mardi 25 avril 2017

Philosophie de Comptoir 02 : Attention ! Coup d'état et Macronnades en vue !

Ces élections françaises qui ont eu lieu ce week-end ensoleillé d’avril 2017, pour furent aussi lamentables qu’historiques. Je m’explique.

Et il y en a encore des tas comme ça... Quand la préférence (nationale ?) devient aussi voyante, on se fout un peu de notre gueule...

D'une part, l’on a eu un candidat proposant une refonte de notre république – celui que j’appellerais la Merluche – et, tout aussi important, prennait en considération un environnement qui ne va pas en s’améliorant grâce à cette bonne vieille anthropocène. La Merluche s’est aussitôt attiré la haine caricaturale des éditocrâtes et autre laquais d’or. Même le grand, Joan Sfar, l'aristocrate de la BD que le monde nous envie, est sorti de sa cachette pour nous la jouer en mode propagande des années 30 avec bolcheviques un couteau entre les dents. En étant honnête deux secondes, de communisme, il était très peu question chez Merluche. Néanmoins, les intentions étaient bonnes, mais dérangeantes — surtout pour une certaine forme de commerce — pour une partie de nos maîtres. Il ne fallait pas laisser la moindre chance de passer le cap du second tour à cet histrion !

En ce sens, la politique de la terre brûlée du duo Hollandouille et Hamon [1] s’est révélée très efficace. Stupide certes, mais efficace. Autant le dire aux gauchistes de tous poils : le parti socialiste est mort, définitivement. François Hollandouille et sa clique de gauchiasses [2] l’ont atomisé et éparpillé aux quatre vents. Même l’idée de socialisme a été anéantie par un quinquennat dont la plus infime décision était frappée du sceau de l’extrême-droite. Pour l’arrivé du F. Haine au pouvoir, on a eu l’entraînement…

LOL !

De l’autre l’on a eu au mieux des paltoquets falots, au pire des opportunistes totales. Ah ! Le feuilleton navrant de François Fion le châtelain enchaîné à ses casseroles. Mais ce n’était rien comparé au battage médiatique entourant le retour de l’hyper-président 2.00. Emmanuel Micron, sorte de clone de François Hollandouille et de Nico l’agité. Surfant comme un psychopathe en rut – l’homme pourrait donner son visage au Patrick Bateman d’American Psycho de Brett Easton Ellis dans un remake fantasmé – sur les cicatrices encore à vif du règne de Nico-Napoléon-en-petit, ce politicien véreux a reçu la bénédiction des Dieux médias. En coulisse, il n’est que le masque de Glodman-Sachs, J.P.Norgan et autres banques d’affaires hautement toxiques. Soit le parfait VRP automatique de la finance mondialisée.

Au final, le scénario était écrit depuis longtemps en une prophétie auto-réalisatrice, à longueur d’éditos et d’émissions télé durant lesquelles le traitement partial des candidats était tellement visible que cela en devenait grotesque. Crachant des mots de manières aléatoires – j’aimerais qu’on m’explique QUI arrive à comprendre les discours de Micron ? – Emmanuel Micron s’est taillé un costard royal, enchaînant les meetings basés sur du vent. La nouvelle de son accession au second a entraîné une copieuse éjaculation des boursicoteurs du CAC 40.

Hey Paul... On va parler de ton avenir dans la boîte...

Évidemment, face au second challenger – l’omniprésente Marine La Peine – Emmanuel Micron va gagner, c’est là aussi écrit comme dans un scénario dirigiste de mauvais jeu de rôle téléguidé par un MJ bourré. Sauf que… Sauf qu’à force d’en parler, les médias ont créé un golem tant ils ont contribué à sa dédiabolisation. Ce qui me conduit à considérer que la victoire de Micron n'est pas encore actée. Nous ne sommes plus en 2002 et la donne politique a changé depuis ce lointain passé. La plupart des journalistes et des commentateurs ont deux décennies de retard sur les événements, mais je crains que le présent ne les rattrape par une ironie du sort assez dangereuse, quoique réjouissante sur l'instant…

