mercredi 6 décembre 2017

Bibliothèque des Ombres : Georges A. Romero : Révolution, zombies et chevalerie/Julien Sévéon (2016)


George A. Romero a été un des plus grands cinéastes du siècle passé et peut-être un des plus incompris de son temps. Je ne peux pas parler de cet artiste sans évoquer un bref instant ma rencontre avec ces films qui m’auront marqué au fer rouge. Une vive impression partagée par l'auteur de cette monographie aussi partiale que passionnante. Il faut dire qu’à l’inverse des spectacles tièdes que nous propose à longueur de temps Hollywood, les pellicules de Romero n’ont jamais cessé d’interroger son époque et ses symboles pour mieux les détourner. Il fait partie de cette rare race de cinéaste à n’avoir jamais jeté aux orties ses convictions, tentant film après film, projet après projet de trouver un angle d’attaque qui fasse sens pour présenter un divertissement intelligent dont les soubassements, pour peu que l’on y plonge, comportaient une déconstruction en règle des mythes de notre temps que n’aurait pas renié un Roland Barthes au meilleur de sa forme.

Innocent adolescent pré pubère, je me mangeais sur les conseils d’un ami le coup de boule esthétique de Dawn of the Dead aka Zombies dans sa version italienne. Entre les arpèges électriques des Goblin et l’ambiance de chaos, de cirques macabres et de folie furieuse – toujours imité, jamais égalé – des scènes, j’étais happé par un spectacle qui de plus possédait une étonnante profondeur. Suffisamment de fond pour que, les visions s’enchaînant, l’ensemble reste pertinent malgré le passage des ans. Plus que n’importe quel autre film, le deuxième opus des Morts-Vivants contient en filigrane une des satires les plus virulentes du capitalisme. Difficile de supporter la corvée des courses après avoir regardé ce Zombies – ce qui en rend la projection presque indispensable comme préambule à toutes critiques lucides de la société de consommation – tant l’auteur a tapé dans le mille. « Cet endroit représentait quelque chose d’important dans leurs vies », « Nous sommes eux et ils sont nous… » prophétisent les infortunés héros dans des moments de glaçantes de clairvoyance. Difficile de ne pas songer aux créatures en déambulant derrière son propre caddie, coincé dans une file de vieillards cacochymes se dandinant comme des canards. Car pour Georges A. Romero, les véritables monstres n’ont jamais cessé d’être les humains, prisonniers de leurs carcans de valeurs paradoxales, rentrant souvent en collision les unes avec les autres [1].

Car ce qui fait de Zombies une œuvre d’art profondément subversive c’est l’emploi du centre commercial comme lieu de piège par excellence. Plus encore que la morsure zombiesque, ce sont les illusions de l’abondance et la répétition ad nauseam des schémas ayant entraîné le déclin de la civilisation occidentale qui précipiteront les héros vers leurs inéluctables chutes. Ce seront les plus âpres au gain, les plus « conservateurs » qui se transformeront les premiers en voulant protéger leurs biens de consommation. Chez Romero c’est clair : refuser de s’adapter c’est périr. Cet axiome est présent dès le film séminal La Nuit des Mort-Vivant, mais Zombies y adjoint une vraie démarche idéologique consciente même si celle-ci se colore d'une authentique appétence de l’auteur pour des saillies d’humour noir grotesque bienvenues.

Georges A. Romero était — avec peut-être John Carpenter [2] — un de ces rares réalisateurs à m’avoir fait comprendre à travers ses films la nature politique du cinéma et donc sa propension à la propagande. Un plan, un travelling – quelle que soit l’histoire qu’ils illustrent – n’ont de valeur que s’ils sont signifiants, que s’ils tendent vers un sens. Issu de la publicité et du documentaire – son ancien gagne-pain [3] –, Romero avait saisi la grammaire du cinéma et plus encore la manière la plus efficiente de véhiculer un message en additionnant deux plans pour restreindre le champ interprétatif. Ce n'est pas un hasard si le réalisateur portait souvent la casquette du monteur sur beaucoup de ses premières œuvres : il était conscient de la puissance des images. En opérant en véritable homme-orchestre, Romero nous refuse la satisfaction d’un onanisme mental narcissique pour nous tendre un miroir déformant, lucide, mais âpre.

