dimanche 5 juin 2016

Bibliothèque des Ombres : Vampirella : Anthologie vol.1/Collectif

Depuis quelques années les classiques du comics sont publiés par de petits éditeurs — Akileos et Delirium en tête — qui exécutent un travail patrimonial sur des comics dont nous n’avons eu, il y a fort longtemps, que quelques vagues échos. L’importance de la production « Pulp » en comics qui court des années 50 avec les E.C. Comics jusqu’aux éditions Warren n’est plus à démontrer, et cette nouvelle sortie mérite que l’on s’attarde un peu sur leurs histoires.



Des années 1945 au milieu des années 50, les éditions E.C. (pour Educational) Comics ont édité plusieurs revues explorant tous les genres : du comics patriotique sentant bon l’odeur des pieds de bidasses (Frontline Combat) en passant par l’humour (Mad), la science-fiction (Weird Science), le polar (Crime Story) et l’horreur (avec les fameux Tales From the Crypt), ces opuscules ont été un vivier de talents que ce soit dans l’écriture de nouvelles aux chutes ironiques ou dans la réalisation de planches dans un noir et blanc stylisé du plus bel effet.

Cette esthétique influença tout un pan de l’imaginaire américain et de nombreux artistes ont tiré leurs chapeaux à cette vaillante bande d’histrions culturels. Emblématiques de cette inspiration dont ils se revendiquent, Stephen King et George A. Romero unirent leurs efforts pour accoucher de Creepshow, un film unique en son genre, hommage brillant à la Crypte dont les deux trublions ont dévoré les pages pendant leurs adolescences…



L’année 1954 sera fatal aux succès d'E.C. Comics avec la diffusion du brûlot Seduction of Innocents du psychiatre Fredric Wertham. Ses thèses environnementalistes très discutables l’orientèrent dans une croisade contre les comics qu’il rendit coupables des maux de la société[1]. Ce barnum médiatique aboutit à la création d’un Comics-Code : un système d'autocensure rigide rédigé par les éditeurs en réaction à des manifestations de parents hystérisés par les prophéties apocalyptiques de Wertham. Le Comics-Code poussera la célèbre crypte à fermer ses portes et seul le titre Mad échappa à la purge. De ce champ de bataille ravagé émergèrent les leaders incontestables du marché : Marvel et DC comics.

Adieux morts-vivants visqueux, maris jaloux sadiques, femmes aussi lascives que fatales, robots détraqués, scientifiques fous et vengeances d’outre-tombe. La fin des E.C. Comics laissa un grand trou dans le paysage de la BD américaine que les Encapés conquirent, en dépit d’une censure qui obligea souvent les scénaristes à se perdre dans les ornières du ridicule.

Le Comics-Code maintenant sa main de fer sur l'industrie du comics, comment publier un nouveau titre lorsque l’on est un éditeur débutant accroc au fantastique ? James Warren a LA solution ! Il passa tout simplement du format « comics » au format « magazine » sans retoucher la recette de base. Libéré du joug qu’impose la publication à destination de la jeunesse – étudiée à la loupe par un quarteron de pédopsychiatres fébriles –, il fonda coup sur coup Creepy puis Eerie, deux magazines de BD pour adultes. Et, profitant de l’occasion, il offrit à bons nombres de dessinateurs transfuges des E.C. Comics une place au sein de son équipe. Cela vaudra à ces deux titres des planches où s'étalent un noir et blanc contrasté seyant à merveille aux contes morbides de l'oncle Creepy. En plus des vieux de la vieille, de nouveaux talents apparurent : Richard Corben, Bernie Wrightson, Neal Adams (X-Men)… Les couvertures couleur étaient enluminées par Franck Frazetta, Vicente Segrelles, Jeff Easly… Excusez du peu ! 

Bon, et Bernie Wrightson en BD, ça donne ça...