En dehors des authentiques nœuds intellectuels, je ne connais aucun être humain sain d'esprit capable de choisir entre la peste et le choléra. Même à droite, je ne les vois pas adhérer à Micron, celui-ci étant un rot émanant directement du dernier gouvernement. D'autre part, il n'est pas certains que ceux qui ont voté à « gauche » enfin, je veux dire socialiste, reporte leurs voix sur le roquet qui n’aura gagné que par forfait. À ce stade, et à moins de comptabiliser les bulletins blancs, je crains que le calcul des banquiers ne soit caduc. Cela étant, le milieu des affaires – comme nous l’apprend l’histoire – s’accommode très bien des régimes fascistes. En ce sens, la Peine est pour eux moins nocive – car tournée vers un passé déjà mort et enterré depuis des décennies – qu’un Merluche plus conscient qu’un cap doit être franchi à l’orée de ce nouveau millénaire [3].

 Les crevards, je suis là ! Ça va chier !
Pour ma part, cette comédie, ce sera sans moi. Mais je nous souhaite bien du courage parce nous allons de toute façon encore perdre cinq ans.
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[1] – Une insupportable Valls médiatique en 49.3 temps : Hamon appelle la Merluche à le rejoindre. Hamon et ses multiples revers de vestes, son programme improvisé en direct des plateaux n’est pas un seul instant crédible. La Hollande sort donc de sa prostration pour nous avertir des dangers que représente « le communisme » de la Merluche. La meilleure publicité que notre mérou vindicatif pouvait avoir de la part de la tanche encore aux commandes. Par contre est-ce qu’Hamon a fait le moindre geste en voyant poindre la catastrophe ? Ou n’était-il pas parti prenante – peut-être à son corps défendant – du scénario de la Hollande pour mettre sur le trône son clone ? Mystère ! Toujours est-il que le résultat est là. Je félicite le machiavélisme de la Hollande qui se dissimule sous une apparence de bonhommie affable.

[2] – Vocable de l’extrême-droite, je sais… Mais cela défini tellement bien ce que je pense très sincèrement de la bande de bras cassés et de girouettes médiocres s’étant disputé le pouvoir ces dernières années. C’est bien simple : ils ont réussi à faire encore pires que leurs prédécesseurs, que ce soit économiquement ou socialement.

[3] – Sans compter sur la participation aux débats d'un nouvel attentat, qui pointe son nez de la manière la plus opportune du monde...

Une dernière pour la route. Bateman Style's...
 
 

samedi 22 avril 2017

Les Chroniques de Yelgor : La Nuit de l'Auberge Sanglante chap 16/26


Illustration par Didizuka.

[Chapitre 1 : Le Chevalier]                                                           
[Chapitre 7 : Tension !] 
[Chapitre 8 : L'Auberge Sanglante]
[Chapitre 9 : Le Sang de Sol]
[Chapitre 10 : Duels]
[Chapitre 11 : Alita et Zed]
[Chapitre 12 : L'abri souterrain]
[Chapitre 13 : Mise à mort]
[Chapitre 14 : La Fureur de Tigrishka]
[Chapitre 15 : L'agonie de Schiscrim]

La voix sépulcrale feula d'un ton rauque, autoritaire. Une Sylvestre ? Alita refusa de céder à la tentation de tisser des hypothèses sur la véritable identité de l'égrégore. Cette créature, Alita en possédait l’intime conviction, était vieille, folle et dangereuse.

— Ce n’est pas souvent que tu nous convoques, Alita… Que pouvons-nous faire pour toi ?
— Je vais ai nourri de la chose qui s’appelait Zed. Maintenant, je souhaite que vous me rendiez un service.
— Nous ferons ce que nous pourrons. Mais si je peux te donner un conseil, c’est de ne plus nous abandonner à la poussière. Pourquoi te serions-nous fidèles en ce cas ?
— Parce que je suis une des rares à pouvoir vous manipuler. Voilà pourquoi.
— Tu te dérobes. Nous ne nous sommes pas dédies de la tâche herculéenne que tu nous as confiée. Nous avons été forgés pour purger le monde des nuisibles. Pour changer l’ordre des choses. En notre temps, nous ne sommes opposés à notre charge.

