mardi 29 novembre 2016

Les Chroniques de Yelgor : La Nuit de l'Auberge Sanglante chap 11/12




Illustration par Duarb B.

[Chapitre 1 : Le Chevalier]
[Chapitre 7 : Tension !] 
[Chapitre 8 : L'Auberge Sanglante]
[Chapitre 9 : Le Sang de Sol]
[Chapitre 10 : Duels]

Un coup de queue heurta la Noctule dans la poitrine et la projeta contre le mur fragilisé par les flammes. Dans un tourbillon d’étincelles, elle valsa dans les spirales neigeuses du dehors. Elle s’écrasa au pied d’un tronc avant de s’aplatir face contre la couche de poudreuse. Le froid anesthésia l’atroce élancement qui émanait de ses quatre côtes cassées et de son torse lacéré. Le sang jaillissait de ses impressionnantes balafres en un inquiétant flot ininterrompu.

S’aidant de ses membres surnuméraires, le prévôt s’extirpa de l’auberge qui achevait de s’effondrer. Pour chaque coupure que lui administrait son adversaire, de nouvelles branches palpitantes de vie s’ajoutaient à son corps. Il accueillait chaque bourgeonnement de sa chair frénétique comme une bénédiction dont il usait pour harceler son ennemie. Comment pouvait-elle encore espérer vaincre alors qu’une partie de Sol le possédait ?

Alita s’aida de son sabre pour se relever. Elle avait le souffle court et son unique œil valide était troublé par des larmes de douleur qui perlaient sans discontinuer. Zed lança deux nouveaux éperons qu’elle trancha en déplaçant un brouillard de neige, se déportant pour avoir accès à son côté non défendu, mais il avait anticipé la manœuvre. Sa langue reconstituée siffla dans l’air glacial, visant la jugulaire de la Noctule, espérant la drainer de tout son sang.

Alita, surprise par le projectile, interposa sa main de fer. La canule s’infiltra dans un défaut du mécanisme. Zed força son tentacule dans les minuscules roues dentées. Des radicelles bourgeonnèrent entre les pièces métalliques, désorganisant les machines, désolidarisant les engrenages les uns des autres. La chair étrangère infecta la poignée, se fraya un chemin jusqu’à la jonction entre l’acier et le corps de la Noctule. Elle poussa un grognement de douleur. Son atout contre ce blasphème organique se métamorphosait en un grave handicap. Attachée à ce cordon ombilical d’épouvante, elle voyait les interstices de sa main enfler, exsudant une masse protoplasmique rose. Elle trancha son membre artificiel empli de ce suintement infâme qui déformait tous les composants de la prothèse dans son inflorescence délirante. Le contact de l’épée déclencha une imprévisible détonation qui propulsa la Noctule en arrière. Les débris sifflèrent autour d’elle, s’enfonçant dans sa peau.

Elle tituba, le mufle grêlé de petits impacts. Zed chargea sa proie. Il la bloqua enfin entre ses dix pattes griffues. Ses pièces labiales, complexe entrelacement de muscles et de chitine, s’ouvrirent afin de satisfaire la faim dévorante qui le torturait.

Schiscrim luttait contre son ascension dans l’œsophage inversé de la chose cauchemardesque, mais à chacune de ses tentatives, elle se heurtait aux redoutables ergots et un poison subtil s’insinuait sous son épiderme. Elle ressentait déjà des picotements inquiétants au bout de ses doigts. Elle hurla une dernière fois puis une énorme ventouse s’abattit sur sa tête, la plongeant dans le noir. Elle glapit de terreur lorsqu’elle sentit les muscles de la créature lui couper la respiration tandis que des dents effilées comme des rasoirs grignotaient son oreille droite tronçon après tronçon.

