Après la photo de groupe, concentrons-nous sur les deux sœurs qui traverseront la saga. Après une scission malheureuse avec un illustrateur que j’aimais bien, j’ai voulu reprendre leur design en m’aidant de l’aquarelle de Murazaki Sora qui a déjà œuvré sur Ethel Arkady et dont le style convient bien à l’exercice. Ces nouveaux dessins en couleur me plaisent beaucoup, même si l’artiste a atténué les cicatrices faciales de notre héroïne. C’est sa lecture et je la respecte, mais cela engendre un léger problème de continuité. Le résultat, cependant, ne démérite pas et ce point de détail demeure d’une importance mineure.
Allytah & Skadi ont une histoire particulière : elles avaient été conçues bien avant que je sache comment leur apparence et leur caractère se manifesteraient dans la saga littéraire, car il existe un monde entre une table de jeu de rôle et les pages d’un roman. Elles se sont coagulées par couches successives : Influences graphiques, bricolages de lore, lubies esthétiques… Tout cela a fini par produire deux protagonistes qui ne ressemblent plus beaucoup à leurs premières incarnations.
C’est d’ailleurs une des choses que j’aime dans la création : un personnage commence parfois comme une silhouette, un concept séduisant, puis il vous oblige à creuser, à vous interroger. Quelque part, je ne suis pas très éloigné de Robert E. Howard qui pensait que Conan le forçait à raconter son histoire. Certaines réponses étaient prévues depuis longtemps ; d’autres ont été inventées après coup pour expliquer pourquoi j’étais tombé sur une association d’idées saugrenues. Pour cet article, je détaillerai ma cuisine interne et dont mes influences me nourrissent, mais je souligne que les ai reconstruite a posteriori : lorsque j’ai dû expliciter à Murazaki ce que j’avais en tête pour Allytah & Skadi, j’ai dû mettre des mots sur une image qui existait déjà dans mon esprit depuis des décennies. Voyons cela !
Allytah a connu moult variations graphiques et son aspect ne s’est « coagulé » que récemment. À part les brûlures qui lui ont abîmé la partie gauche du visage, la plupart des éléments caractéristiques de son personnage étaient présents dès sa première apparition sous ma plume : le chapeau, le bras artificiel et son épée. Certains détails ont cependant fluctué, comme la longueur des cheveux, le masque, la couleur de sa peau. Je suis aussi passé d’une drow de l’univers AD&D à une noctule dans mon propre univers, plus proche d’un style « furry », bien que j’ai atténué celui-ci : Allytah est une hybride humaine-noctule. Cette ascendance a complexifié son histoire familiale et démontre sans recourir à une encyclopédie de lore que toutes les peuplades de Yelgor se mélangent bien avec l’homo sapiens. Pourquoi, comment ? Ce sera une des nombreuses questions qui sera élucidée dans la saga… Ou pas… Nous verrons.
Cette hybridation cache aussi un second choix esthétique un peu plus provocateur, je le confesse : étant donné qu’une partie de la culture pop actuelle tend à gommer le dimorphisme sexuel alors que je préfère au contraire qu’il ait droit de cité dans mes dessins, y compris en poussant les potards à fond. Pour moi, cela ne réduit pas un personnage à son apparence : Allytah peut être une guerrière mutilée, une hybride, une sœur, une combattante exceptionnelle tout en possédant une anatomie indiscutablement féminine. Je ne vois pas pourquoi ces propositions s’annuleraient. Et puis, l’art étant par essence affaire de « fait du Prince », pourquoi me priverais-je de ce choix ? Oui, Gernier est chiant : interdisez-lui un truc et il l’accomplira dans la seconde suivante.