L’argument de vente « Adulte » émancipait Warren des restrictions de la censure, mais le magazine était souvent lu par les adolescents, car on y retrouvait l’ironie cinglante dont faisaient preuve les Tales from the Crypt. Le nouveau format offrait un territoire d'expérimentation aux dessinateurs qui réalisaient souvent des planches composées d’une seule illustration – l’introduction du récit – qui en plus de donner le ton, étaient des chefs-d'œuvre de composition picturale. Cerise sur le gâteau, certaines histoires transposaient des morceaux d’anthologie de la littérature fantastique. Edgar Allan Poe, H.P. Lovecraft et Bram Stocker se paraient d’encre de chine pour atteindre une nouvelle audience.

En 1968, les éditions Warren connurent des difficultés financières. En plein milieu d’une tempête, James Warren lança un troisième titre – improvisé grâce à une pin-up d’origine française – : Vampirella.

Ajout tardif à la collection, Vampirella, outre son personnage phare dont le costume plus que suggestif demeure une des innombrables énigmes des comics, mettait en scène des femmes « fantastiques » ou aux prises avec le fantastique. Plus encore que les deux autres magazines, Vampirella fleuretait avec une inspiration feuilletonesque et super-héroïque. Aux commandes l’on retrouvait les habitués des publications Warren plus une flopée de nouveaux dessinateurs ibériques qui apportèrent avec eux une esthétique très particulière, qui restera attachée aux années 70.

Gentiment coquin, le magazine regorgeait de beautés fatales en prises avec des monstres pervers et des sorciers fous. L’érotisme léger, assumé par les auteurs, attira le chaland. Les éditions Warren échappèrent de peu à la faillite et leur mascotte perdura jusque dans les années 80. Néanmoins, le dénudé – souvent gratuit –, ne fais pas tout. Les récits et les graphismes novateurs imposeront le titre dans la culture populaire.

Vampirella par Jose Gonzalez

Le choix éditorial effectué par les éditions Delirium présente un panel complet du magazine dans ce qu’il a pu avoir d’audacieux et de décevant. De fait, passé la couverture de Frazetta qui promet l’horreur et le stupre, on ne peut qu’être dégrisé par la première histoire. Le scénario ne fonctionne pas et même le côté « vintage » n’excuse pas la maladresse de cette Vampirella. Le script hésite sans-cesse entre une SF débridée lorgnant du côté de Barbarella[2] et un comique de situation poussif. On a l’impression d’assister à un de ces naufrages spectaculaires dont le monde éditorial du comics possède le secret[3]. Ce début calamiteux permet de jauger l'évolution du titre au fil du temps et d’en apprécier ses multiples sursauts d’audaces.

En plus des histoires impliquant Vampirella, cette anthologie comprend des nouvelles oscillantes entre l’épouvante, la science-fiction et la fantasy. Un panel exhaustif qui se compose quelques perles aux chutes grinçantes. Que ce soit aux crayons, au lavis ou dans un pur noir et blanc, les auteurs trouvent le moyen le plus juste pour créer une ambiance qui colle au sujet profitant des libéralités de l’éditeur pour tenter des découpages inhabituels. Si les dialogues ou retournements de situations accusent le poids des années, certains morceaux d’anthologie graphiques ne connaissent pas encore de successeurs.

Certains contes font preuves d’une cruauté surprenante, versant à l'occasion dans le Rape & Revenge[4] à la limite du crapoteux. La nouvelle Wolf-hunt écrite par Joe Wehrle et illustrée avec maestria par Esteban Maroto suit la vengeance d’une jeune louve-garou séquestrée et violée par un abominable chasseur. Un script qui fleure bon le cinéma d’exploitation crade des années 70, mais que la mise en image tout en sobriété de l’espagnol sauve de justesse d’une complaisance malsaine.

Vampirella par Esteban Maroto
 D’autres auteurs jettent leurs dévolus sur des héroïnes accomplissant des prouesses autrefois réservées aux seuls hommes. Ainsi, Amazonia et l’œil d’Ozirios met en scène une reine guerrière aussi peu vêtue que son frère d’armes Conan dans une fantasy de carton-pâte. Le dessinateur Billy Graham transcende son sujet en insufflant une énergie inouïe à ce scénario classique grâce à un trait vigoureux et un découpage qui fait la part belle aux batailles dantesques.