Alita soupira. Elle en avait assez de cette exécrable galéjade qu’elle jouait avec l’entité. Elle ne se sentait pas d’humeur à subir une énième joute verbale. Elle s'intima au calme, après tout, elle avait ouvert la boîte de pandore de sa propre volonté et elle connaissait — du moins en partie — le caractère de l’épée et user de quelques roueries pour l'amener là où elle le souhaitait ne lui posait pas de problème de conscience. Toutes ces âmes réclamaient une justice expéditive. Cette obsession, horizon indépassable pour elles, leur conférait une limitation étroite à leurs raisonnements. L’entité capta les pensées d'Alita avant qu’elle n’ait pu lui opposer une barrière mentale.

— Étranges, nous t'imagions plus proche de nous que nos précédents possesseurs. Mais peut-être était-ce une illusion. Car pourquoi essaierais-tu de nous manipuler, n'est-ce pas ?
— Les gens changent...
— Je vois bien plus clair qu’autrefois dans les scénarios du temps, Alita. La voix ronronna tentatrice enrobant ses mots de miel. Tu aurais pu t’asseoir sur le trône de Yelgor. Après tout, c’était toi, l'élue de la Prophétie...
— Par Hécate ! Assez ! On en a déjà parlé ! Vous mentez, vous vous cachez derrière les multiples masques que vous m’agitez sous le nez et je devrais vous croire, sur parole ? J’ai juste une seule putain de question pour le moment : avez-vous l’intention de m’aider ? C’est assez clair ?
— Tu veux que je sauve la pauvresse qui gît à tes pieds ?
— Oui. Il doit bien vous rester de l’énergie.
— Je conserve encore la puissance qui habitait Zed… Cependant, même si ta fille adoptive parvient à nous garder en main, il n’est pas dit que nous puissions lui rendre son intégrité complète. D’un autre côté, si tout se passe selon tes plans, songe qu'elle gagnera le droit éternel des suppliciés de nous porter. Réfléchis aux conséquences, ma chère Alita…
— Ouais, ouais. Épargne-moi ton charabia mystique et bosse.

Alita imagina un rictus sardonique sur le mufle de la créature. Bien qu’intégré dans les nombreux enchâssements des guerriers qui avaient manipulé l’arme, il lui semblait que cette personnalité caractérielle conservait quelques prérogatives sur ses autres camarades. Mais peut-être s’agissait-il d’une hypothèse infondée. L’ombre s’éloigna d’elle. Elle devina l'esquisse d'un faciès félin au sourire énigmatique.

— Je t’en prie, procède.

Alita se promit de sonder cette entité si celle-ci réapparaissait au hasard des manifestations de la lame. Elle s'empara de la main inerte de Schiscrim et ferma ses doigts tétanisés sur les reliefs du manche. Elle craignait que la fragile respiration ne cesse dès que l'immense énergie coulerait dans son corps, que le choc qu’elle ressentirait ne casse le fil ténu qui la reliait au monde des vivants. Alors qu’elle désespérait, une fumée blanche commença à sortir des blessures béantes de Schiscrim. Bientôt, sa peau entra en ébullition et les mutilations chimiques disparurent dans des volutes de vapeurs opalines. Enfin, le minois canin apparut, rose et imberbe. Les touffes de poils complétèrent la guérison surnaturelle.

Schiscrim ouvrit des yeux marron dépourvus de toute intelligence. Alita maudit l’épée en silence. Elle la retira des mains de Schiscrim. Elle s’entailla une deuxième fois, sur le ventre, pour appeler la harde de monstre qui avait servi l’arme. Elle ne ressentit pas immédiatement la vague de froid qui courrait le long de son échine lorsqu’elle invoquait l’égrégore. Elle anticipa son absence narquoise. Elle désespérait quand, enfin, un son sourd agita les ténèbres.

Elle pressentit qu’elle n’avait pas affaire à la même personne. Elle redoutait la présence de l’ancien possesseur qu’elle avait défait en duel. Elle résista à la tentation de se retourner pour couper à l'angoisse insupportable qui la tenaillait. Une sensation de danger redressa les poils de sa colonne vertébrale. Des mains de givre se posèrent sur son épaule. Une voix grinçante s'insinua entre ses oreilles.