Comme j’ai établi que les noctules volent et ressemblent donc à des sarments, les imposants nichons d’Allytah nécessitaient une explication logique. Qu’à cela ne tienne : sa mère est tombée amoureuse d’un humain. Du coup, à l’inverse des autres noctules, Allytah est dotée d’une impressionnante constitution, mais elle ne possède pas d’ailes…
Tout comme Ethel Arkady, l’imaginaire d’Allytah plonge ses racines dans quelques œuvres qui m’ont marquées, telle La Femme Scorpion, que je vous recommande au passage si vous avez l’estomac accroché et que vous acceptez les changements de ton et de style dans le flux de la narration. Ses mutilations émulent le mythe du « guerrier handicapé » qui m’obsède depuis des lustres et particulièrement le film Samouraï sans Honneur d’Hideo Gosha, ainsi que le manga L’Habitant de l’Infini. Et concernant le nom, très voisin, de celui de Battle Angel Alita, le titre de Gunnm chez nos amis d’outre-Atlantique ? Mystère, je vous l’avoue. Parfois, un personnage apparaît dans ma tête avec son patronyme et je n’arrive pas à en changer. Je ne nierais pas que je l’ai dévoré, lu et relu les aventures cyberpunk de Gally pendant quelques décennies, cependant je n’ai jamais relié Allytah à cette œuvre.
Voici un croquis colorisé de l’ancienne Allytah, pour vous donner une idée.
Passons à Skadi, alias la Comtesse, la redoutable sœur de notre héroïne. Son design ne m’appartenait pas à l’origine puisqu’elle a été créée par le joueur-MJ de notre très longue campagne. Dans le cadre de mon adaptation romanesque, j’ai dû fournir un travail de réappropriation. En tant qu’antagoniste, Skadi a été conçue à l’opposé de sa sœur, et son physique se devait de matérialiser cette différence.
Je me suis donc éloigné de son apparence dans AD&D telle que nous l’avons définie. Finie la drow et bonjour la noctule à l’aspect de furry badass. Maigre, capable de voler – ses ailes sont repliées dans ses avant-bras – vêtue de cuir façon Hellraiser et possédant une cape à col de revers rouge comme le Dracula de Christopher Lee, son design évoque l’autorité, l’assurance et une puissance sexuelle dominatrice. Son surnom de « Comtesse » ne provient pas de nulle part. Je cherchais cette imagerie au croisement de plusieurs influences horrifiques et son costume est inspiré par certaines tenues BDSM existantes que j’ai envoyées à Murazaki et le travail qu’elle a fourni se montre à la hauteur de ce que j’attendais.
Si Allytah refuse le pouvoir, Skadi le convoite. Elle apparaît au milieu du tome trois et elle met déjà en pièce mon plan narratif, conservant la caméra sur elle. Intelligente, machiavélique et excellente tacticienne, je ne résiste pas à l’envie de la regarder s’emparer du trône de Yelgor. Je n’en révélerai pas plus sur elle pour le moment, préférant que vous découvriez ses secrets dans le roman. Tout comme Allytah, elle se situe au croisement de plusieurs influences et je ne cacherai pas celles de Zatoichi pour sa cécité ainsi que celles du héros de Code Geass – un très bon anime de mecha, si vous aimez ce genre – pour son côté stratège et calculateur.
Dans l’univers de la fiction, les deux sœurs Nédérada sont reconnues pour leur maîtrise martiale exceptionnelle et elles savent toutes les deux qu’elles sont les seules à pouvoir se vaincre en duel singulier. Leurs cicatrices respectives proviennent de leurs affrontements successifs que je narrerai au compte-gouttes, soit dans la saga, soit dans les Contes de Yelgor.
Voilà, j’espère que cette visite de mes cuisines conceptuelles vous aura plu. Il me reste encore d’autres illustrations à poster en ces lieux, d’autant que le tome 2 s’approche de la ligne d’arrivée et que le tome 3 voit son premier jet à deux doigts d’être achevé. Je rentrerai peut-être dans l’arène du dessin sur la suite des aventures d’Allytah, car ne plus tâter du pinceau me manque depuis des années, bien que mon style soit bien plus brouillon que celui de mes collaborateurs extérieurs.













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