La chose l’emportait dans l’air frais du dehors. Perdue dans le puits de chair qui la maintenait prisonnière, elle ne possédait aucun moyen de savoir où elle se situait. Tout juste perçut-elle le gigantesque craquement de l’auberge qui s’effondrait sur elle-même. Elle se débattit de toutes ses dernières forces, s’écorchant encore un peu plus sur les crochets qui tapissaient les muqueuses. Elle se trancha deux doigts dans ses mouvements désordonnés. Plus par instinct que par réel calcul, elle finit par ouvrir sa gueule. Elle attrapa un organe qui palpitait au-dessus d’elle. Un jus immonde coula dans sa gorge tandis que ses canines acérées perforaient la chose. L’effet fut immédiat. Un haut-le-cœur secoua le monstre qui régurgita Schiscrim dans une explosion de fluides gluants.

Empoissée de mucus, Schiscrim glissa dans la neige, reprenant de grandes bouffées d’air. Elle tremblait et pleurait de terreur. Il ne lui restait aucune arme pour faire face au blasphème qui la toisait et au poison qui envahissait rapidement son organisme. Haut perché, l’octopode se balançait dans le vent au rythme des rafales. Un geignement humide émanait de ses profondeurs intimes. Ses neuf yeux injectés de sang, qui n’avaient cessé de pousser comme des bubons sur son visage humain, observaient le ciel. La chose progressa de deux pas en direction de Schiscrim, tournant autour d’elle en attendant que l’intoxication achève son travail de paralysie.

Une brusque fièvre embrassa Schiscrim. Elle possédait encore assez de jugeote pour tenter de se cacher. Elle oblitéra de son champ de conscience la créature hideuse qui glissait autour d’elle pour marcher vers le souterrain. Sa sœur Tigrishka pourrait certainement régler le compte de cette abomination avant qu’elle ne la rattrape. Le froid s’insinuait sournoisement dans tous ses membres, grippant chaque articulation de son corps. Ses vertèbres hurlaient à chaque pas et ses genoux lui lançaient des éclairs de chaleur glaciale qui remontaient le long de ses cuisses jusqu’à sa tête.

Elle avisa les deux pins jumeaux qui marquaient la zone de l’abri. Il ne lui restait plus qu’à composer le code et à avertir les autres. Sa vue se brouilla. Il lui fallut quelques secondes pour réaliser que ses jambes l'avaient lâchée et qu’elle gisait dans la neige. Elle avait aussi perdu tout contrôle sur ses sphincters, se souillant. Elle n’en avait cure. Elle rampa dans la poudreuse. Encore quelques minuscules pas. L’ombre du mage la rattrapa alors qu’elle distinguait dans la nuit la lueur verdâtre du clavier.

Alita avisa d’un coup d’œil la situation difficile de sa fille. Elle enfonça le moignon de son membre mécanique entre les pièces labiales de Zed. Elle envoya une impulsion mentale, relayée par les servomoteurs qui peuplaient la prothèse. Sa propre énergie électrique fut amplifiée et ce qui aurait dû lui permettre de décupler la force de son coup se métamorphosa en une violente décharge qui jaillit des filins de cuivre. L’immense forme de Zed se dressa, possédée par la douleur aiguë qui emplissait sa bouche. Il grogna et ondula, libérant la Noctule de sa prison de griffes de chitine.

Alita courut vers Schiscrim, le sabre à la main, laissant Zed hoqueter. Le prévôt feula, avisant la fuite de son adversaire. Un nouveau membre jaillit, se saisissant de l’occasion ouverte par la distraction de la Noctule pour frapper. L’ouïe exceptionnelle d’Alita capta le déplacement d’air dû à l’attaque. Elle exécuta un retournement qui lui arracha un cri de souffrance, parant le premier assaut, mais une patte de mantidé claqua simultanément sur la Noctule.

Les épines d’os tranchantes pénétrèrent sa cage thoracique en oblique, défonçant les côtes, perforant et déchirant les veines et les artères. Le sang ruisselait le long de ses vêtements en lambeaux en une cascade pourpre. Tout son organisme traversé par une langue de feu froide, Alita s’accrochait au mince fil de survie que lui tendait son sabre vivant. La dizaine d’yeux de braise qui avaient éclos sur le crâne et le cou de Zed de façon anarchique et déplaisante se rétrécirent, savourant l’agonie de sa victime. Il amena d’un mouvement fluide la forme prostrée de sa proie vers ses mandibules qui exsudaient un liquide verdâtre. L’odieuse petite bouche située sur son épaule s’ouvrit pour railler son adversaire.

