux]
[Chapitre 18 : Le Dauphin]
[Chapitre 19 : Alita]

Ils plongèrent dans les entrailles de la terre. Les parois lisses d’un blanc virginal cédèrent la place à des murs de calcaire. Eldridge commençait à éprouver un vague sentiment de claustrophobie, comme si l’air environnant se raréfiait. Des lampions jaunâtres brillaient dans des alcôves, chassant l’obscurité gluante. Ils croisaient parfois des rats à six pattes qu’Eldridge n’avait jamais vus ailleurs. Aveugles, les créatures gluantes les fuyaient en couinant, se faufilant dans des anfractuosités étroites. Parfois, entre les fissures et les déformations des strates géologiques, pointaient des objets incongrus aux formes inconnues du Chevalier. De petites sources de lumière brillantes combattaient l’obscurité étouffante des lieux. Ils tournèrent le long de coudes aigus, empruntant des escaliers escarpés aux marches irrégulières. Le froid et l’humidité s’insinuaient peu à peu dans son armure. Malgré sa relative nudité, la Noctule ne paraissait pas en souffrir.

Eldridge contemplait son dos marqué par un enchevêtrement de cicatrices, traces de coups d’épée, de fouet et de flèches. S’il lui fallait encore une preuve qu’elle était celle qu’il avait recherchée, ces reliefs d’anciennes batailles en témoignaient plus que n’importe quelle déclaration. Elle se tenait le moignon qui suppurait toujours. Elle ne se retournait pas vers lui, mais, tandis qu’ils s’enfonçaient au cœur de la terre, il entendait sa voix grave et rauque guider ses pas. Il n’osait l’interrompre de crainte qu’elle ne se vexe et le renvoie dehors avec le Dauphin, nu face aux hordes de Vanakard. En se remémorant les abominations qu’il avait contribué à occire, il taisait l’horreur qu’il avait éprouvée et qui le poussait encore à se rouler en boule dans un coin. Le tourbillon d’activités de l’abri bâtissait une digue l’empêchant de céder à l’épouvante qui lui remuait les tripes. La sensation de révulsion spirituelle qu’il avait ressentie dans les liens de l’odieux blasphème qu’était devenu le mage Klapnik lui dévorait l’âme avec une patiente insistance. Il secoua la tête pour en finir avec ces ignobles spectres et se concentra sur ce que lui disait la Noctule.

— … ces lieux, je ne les ai découverts qu’après avoir fouillé de fond en comble l’abri. Ils m’ont permis de stocker l’armement que j’ai entassé avec les années. Autrefois, je me débrouillais pour établir des caches connues de moi seule, mais après la guerre… J’ai préféré tout rassembler ici. Je n’ai admis personne dans ce coin, l’écuyer. Tu en as de la chance !
— Euh… Eldridge, s’il vous plaît.
— Ah ! D’accord, l’écuyer, dit-elle en lui lançant un grand sourire. Je vais avoir besoin de ton aide. D’abord pour remettre un bras, ensuite pour sortir du duché de Mabs en esquivant les hordes de Vanakard, ce qui ne va pas être une sinécure.
— Vous connaissez la région ?
— Pas assez pour savoir combien de temps d’avance nous avons. Peut-être deux ou trois jours, s’ils utilisent des pilughs, moins s’ils montent des wesps jaunes, des grinches ou des licornes. Quoi qu’il en soit, on doit profiter de ce court répit pour atteindre les Hautes Marches.
— Les Hautes Marches ? Ne reste-t-il pas des Noctules ?
— Non. À la fin de la guerre, ceux de ma race ont abandonné les cavernes. Seul mon frère Bejkun garde les machines. C’est un des meilleurs mages ayant participé au conflit et aussi une des rares personnes à pouvoir me tuer en combat singulier... avec ma chère sœur. Je ne suis pas sûre que sa claustration l’ait rendu d’un caractère affable d’ailleurs... Mais il protégera les mômes et le bâtard royal.

Alita s’arrêta devant une lourde porte. Une faible lueur bleutée jaillit devant elle lorsqu’elle exécuta un geste des doigts. À la surface de la bulle lumineuse flottaient des sigles qu’Eldridge n’arrivait pas à comprendre. La Noctule les toucha dans un ordre précis puis un mugissement monta des abysses. Les vantaux glissèrent sur le côté dans un épouvantable crissement, dévoilant une déchirure dans la roche. Des éperons de granite pointaient autour de l’ouverture, lui conférant l’aspect d’une gueule de fantastique lamproie prête à engloutir sa proie.