Pourtant, dans un sens, les Morts-Vivants ont toujours été l’arbre qui cache une forêt d’une grande cohérence qui n’a jamais cessé de capturer la déréliction sociale et psychologique de son pays. Si Romero a laissé une liste impressionnante de projet en friches c’est moins pour son manque de talent que pour son rejet d'un cinéma mainstream dont l'accès lui aurait coûté sa probité d'auteur. Ce qui le condamnera à l'étiquette de cinéaste spécialisé dans le gore et plus particulièrement dans le film de zombies. Ce livre permet de remettre les pendules à l'heure en explorant toutes les facettes stylistiques et thématiques de Romero. Car entre l’excellent exercice satirique qu’est Creepshow, film à sketches scénarisé par Stephen King, les errances psychotiques du vampire — mais l'est-il vraiment ? — Martin ou les aventures des doux rêveurs de Knightriders, il y a de quoi satisfaire tous les publics.

Comme le rappel le journaliste Julien Sévéon au court de cet énorme pavé, Romero a souvent préféré les petits budgets aux fastes trompeurs des paillettes. Une dure leçon apprise sur le set de La Nuit des Morts-Vivants, premier manifeste du « gore », relecture plus crue, plus actuelle des standards de l’horreur. Un monde dans lequel la chair et les viscères sont montrés avec une certaine complaisance. Pour ce premier essai, Romero expérimente et c’est plus la présence d’une goule nue et le premier rôle joué par un noir qui provoque l’émoi dans les salles. Dans un pays où la ségrégation raciale influence encore l'ordre social, cette touche de couleur caresse une corde sensible et teinte d’une aura politique une pellicule qui ne l’était pas vraiment au moment de sa conception.

Pour autant, cette première saillie va laisser des marques chez le Romero qui s’amusera à approfondir cette critique sociétale dans ses films. Portraits de marginaux en proie à une certaine forme de vindicte populaire, son cinéma porte toujours un regard sur les perdants du rêve américain, dissertant en creux sur une nation qui a la fâcheuse tendance à faire disparaître ce qui contredit son idéologie sous le tapis. Outre les titres déjà cités, Romero s’intéressera au féminisme dans l'onirique Season Of the Witch ou aux difficultés des paraplégiques dans l’excellent thriller Monkey Shines. Pour avoir cette liberté de ton, Romero s’entoure d’une équipe qui restera peu ou prou la même à travers les années et, une fois familiarisé, on reconnaîtra au générique les mêmes noms… Une certaine impression de se retrouver chez soi, dans ses pénates entre gens d’agréables compagnies.

Ce voyage critique à travers une filmographie atypique permet de remettre les compteurs à zéro concernant une œuvre qui aura trop souvent été réduite à son saignifiant genre « zombiesque ». Les analyses – pointues – détaillent le contexte de production, les incidents ayant émaillé le tournage ainsi que le résultat final et la réception publique de celui-ci. Le moins que l’on puisse dire est que Romero aura été malmené par les distributeurs, ne sachant pas comment vendre ses films les plus personnels. Il y a une ironie dramatique autour du cas de Romero, dans l’énigme qu’il a posée à l’industrie du divertissement. Après avoir voulu mettre le pied dans un cinéma moins « confidentiel » que ces premiers opus régionaux – à ses débuts Romero est considéré comme un indépendant qui officie à Pittsburgh, donc sujet à regard empreint de complaisance de la part d'Hollywood – il végète pendant sept années dans des bureaux, lançant des projets euthanasiés les uns après les autres. Il faut dire que les thèmes de ceux-ci sont polémiques et s’apprêtent peu au consensualisme de rigueur dans les studios. Lassé, Romero reviendra à ses chers zombies, mais ceux-ci lui seront arrachés et dénaturés par la pop-culture.