— Ma chère Alita… Enfin, je vous tiens. Sachez que le temps du jugement arrive. Je vais me délecter de votre mort à tous, bande de créatures démoniaques…




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Un peu de musique pour se mettre dans l'ambiance...

vendredi 4 novembre 2016

Une décennie (plus ou moins) au cinéma part 3 : The Bay de Barry Levinson (2013)

Halloween est passé et bien que l’horreur ultime soit à venir – attendons de voir qui va hériter des cendres des États-Unis entre une Va-en guerre et un Redneck qui ne déparerais pas dans la famille Tronçonneuse – penchons-nous sur ce film qui vaut le détour tant par sa gestion d’un genre qui n’aura pas laissé d’impérissable chef-d’œuvre à la postérité que par son intelligence d’écriture…


La petite histoire des origines de The Bay mérite d’être évoquée : Barry Levinson est contacté par des producteurs pour réaliser un documentaire sur la Baie de Chesapeake dans le Maryland, une zone portuaire en apparence idyllique dont la vie sous-marine a été réduite à néant par une vaste pollution industrielle. Devant ce phénomène pour le moins interpellant, le cinéaste de 70 printemps part sur un coup de sang et le projet mutera en une fiction horrifique à charge contre la négligence humaine dont la virulence du propos n'aurait pas dépareillé dans un classique rageur de la fin du 20ème siècle.

D’emblée, les grands studios sont évacués de la liste des producteurs potentiels. Les noirs desseins de Levinson – pourtant un habitué des films familiaux – ne peuvent trouver leurs pleins développements que dans un micro-budget. Le cinéaste se dirigera vers les auteurs de Paranormal Activity qui lui laisseront les mains libres si celui-ci respecte le style found footage qui a fait leurs succès et leur marque de fabrique.

La difficulté majeure de tous les films appartenant au genre du found footage repose dans la justification obligatoire de l’acte de continuer à tourner alors que la logique basique voudrait que les personnages fuient le danger. De plus, cet impératif absurde de mise en scène entraîne souvent une série de séquences syncopées qui éprouvent les nerfs et l’estomac des cinéphiles les plus cléments. 
C'est la fête dans la petite ville...
 Partant de l’idée de faire la radioscopie d’une ville entière, Levinson arrête les transmissions dès que c'est pertinent et enchaîne sur d’autres situations à l'aide de cuts abruptes. Les caméras de surveillances qui quadrillent l'espace urbain apportent une stabilité bienvenue dans un genre dont la tendance à l'épilepsie demeure un écueil. De fait, malgré les différents formats d’images, on en vient très vite à ne suivre qu’une catastrophe polyphonique. Car le véritable protagoniste de l’histoire c’est bien cette foutue baie dont les eaux charrient une mort lente et atroce forgée de la main même de ses hôtes. Et tant pis si parfois la crédibilité du dispositif en prend pour son grade, le réalisateur remettant son exercice de style dans les rails d’une narration classique pour une dernière scène d’horreur gratiné, l’effet obtenu méritait quelques entorses à la froide logique.

En conséquence, Levinson construit son film autour d’une mosaïque de témoignages de personnages appartenant à la charmante petite ville portuaire dont les festivités du 4 juillet 2012 vont être très salement interrompues par l’explosion d’une bombe à retardement présenté en deux temps. D'abord, les séquences d'exposition s’attardent sur les divertissements nautiques via le reportage d’une aspirante-journaliste et de son cameraman maladroit et le discours lénifiant d’un maire très fier de lui — il a réussi à faire prospérer sa cité en permettant l’installation d’un élevage de poulet en batterie, le tout saupoudré généreusement d’hormones de croissance —, ensuite le cinéaste caviarde ces moments bucoliques de morceaux choisis d'une enquête poursuivie par un activiste écologique qui révèle des montagnes de fiente à l'air libre dont le contenu peu ragoûtant se répand dans la nature sans aucun contrôle sanitaire. En arrière-fond de ces images, on aperçoit une usine de dessalement de l’eau de mer qui alimente tout le réseau potable… Comme dans tout bon film d’horreur, le scénario joue ici avec une virulente ironie dramatique puisque nous pressentons très vite les conséquences logiques et désastreuses de ce cocktail délétère… même si sa forme nous demeure encore inconnue.