Surgissant depuis les profondeurs souterraines, d’énormes poutres d’acier, que la rouille des siècles grignotait, soutenaient un réseau de cellules dans lesquelles le regard d’Eldridge s’éparpilla, happé par une myriade de détails insignifiants. Il repéra dans le fond une forme noire qui lui évoquait une licorne. La silhouette ne possédait pas la caractéristique physionomie trapue de cette race, ni sa fière corne spiralée sur le front. Elle ne bougeait pas et — de ce qu’il en distinguait — ne respirait pas. Alita se retourna de l’autre côté de la porte, devant un boîtier noir dans lequel était serti un étrange aquarium ambré où flottaient des sigles inconnus d’Eldridge. Elle composa un nouveau code. La lourde poterne métallique s’ébranla dans une apocalypse de poussière sans âge et Eldridge se retrouva enfermé avec la Noctule dans ce décor improbable constitué de passerelles qui s’emmêlaient sans logique apparente. Il suivit Alita dans le dédale des échelles et des escaliers vers une alcôve. Tout en progressant, elle continuait à deviser.

— On n’a jamais exactement su à quoi servait cette annexe de l’abri. Elle n’est pas régulée comme les autres pièces et on la trouve difficilement. On a récolté quelques squelettes humains, mais rien qui ne nous indique sa véritable utilité. Toujours est-il que sa température est constante et que l’humidité y est absente. Ce qui me convient…

Ils montèrent le long d’échelles branlantes et achevèrent leur progression chaotique dans une alcôve envahie par l’obscurité. Alita claqua des doigts et une lueur jaunâtre emplit la cellule, révélant à Eldridge les armes hétéroclites qui les environnaient. En face de lui, un bras mécanique d’une facture plus grossière que le précédent surplombait un mannequin recouvert d’une cape et d’un chapeau conique à large bord. Équipée de véritables écailles d’acier et de câbles torsadés figurant les muscles, la prothèse reptilienne distillait une sensation de menace larvée. Les deux autres murs étaient constellés d’une quantité invraisemblable de petites lames de jet, de couteaux et de dagues aussi aiguisés que des rasoirs.

— Mes « outils », grommela Alita. J’ai failli les mettre au clou en pensant qu’après la guerre, ils deviendraient inutiles ! Quelle chierie !

Elle s’empara du bras mécanique et poussa un discret bouton pressoir fixé derrière une plaque protectrice. Une vibration sourde naquit dans les fins engrenages. Le membre s’anima d’une série de constrictions, comme doué d’une volonté propre. Les petits filins qui surgissaient de son extrémité s’agitèrent, se tendant vers la plaie suppurante comme s’ils étaient mus par une conscience végétative d’invertébré. Alita approcha le mécanisme qui ronronnait de son moignon. Les courroies et les ardillons de cuivre tintinnabulèrent, dépassant de la grande plaque d’acier chirurgicale qui épousait la forme de l’épaule. Elle maintint l’objet contre sa lésion puis un spasme la secoua, l’obligeant à mettre un genou à terre. Elle frissonna puis s’adressa d’une voix crispée par la souffrance au Chevalier.

— Tu peux serrer les boucles, s’il te plaît ? Bordel de… cette foutue… connexion est toujours... aussi douloureuse !

Eldridge demeura quelques instants immobile puis il s’exécuta, avec une certaine répugnance, comprimant le corps massif de la vieille Noctule dans les liens de cuir. Il se débrouillait pour ne pas la frôler plus que de raison. L’odeur de chien mouillé qu’elle dégageait le dégoûtait.

— Ne fais pas ta chochotte ! Vas-y bien fort.

Eldridge tira du mieux qu’il put sur les lanières, surmontant sa répulsion. Quand il jugea son travail satisfaisant, il s’éloigna de deux pas. Alita se releva. Elle ferma l’œil puis tendit le bras. Les servomoteurs réagirent à son impulsion et le membre lui obéit. Deux lames en céramique jaillirent dans un cliquetis cristallin de son poing avant de se replier dans leur fourreau. Les doigts se déployèrent et des griffes rasoirs sortirent de leur cache. Alita les observa un moment puis les rétracta.

— C’est le dernier dans le genre que je possède. Un cadeau de mon frère. Maintenant, j’aimerais en savoir un peu plus sur toi.

Eldridge se gratta la tête, qu’est-ce qu’il pouvait bien raconter à ce monstre ? Il ignorait quelles informations il devait révéler ou dissimuler à la Noctule.

 

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Un peu de musique pour se mettre dans l'ambiance...


jeudi 24 août 2017

Bibliothèque des Ombres : Jabberwocky/Masato Hisa (in Psychovision)

Une chronique manga pour la fin de ces vacances qui comportera des pistolets, des dinosaures et des femmes fatales... Le tout porté par un graphisme pour le moins contrasté fleuretant avec l'esthétique de Sin City de Frank Miller. Authentique réussite au propos plus subtile que son côté référentiel assumé ne le laisserait supposé au premier abord... Explications.

http://www.psychovision.net/bd/critiques/fiche/782-jabberwocky
Cliquer sur l'image pour lire la critique.

Quelques extraits de planches. Juste pour le plaisir des yeux...

 


Détail croustillant : comme bon nombre d'œuvres présentant un certains intérêt au-delà d'un divertissement éphémère, Jabberwocky - comme les autres travaux de l'auteur - est un four monumental en terme de ventes. Il est vrais que le titre n'est guère aidé par une communication anémique de Panama Jack...