— Que se passe-t-il ? N’avons-nous pas obéi à tes ordres ? N’avons pas accompli le miracle?
— Non ! Pourquoi n’a-t-elle pas retrouvé toute sa tête ?
— Mais son esprit est bien là, pourtant. Il se peut que la terreur mortelle qu’elle a éprouvée ait enfoui sa conscience dans les sables de sa psyché.
— Qu’est ce que je dois faire ?
— Et c’est à nous que tu demandes cela ? La voix ricana. Peut-être devrais-tu aller voir d’autres choses qui pourraient ouvrir des portes dans les circonvolutions de ta progéniture.
— Quelles choses ? C’est possible d’être moins cryptique ?
— Tu sais bien que non. Nous n’avons en notre possession que des pistes, des probabilités. La certitude ne relève pas de nos capacités, très chère.
— Des nèfles !

De rage, Alita arracha le sabre du le sol et frappa le spectre d'un revers. La nitescence de l'épée s’évanouit et l’apparition se désagrégea dans un coup de vent, éructant une ultime malédiction qu’Alita refusa d’entendre. À la lueur des feux agonisants de l’auberge, elle récupéra le fourreau qu’elle avait perdu dans la bagarre, non loin des poutres qui brasillaient encore. Elle y enferma l’épée.

Elle se jura de ne plus utiliser cette saloperie d'arme qu'en dernier recours. À peine eût-elle émis ce souhait qu'elle réalisa que c'était une promesse d'alcoolique. Déjà, ses doigts tremblaient, impatients de flatter la poignée en bois d'ébène.

Les plaisirs infinis qu’elle éprouvait en drainant l’énergie de ses adversaires pour soigner ses blessures la condamnaient à une dépendance masochiste, car plus elle se mutilait et plus elle retirait une extase virulente à sa guérison. Des impressions si féroces, si enivrantes qu’elles balayaient tout. Même les caresses et les étreintes de Jômes blêmissaient en comparaison au feu qui s’emparait d’elle quand ses entrailles, ses os et ses muscles se reconstituaient. Combien de combats n’avait-elle pas achevé en lambeau, éventrée, déchirée, prenant des risques irrationnels et pathétiques pour ressentir son dedans s’embrasser. Elle avait mis en danger les siens dans des affrontements insensés aux conclusions quelquefois fatales justes pour éprouver les plaisirs de la régénérescence.

Lorsque avec l’aide de son compagnon, elle avait renoncé à cette ivresse malsaine, elle avait connu une longue période durant laquelle elle avait été une menace pour les siens, une furie qui nécessitât qu’on la sangle dans un appentis loin de tout. Les redoutables sensations s’estompèrent dans les sables du temps, jusqu’à ce qu’elle puisse user du sabre comme d’une ornementation dans le bar, narguant la dépendance que cette saleté avait instillée en elle.

Elle jeta une dernière fois une œillade sur le bâtiment qui gisait, chaos de cendres fumantes. Les lacricioxs solennels adressèrent de leurs branches agitées par le vent une prière aux rêves qu’elle avait nourris concernant cet endroit. Alita poussa un profond soupir. Elle Agrippa Schiscrim de son unique main valide par la peau du cou. Elle la déposa sur son épaule et partit vers l’abri.

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Un peu de musique pour se mettre dans l'ambiance...

vendredi 21 avril 2017

Bibliothèque des Ombres : Coldheart Canyon/Clive Barker

Après des retrouvailles avec le King, penchons sur les récentes rééditions Bragelonniennes de l’œuvre de l’enfant terrible de Liverpool. Je ne parle pas ici de John Constantine, mais bien de Clive Barker. Tout comme l'homme du Maine ou même le solitaire de Providence, l’auteur anglais a donné naissance à une esthétique qui a essaimé dans une pléthore de support, allant de l’illustration pour s’étendre au cinéma (Hellraiser, Jacob's Ladder), au jeu vidéo (Silent Hill) et, quoique de façon plus marginale, au jeu de rôle (Kult). Et des rapports entre l’imaginaire et l'industrie cinématographique, il en sera fortement question dans cet opus… 