Le témoignage de la jeune journaliste via une conversation skype qui sert de fil rouge, nous conduit entre les différents acteurs et victimes impuissantes, dont une équipe d’océanographes qui découvre une infestation massive de poissons par une espèce d'isopode : le Cymothoa Exigua, un parasite dont la caractéristique répugnante est de remplacer la langue de ses hôtes[1]. Caméras de portables, de surveillance tissent une vaste toile d'événements qui saignera une bonne partie de la ville de ses habitants en quelques heures d’horreurs.

La petite bête en question qui parasite les poissons, puis les humains dans la fiction...
Entre les médecins de la petite clinique engorgée par un afflux de malades aux symptômes peu ragoûtants ne correspondent à rien de connu et un CDC pataugeant dans la semoule à cause de révélations à retardement – toute la chaîne de commandement des autorités maritimes en prend pour son grade – rien ne sera épargné aux citoyens de la paisible bourgade et même les enfants tombent comme des mouches. Levinson mène son jeu de massacre avec une implacable logique, les dégâts infligés au corps humain par ses isopodes mutants ne font pas dans la dentelle et certaines séquences flirtent avec l’insoutenable. L’auteur n'a pas dans son panel que le gore, en vieux routard du montage, Levinson use avec un art consommé de la suggestion, comme lorsque deux policiers trouvent un pauvre hère – hors champ – incapable d’émettre un son cohérent puisque les monstrueux arthropodes ont remplacé sa langue et dont nous ne percevrons que les gargouillements associés aux cris d'horreur des gardiens de la paix dépassés par les événements. Très vite, le long métrage amène à s'interroger sur la qualité de son eau du robinet, d’autant que l’élément aqueux est présent dans une quantité faramineuse de plans…

Bien-sûr, le scénario évoque l’indétrônable Les Dents de la Mer avec son environnement maritime et son maire malhonnête, mais toute l’astuce de Levinson a été de s’emparer à bras le corps d’une forme de narration décousue pour en tirer le meilleur. En multipliant à l’infini les points de vue en un emboitement de poupées gigognes, Levinson esquive les discours simplistes et redistribue le poids des terribles événements sur tous les personnages. Car, plus qu’un maire — aussi véreux soit-il — ou une institution c’est tout un système et une mentalité qui est visée par les flèches du cinéaste. A l’heure où nos dirigeants signent le CETA, The Bay nous invite à réfléchir aux conséquences de nos agissements, de nos lapalissades et de notre coupable laxisme.

En cette époque où les super-héros nous font croire en de doux rêves sucrés à notre omnipotence, exaltent les valeurs guerrières de l’homo-capitalus, The Bay est un film presque révolutionnaire par sa volonté de ne s’attacher à aucun personnage en particulier, de les prendre tous comme des échantillons d’humanité avec leurs lâchetés crasses et leurs qualités. Une véritable leçon de cinéma qui vient paradoxalement d’un style qui aura marqué les esprits par sa médiocrité inhérente.

Un cadavre - encore pas trop amoché - dans un film qui ne fait pas dans la dentelle...
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[1] - Détail sympathique : certaines de ses séquences ont été tournées sans trucages, la bestiole s’étant apparemment déchainée sur la poiscaille du coin, tuant des milliers d’individus…

lundi 31 octobre 2016

Dessin du Dimanche : Arkady saute ! (Part 1)

Comme c’est la nuit des monstres, je dégaine une Ethel Arkady au feutre qui sera amené à devenir une gravure, puis un motif de tee-shirt (parce que…). 
À suivre…




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