Le rayonnement planétaire de La Nuit… aura eu une conséquence néfaste que le cinéaste ne pouvait pas prévoir. Ces morts-vivants auront en quelques décennies envahis les écrans, mais hélas pour lui, les gens n’en auront retenu que le côté gore, oblitérant la parabole sociétale à l’origine du projet. Et même si un tardif Land of the Dead vient remettre les pendules à l’heure avec sa révolte d'un lumpenprolétariat zombiesque [4] le mal aura été fait : le sujet aura, comme beaucoup d’autres, été vidé de sa substance et récupéré par la grande essoreuse idéologique. The Show must go on ! L’on aura ainsi eu une déferlante de films de zombies sans que jamais aucun ne parvienne à retrouver l'intelligence des œuvres de Romero. Pire, les plus malhonnêtes tendent à brosser dans le sens du poil les dogmes actuels, inversant la parabole de Romero, que ce soit dans un pamphlet pro-israélien assez répugnant comme World War Z [5] ou dans la série The Walking Dead, propagande à peine dissimulée pour les valeurs de droite conservatrice et réac’. On est loin, très loin du génie visionnaire de Romero…

Boudé par les producteurs, Romero poursuivra sa saga des Morts-Vivants sous la forme de comics. Une séquelle dessinée sur laquelle s’étend le critique, mais dont le passage éclair dans les étals surchargés des librairies ne m’aura pas permis de jeter un œil dessus. Il est tout de même regrettable qu’un réalisateur aussi doué ait été d’une part cantonné un peu trop souvent dans son petit coin zombiesque, et d’autre part n’aura pas été capable de monter d’autres projets. La dernière interview qui clôt la monographie est pour le moins clair sur son éloignement d’avec son Art : les atermoiements interminables des boîtes de productions dirigés par des commerciaux aux connaissances artistiques proches du néant [6] ont achevé la résilience de Romero. Et nous devrions nous inquiéter que des créateurs de cette trempe – ou de celle d’un John Carpenter – aient fini par jeter l’éponge face à une machine folle, dilapidant des fortunes colossales pour entretenir des sagas mortes-vivantes qui feraient bien de laisser la place à de nouvelles mythologies.

Cet ouvrage permet donc de se replonger avec le recul dans une œuvre riche qui a toujours mis l’accent sur les déclassés du rêve américain, les marginaux et dont la puissance du discours subversif reste encore inégalé. Si l’on peut regretter quelques interviews parfois pas très utiles du « gang Romero », le parti-pris d’une approche partisane du cinéma de Romero est tout à l’honneur de Julien Sévéon dont la plume acérée rend un vibrant hommage au maître de Pittsburgh. Seul – gros – bémol : la couverture souple qui ne supporte pas le poids des pages, ce qui ne facilite pas du tout la manipulation de cet énorme pavé. Le dos, pour peu que nous lâchions notre prise sur le livre, se casse aisément. Messieurs les éditeurs : faites un effort, s’il vous plaît !

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[1] — J’éprouve toujours une disruption cognitive lorsqu’un grand patron me parle de valeurs humanistes… J’ai l’impression d’observer un monstrueux poussah vampirique donner des leçons de morales à son troupeau de moutons…

[2] — Invasion Los Angeles restera probablement un des films les plus lucides et furieux sur les années Reagan, et plus généralement sur le capitalisme prédateur et ses idées mortifères.

[3] — Où l’on constate que les quelques publicités du jeune Romero n’y allaient parfois pas avec le dos de la cuillère que ce soit dans le domaine de l’originalité fantasque ou du bon gros uppercut dans les mâchoires…

[4] — Le personnage de Dennis Hooper s’inspire de Dick Cheney – soit la crème de la droite conservatrice américaine — et connaîtra une fin particulièrement soignée et ironique de la part du cinéaste : trempée dans l’essence par le leader des zombies Big Daddy et flingué par son homme de main zombifié, le très hispanique Cholo...

[5] — Brad Pitt sauve le monde et surtout sa famille avec sa seule frimousse blonde, sa bite et son couteau.

[6] — Ce qui donne, entre autres aberrations pelliculés, Le Monde secret des Emojis… L’art de la médiocrité à son summum.

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