Publié en 2001, cet énorme pavé de Clive Barker resurgit grâce aux éditions Bragelonne, lesquelles se sont mises en tête de rééditer une bonne grosse intégrale de l’œuvre du dramaturge fantasticophile de Liverpool. On ne va pas faire la fine bouche ni bouder son plaisir puisque – hormis les embarrassants Évangiles Écarlates de sinistre mémoire – les romans de Barker parviennent souvent à transcender leurs sujets et à se distinguer de la masse du tout-venant. L’auteur nous offre ici une foultitude d’intrigues et d’arc narratifs au service d'une trame plus complexe que ce qu'on en penserait au premier abord. N'oublions pas non plus à adjoindre à cette recette déjà gouleyante une belle brochette de personnages oscillant entre le tragique et la caricature de circonstance.

Clive Barker s’amuse comme un petit fou dans cette satire sous acide de La Mecque du Cinéma peignant un toute une cohorte d’aigrefins, d’opportunistes et de stars capricieuses. Le « héros » Todd Pickett et son agent Maxine, sont de purs protagonistes de comédie brossés à grand renfort de traits outranciers. On ne parlera même pas du producteur véreux, un certain Eppstadt que l'écrivain dégomme à boulets rouges... Lorsque l’on connaît l’historique de l’auteur avec le cinéma, ces piques vengeresses ne sont guère surprenantes : entre accidents [1] et réalisations personnelles tronquées [2], le milieu cinématographique n’a pas très bien accueilli l’univers glauque du romancier. La (très) longue ouverture de Coldheart… hume donc la caricature grinçante sur la faune pas très recommandable frayant dans ces eaux saumâtres ou l’industrie prend très souvent sur l’art.

Pourtant, réduire ce pavé à cette seule dimension serait une grossière erreur. Certes, Clive Barker nous sert sur un plateau ce que l’on attend d’une fiction se déroulant à Hollywood, mais on a également droit à un supplément de sens au tournant des pages. L’ample trame romanesque marie l’âge d’or du cinéma américain, un moyen-âge qui n’a rien à envier à la fantasy la plus débridée et notre monde moderne. À l'énoncée de ce patchwork de temporalité en apparence dissemblable, le lecteur non averti songerait à un dérapage littéraire incontrôlé, mais il n'en est rien. L'écrivain tient les rênes de son récit et cette débauche d’époques et d’environnements sert sa réflexion, l'amenant à disserter sur le pouvoir de l'image et des illusions.

La narration débute dans les années 30 lorsque l’agent de la star montante Katya Lupi – Zeffer – lui offre en cadeau une gigantesque fresque issue d’un antique monastère roumain. Cette œuvre d’art qui contient toute la beauté et la perversité humaine s’avère être une dimension parallèle conçue par Lilith en personne pour châtier le Duc Goga, coupable d’avoir tué son fils. Enfermé dans cet univers clos sur lui-même, le duc est condamné à poursuivre une chasse absurde sous la lumière grise d’une perpétuelle éclipse. Un bestiaire étrange, porté sur le sexe et le sadisme le plus débridé hante les profondeurs de ce monde sépulcral. Ce cadeau coûteux, dangereux et enivrant ravit la star capricieuse qui se rend vite compte que l’immersion dans au sein de ces merveilles infernales lui permet de rajeunir. Bien décidé à mettre à profit son présent magique, elle en fait bénéficier ses pairs à dose homéopathique. Bientôt accroc au pays du diable les vedettes ayant contemplé la fresque périront dans des circonstances incroyables… Avant de revenir peupler les alentours de la demeure de Katia Lupi – le fameux Coldheart Canyon du titre – sous forme de fantômes libidineux…

