dimanche 28 mai 2017

Les Chroniques de Yelgor : La Nuit de l'Auberge Sanglante chap 17/26


Illustration de Duarb B.

[Chapitre 1 : Le Chevalier]                                                           
[Chapitre 16 : Ark'Yelïd]

En passant les portes principales de l’abri, Alita trouva Eldridge sur son chemin, le visage fermé à toute sollicitation diplomatique. Le Chevalier bouillait de rage. Son poing ganté d’acier serra l’épaule de la Noctule, bien décidé à la retenir devant lui jusqu’à ce qu’il obtienne enfin satisfaction. Sa main droite s’attardait près de la garde de son épée. Si la fantaisie de dégainer le prenait, Alita ne pourrait rien faire, elle qui éprouvait déjà des difficultés à porter sa fille inconsciente avec son seul bras valide.

— Le Dauphin ! J’exige que vous vous occupiez de lui, maintenant !

Quelques-uns des gamins de la Noctule et des survivants de l’auberge se regroupèrent dans le couloir principal pour assister à la rencontre. Ils affichaient des mines défaites, lasses. Ceux qui avaient pris part aux affrontements croupissaient dans leurs vêtements ensanglantés qui commençaient à puer la charogne. Alita jeta un œil mauvais à Eldridge.

— Je vais enfin m’occuper de ton foutu Dauphin, mais avant, aie la putain de patience de me laisser placer ma gamine à l’infirmerie !

Eldridge crispa les poings, mais il se tut, sentant qu’une parole malheureuse lui exploserait à la figure s’il continuait à la provoquer. Tigrishka fut rejointe par Yvain. Cet humain adopté par la Noctule manifestait des velléités de commandement et s’accrochait de plus en plus souvent à l’autorité de l’aînée, piaillant autour d’elle. Sans dire un mot, Alita mena la dépouille de Schiscrim à l’infirmerie dont elle ne savait employer correctement qu’un appareil sur quatre. Elle aurait pu faire appel à un mage pour qu’il lui enseigne les rudiments nécessaires à la manipulation de ces engins, mais sa détestation absolue de cette corporation la poussait à conserver cette cachette secrète. Du moins jusqu’à maintenant. Elle adressa un simple geste à Tigrishka qui l’aida à descendre Schiscrim de son épaule pour la déposer sur une civière que lui apportait Yvain.

Alita caressa un instant les poils neufs de la cynocéphale dont la langue dépassait de ses mâchoires entrouvertes. Ses yeux noirs fixaient le plafond sans le voir. La Noctule écrasa une nouvelle larme. Dans le lit voisin, elle eut la désagréable surprise de retrouver Bodre qui ronflait, la douleur de ses reins s’étant atténuée grâce aux puissants antalgiques que Tigrishka lui avait administrés avant de plonger avec le Chevalier au cœur de la bataille.
— Qu’est-ce qu’elle a Schiscrim ? demanda Yvain qui se déplaçait dans la pièce, agitant son corps d’échalas dans une continuelle gesticulation désordonnée. Elle va revenir à elle ?
— Je ne sais pas, grommela Alita. Et arrête de bouger, Yvain. Si tu n’as rien à faire, alors trouve-toi une activité !
— Et papa ? s’enquit Tigrishka en la fixant de ses grands yeux. Les iris oblitéraient presque les reflets de ses pupilles, trahissant son inquiétude.
— Mort, lâcha Alita en retenant un spasme de désespoir. Mais on le pleurera plus tard. Nous avons beaucoup à faire et peu de temps. N’en parlez pas encore à vos cadets. Préparez-vous et aidez vos frères et sœurs.

Tigrishka opina du chef et s’éclipsa sur un soupir sonore, la tête basse et sa longue queue lui battant les flancs. Yvain toisa sa mère.
— Je suis sûr que j’aurais pu éviter ça !
— Personne ne l’aurait pu, fils.
— Moi oui ! Tu ne m’enseignes jamais rien ! Pourquoi les filles peuvent apprendre avec toi et pas moi ?
— Est-ce que c’est vraiment le moment d’avoir cette discussion, Yvain ? Devant ta sœur ?
— Mais je m’en fous d’elle…

La mandale vola avec une violence inouïe, propulsant Yvain contre les armoires qui contenaient des instruments étranges et des récipients emplis de liquides colorés indéfinissables. Il se frotta la joue, les larmes aux yeux. Il se dressa comme un diable sur ses deux jambes, affrontant sa mère du regard.

— C’est pour ça que je ne t’ai jamais appris à te battre ! Tu as tabassé des gamins du village. Maintenant, dégage de ma vue !