Enfin, certains récits usent la figure du tueur en série avec un ton glaçant. She’ll never Learn écrit par Steve Keats et illustré par Ken Bears nous place dans le point de vue de l’assassin. Le tout est rendu dans une narration chaotique qui saute d’une scène à l’autre sans lien apparent, épousant le désordre mental du héros.

De son côté, Vampirella se dote d’une mythologie bien à elle – on rejoint ici l’influence super-héroïque du titre – grâce à laquelle le feuilleton se densifie agréablement. L’équipe aux commandes du titre change et les dessinateurs issus de l’école espagnole débutent pour le plaisir des mirettes. C’est Jose « Pepe » Gonzalez qui prend manipule les pinceaux, exécutant le grand écart entre un gothique morbide et un érotisme léger grâce à son trait expressif. Les récits du scénariste Archie Goodwin confèrent, touche par touche, personnalité et enjeux dramatiques forts à notre héroïne.

Encore un peu de Gonzalez...
 James Warren a-t-il senti le vent tourner lorsqu’il a créé la vampire sexy ? En effet, le personnage constitue un melting-pot d’influences disparates dont la gestion s’avère complexe pour les artistes. La genèse farfelue de Vampirella – Drakulon, une planète dont l’eau ressemble au sang et qui finit par être détruite par ses soleils jumeaux – sonne comme un décalque cheap des origines de Superman. Si les auteurs dotent Vampirella de plusieurs points faibles, il n’en reste pas moins qu’on se retrouve face à une sorte de monstre de Frankenstein de la BD qui oscille entre l’épouvante gothique et le super-héros. C’est tout à l’honneur d’Archie Goodwin et Jose Gonzalez d’avoir hissé ce matériau mercantile au-dessus du lot des publications de l’époque. Le titre sera repris après la faillite du magazine, mais sa « résurrection » opérée sous les auspices d’un effet de mode évanescent – le style manga aux couleurs flashy – démontrera tout le potentiel risible du personnage.

Au final, cette première anthologie demeure très fréquentable si l’on veut bien passer au-dessus de quelques stéréotypes disséminés ça et là. Il est néanmoins regrettable que ce panel de nouvelles mettant en scène des héroïnes n’ait pas accueilli d’artistes aux féminins. Le regard porté sur ces protagonistes reste masculin et nous n’échappons pas à quelques idées préconçues – surtout dans le graphisme et les représentations picturales –, qui réclament la bienveillance des lecteurs et lectrices qui souhaitent se lancer dans l’aventure.

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[1] — Habitué à fréquenter le barreau en tant qu’expert, Fredric Wertham participa au procès d’un des pires tueurs en série que les États-Unis aient connu en la personne d’Albert Fish, ceci expliquant peut-être l’acharnement de sa croisade anti-comics…

[2] — Bande dessinée française gentiment égrillarde de Jean-Claude Forest créée en 1962 et adaptée au cinéma par Roger Vadim en 1968.

[3] — A ce titre, allez jeter un œil sur la liste des super-héros Marvel pour vous faire une idée des tréfonds que sont capables d’atteindre des commerciales en mal de concepts vendeurs. Le plus improbable du genre : Squirel Girl !

[4] — Rape & Revenge : sous genre cinématographique  dont l’argument scénaristique consiste en une héroïne agressée sexuellement par plusieurs hommes. Laissée pour morte, la victime survit, panse ses plaies et applique la loi du Talion dans une escalade de violence… Le Genre oscille entre une exploitation malsaine (la scène de viol est parfois filmée de manière complaisante) et une certaine charge féministe contre une société encline à pardonner l'innommable. Le ton teigneux, typique des séries B des années 70, des Rape & Revenge a fait couler beaucoup d’encres en prêtant le flanc à la censure par ses outrances. Néanmoins, certains de ces films ont eu le mérite de questionner les soubassements de notre société et notamment le poids que les institutions judiciaires font peser sur les victimes d'agressions… Même si ce discours prend souvent la forme de grands coups de lattes dans la gueule du spectateur…

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