Au tournant des années 1990, l’acteur de blockbusters bourrins Todd Pickett utilise le vieux manoir abandonné et de ses gigantesques jardins pour dissimuler son faciès ravagé par une opération esthétique ayant échoué. Dépressif et désœuvré, ce dernier fait la connaissance de Katya Lupi qui hante toujours les lieux. Usant de séduction, l’ancienne vedette entraîne notre Todd Pickett dans les méandres de sa propriété, l’amenant à participer à des orgies surnaturelles avant de lui montrer son pays du diable. Tout irait pour le mieux dans le pire des mondes possibles si une admiratrice de Todd — Tammy Laupers, petite bonne femme enrobée responsable de son plus imposant fan-club — ne se mettait en tête de rechercher son idole, quitte à plonger en enfer pour le retrouver…

Ce bref résumé n’est qu’un très mince échantillon de ce qui vous attend dans cette très grande saga où l’on croise également des mutants spectraux issus des coïts entre les fantômes et la faune locale, des visions cauchemardesques que n’aurait pas reniées le Marquis de Sade et des créatures étranges sorties du bestiaire médiéviste de Jérôme Bosch. Clive Barker n’hésite jamais à exagérer, donnant la pleine puissance de son inventivité au court de ces 600 pages gorgées d’hémoglobines et de stupres. Se livrant dans la dernière partie à un massacre dantesque, l’auteur n’en garde pas moins à l’œil son propos sur le pouvoir de fascination des images.

Si le cinéma demeure toujours l’art qui relève le plus de l’illusion [3], alors, la fabuleuse fresque – source de tous les enjeux – symbolise le fantasme ultime de tout metteur en scène : amener le spectateur au sein de son imaginaire. Impossible de ne pas voir dans la figure emblématique de Lilith un avatar de l’écrivain/réalisateur aux commandes de son petit univers privé. Ce qu’un court dialogue confirmera lorsque la créatrice de cette fresque démentielle révèle qu’elle admire l’œuvre du « Créateur »… [4] Un monde qui – outre ses tonalités grisâtres dues à l’éclipse permanente, une prémonition de la photographie made in Marvel Studio ? – rappel dans son principe une immersion sensorielle totale telle qu’on l'anticipe depuis des décennies dans la science-fiction cyberpunk.

Le parallèle est d’autant plus pertinent que certaines salles de cinéma, outre la 3D, seront à présent équipées d’un système projetant des odeurs, de l’eau, etc..., tandis que les premiers casques de réalité virtuelle commencent à arriver peu à peu sur le marché. Une technologie balbutiante, mais qui est amenée à nous abstraire encore plus du présent. Cette course au « réalisme » à laquelle nous assistons depuis une décennie – et qui touche également le domaine du jeu vidéo — donne du poids à la réflexion de Barker qui nous prévient : plus l’illusion est complexe, plus elle bénéficie d’un effet de véracité et plus elle est capable de devenir « surréelle », enivrante et addictive. Un propos vertigineux qui fait écho aux thématiques du cyberpunk pour qui le réel et le virtuel iraient – dans un futur (très) proche – jusqu’à se confondre. Là où ces auteurs de hard-science usent d’anticipations technologiques pour étoffer leurs démonstrations, Barker utilise la magie la plus fantaisiste pour aboutir à des conclusions assez similaires.

Clive Barker déploie une symbolique complexe qui infuse les soubassements du récit, ainsi les fantômes renvoient-ils autant aux acteurs du vieil Hollywood [5] qu’à ces groupies qui entretiennent une relation toxicomane avec leurs objets de cultes. Pas difficile d’y voir une critique acerbe des fans et autres « geek » [6] dont la psyché se fossilise sur la répétition du même spectacle. Une condition qui ressemble fort à celle des spectres ne demandant qu’à pouvoir admirer à nouveau ce Pays du Diable sans cesse changeant, mais sans cesse similaire. À mi-chemin entre le vampire – pour son immortalité et son immoralité – et le fantôme, Katya Lupi n’échappera pas in fine à l’ironie dramatique. Incapable d’évoluer autrement qu’en organisant le spectacle de sa propre personne, elle ne supportera pas de voir sa proie – Todd Pickett – se détourner d’elle.