Yvain franchit le sas en grommelant des obscénités, regrettant de ne pouvoir claquer la porte. Il baissa la tête et martyrisa les poches de ses chausses en appuyant dessus de ses poings fermés. Alita haussa les épaules comme pour écarter cette contrariété passagère. Son attention se focalisa sur la forme prostrée du Dauphin, l’héritier du roi Jehan. Elle ne le connaissait que par ouï-dire. Elle s’interrogeait sur les raisons qui avaient poussé Jehan à lui refiler le morveux entre les pattes. La situation s’était bien dégradée à Tulking-Rox pour qu’il en vienne à de telles extrémités. Eldridge toussa.

— Mes excuses pour ces discussions. Les joies d’une famille nombreuse…
— Vous devriez lâcher du lest, le garçon n’apprécie pas de voir des filles le supplanter dans les arts virils.

Tout en devisant, la Noctule s’était emparée d’un petit bâton noir dans un des placards. Elle le posa près de la couche du blessé.
— Tu as des enfants, écuyer ?
— Non. Si l’Unique m’accorde sa bénédiction, je  rencontrerai peut-être un jour une dame qui voudra bien de moi, mais…
— Bon, t’es encore puceau… Alors tes conseils sur ma manière d’élever mes gniards, tu te les gardes.

Eldridge ne releva pas la saillie tandis que la Noctule se penchait sur le Dauphin. Elle se saisit du poignard en céramique qui lui avait traversé le cou et elle tira d’un coup sec. La lame heurta le sol dans un petit bruit cristallin. Ensuite, Alita attrapa l’objet oblong qu’elle pointa en direction de la plaie d’où suintait un sang noir en flux continu. Un trait de lumière rougeâtre brilla et peu à peu les lèvres de la blessure se colmatèrent, endiguant l’hémorragie.

— Voilà ! Il est sauvé, l’écuyer.

Précautionneux et méfiant, Eldridge s’approcha de son protégé pour contrôler sa respiration. Lorsqu’il eut constaté que l’adolescent dormait, il toisa la Noctule.
— J’ai cru que vous aviez…
— Non. Mais je ne pouvais pas me permettre de laisser Schiscrim mourir. Le seul moyen était de les surprendre. Ensuite, une fois le Dauphin écarté du tableau, je pouvais me défendre.
— Mais vous avez…
— L’écuyer. J’ai plus de cent vingt années d’expérience, là-dessus les chansons ne te trompent pas. J’ai visé entre la jugulaire et le muscle. Assez impressionnant pour que le môme tombe raide.
— Je me demandais pourquoi le roi Jehan vous avait choisie, je comprends mieux. Acceptez mes excuses.
— Ce n’est pas de tes excuses dont j’ai besoin maintenant, Chevalier. Je me sens lasse. J’ai besoin d’un moment de solitude. Va aider Tigrishka et les autres à organiser le repas. Nous le méritons tous. Le Dauphin sera réveillé pour le départ, ne t’en fais pas. Oh ! Il souffrira peut-être d’un énorme bleu au niveau du cou qui l’empêchera de parler pendant quelque temps, mais cela passera. Tu peux me croire, Chevalier. Maintenant, laisse-moi.
— Comment est-ce que je m’y retrouve dans…
— Écuyer ! S’il te plaît !

Eldridge haussa les épaules et s’éloigna. Lorsqu’il eut disparu, Alita s’assit sur un tabouret. Les pleurs qu’elle retenait depuis que toute cette folie avait débuté remontèrent dans sa gorge. La titanesque boule de tristesse qui l’oppressait craqua et l’envahit en entier, la secouant de sanglots incoercibles. Elle savait qu’elle brandirait à nouveau les armes pour faucher les adorateurs de Sol jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un en ce monde. En attendant, elle se lavait dans ses larmes de deuil. Elle s’arrêta lorsqu’une voix éraillée la ramena à elle. Bodre l’observait, dodelinant de la tête. Elle s’approcha du vieillard. Il tremblait de tous ses membres. Le vieil homme recommençait à souffrir le martyre tandis que le rat électrique s’étirait dans ses vertèbres. Une sueur froide courait le long de son front et de ses membres squelettiques. Son teint hâve n’augurait rien de bon. Ses yeux roulaient dans leurs orbites, échouant à se fixer sur un objet bien précis. Pourtant, il esquissa une ébauche de sourire à l’intention d’Alita.
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Un peu de musique pour se mettre dans l'ambiance...

lundi 22 mai 2017

Bibliothèque des Ombres : Le Roi en Jaune/Robert W. Chambers (in Psychovision)

2017 sera décidément sous la bannière des Grands Anciens, et ce, à tous les points de vue… Pourquoi ne pas commencer en découvrant un auteur déconcertant dont les ambiances aussi singulières qu’inquiétantes auront marqué le maître de Providence ? Robert W. Chambers, à travers le fameux Roi en Jaune aura posé les jalons de l’horreur cosmique à travers un corpus de nouvelles aussi parcimonieux que réussi.

http://www.psychovision.net/livres/critiques/fiche/1349-roi-en-jaune-le