Bien riche réflexion donc sur le cinéma et ses mirages de la part d'un auteur qui en a manipulé le texte autant que les images. Clive Barker n’en néglige pas pour autant le divertissement et le l'ensemble n'a en rien les attributs d'un pensum pontifiant et verbeux ! Si la narration débute pianissimo durant les 150 premières pages, c’est pour mieux installer les personnages, nous donner à observer leurs caractères avant de les jeter dans la gueule du lion. Car une fois franchie l’ouverture, Clive Barker n’y va pas avec le dos de la cuillère… Entre les partouzes surnaturelles et les massacres inventifs se déroulant dans le Pays du Diable, le lecteur qui n’a pas froid aux yeux trouvera bien plus que son compte de cruauté et d’événements fantastiques. L’auteur laisse libre court à son lyrisme, à son romantisme crépusculaire lors de quelques mises à mort du plus bel effet [7].

En omettant une fin qui est longue à venir – un défaut récurrent chez Barker qui se regarde parfois écrire –, Coldheart Canyon transcende son inspiration initiale – un portrait corrosif d’Hollywood, on a vu plus original – pour se transformer en une intéressante réflexion sur le pouvoir des images. Le tout emballé dans une succession de scènes hallucinatoires ou le grotesque, le gore et le sublime le dispute au trivial. Ceux qui suivent le travail du romancier anglais se retrouveront en terrain connu tandis que pour les néophytes, ce pavé — certes un peu intimidant — peut constituer une porte d’entrée à l’univers particulier de Clive Barker.

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[1] — Le film Transmutation de Georges Pavlou (1985) demeure, un summum de kitsch, flirtant souvent avec le Z le plus outrageux ! Rawhead Rex, un an plus tard améliorera un peu le tableau, bien que le manque de budget patent plombe les meilleures idées du film.

[2] — Le film Nightbreed (1990) (Cabal en français) et sa horde de monstres sous-exploités reste un excellent exemple de conflit artistique opposant le producteur à son scénariste-réalisateur pour accoucher d’une œuvre malade…

[3] — Ce rapport entre l’art cinématographique et l’illusionnisme est d’autant plus prégnant que George Méliés avait débuté en tant qu’illusionniste avant de s’intéresser au 7éme art.

[4] — Clive Barker use dans ce roman de la mythologie chrétienne, ce que l’attirail de bestioles médiévales ne fait qu’appuyer. Pourtant, loin de se perdre dans un énième duel des forces maléfiques contre le « Bien » l’auteur conserve – comme à son habitude – une saine ambiguïté. L’apparition d’un « ange » paradoxalement assez lovecraftien, seront les uniques références à un « Dieu » que l’on subodore peut-être encore plus cruel que les démons dans son monolithisme.

[5] — Le texte effleure également la thématique des mirages de la célébrité, mais reste assez superficiel sur cette réflexion. Impossible cependant de ne pas songer au grandiose Boulevard du Crépuscule de Billy Wilder (1950) qui – sans être fantastique (quoique…) – explorer le même sujet bien plus en profondeur. Le personnage de Katya Lupi et ses caprices excessifs en particulier établit un écho pas désagréable avec le film de Wilder et sa vedette décatie…

[6] — Je mets beaucoup de guillemets, faute de pouvoir définir d’une meilleure manière ce mot fourre-tout qui ne veut plus dire grand-chose.

[7] — Notamment le décès mesquin, horrible et assez jouissif du producteur véreux, incapable d’accepter la réalité de ce qu’il vit et qui ira jusqu’à tancer Lilith. Laquelle se servira de notre homme d’affaires pour matérialiser l’adage selon lequel : « c’est sur le fumier que poussent les plus belles fleur »

dimanche 16 avril 2017

Bibliothèque des Ombres : Le Bazar des Mauvais Rêves/Stephen King (in Psychovision)

Ce long week-end est l’occasion de lire un peu. Pour ma part, je célèbre ici mes retrouvailles avec un auteur que j’affectionne particulièrement au travers d’un recueil de nouvelles ou il fait la démonstration de la versatilité de son talent. Oui ! Qu’il aborde le fantastique ou la comédie grinçante du quotidien, Stephen King demeure un des derniers monstres littéraires qu’il est de plus en plus difficile de surclasser au vu de l’indigence de ses successeurs…

http://www.psychovision.net/livres/critiques/fiche/1348-bazar-des-mauvais-reves-le