Le mois d’octobre débarque avec son cortège de goules et de gobelins, mais comme j’achève le tome 2 des Chroniques de Yelgor, je vous propose une nouvelle scène de celui-ci. Celle-ci montre l’indécision de nos héros en exil, un thème qui me paraît à la mode en ce moment ! J’apprécie l’aspect très moyenâgeux que le talentueux Huba a conféré au Dauphin. Cette illustration réunit aussi Heldar d’Avon, le vieux paysan, et Tigrishka la fille adoptive d’Allytah. Ces personnages secondaires pèseront dans le récit et leur présence vous permet de constater le gros merdier qui se débat dans le monde de Yelgor, avec ses chevaux mécaniques, ces « furries » et autres émanations grotesques du cerveau décadent de l’auteur. Ce n’est qu’une illusion, voyez-vous. Je contrôle ce chaos et je vais vous expliquer ici comment…
« Pourquoi tu ne termineras jamais ton Loré ! »
On sait que pour une bonne fantasy il faut un univers – enfin « un lore » selon la nouvelle nomenclature, que je renommerai « loré » par pure provocation mesquine – riche, avec des peuples, des religions, une géographie, une monnaie… Un monde secondaire comme l’appelait le vénérable J.R.R. Tolkien, qui en a bâti un si complet qu’en accomplir le tour relève d’une titanesque gageure. La Terre du Milieu ne compte pas que des langues, mais aussi des généalogies interminables, une histoire s’étendant sur des milliers d’années et une profondeur insoupçonnée dont le Seigneur des Anneaux et le Hobbit ne sont que la partie émergée. Seulement voilà : son loré n’a jamais été conçu pour arriver dans les mains des lecteurs lambda. Celui-ci ne consiste souvent qu’en notes contradictoires, en brouillons et en contes abandonnés. Certes, depuis son décès, il existe des publications de ses textes officieux, mais Tolkien écrivait d’abord pour son propre divertissement. Il avait un métier, une reconnaissance professionnelle et une position sociale qui lui procurait du temps pour que croisse son jardin imaginaire.
Le succès qu’il a rencontré – aussi mérité soit-il – a donné le « la » à une forme de fantasy que l’on a baptisée du sobriquet un peu infamant de BGF pour « Big Commercial Fantasy » et tous les thuriféraires de Tolkien se sont engouffrés dans cette voix, parfois par goût, souvent par pur mercantilisme. Ce qui caractérise cette mouvance : une importance absurde accordée aux détails du loré avec cartes, généalogies des rois et des innombrables divinités, langues, chronologie, etc., oubliant que la création de Tolkien tenait autant de l’exception que de la prouesse littéraire. Ce modèle et son impact culturel retentissants ont institué le loré en obsession dans le microcosme de la fantasy. Il devient la priorité et se transforme souvent en une course au perfectionnisme aigu au détriment de l’histoire ! Tous les petits rouages du monde doivent tourner les uns dans les autres à la perfection, comme une horloge suisse. Sauf qu'en tant qu’auteur débutant, vous êtes seul à la barre de ce drôle de navire et vous ne viendrez jamais à bout de cet océan. Je surlignerai cette évidence : le loré ne sert à rien si vos personnages ne le ressentent pas dans leur chair.
Dans la grande famille des auteurs de fantasy ou de SF, avant que n’adviennent l’ère des sagas interminables, le loré relevait moins de l’obsession que de l’outil narratif. Je ne connais pas toute la littérature pulp, mais durant son moment de gloire, Robert E. Howard et H. P. Lovecraft, pour ne citer qu’eux, ont abordé le problème d’une manière plus féconde et surtout moins castratrice. Si R. E. Howard a bien construit un monde avec son « âge hyborien », celui-ci demeure « lacunaire » – mot employé ici sans aucune notion péjorative – ce qui lui permettait de suivre Conan le Cimmérien dans ses aventures en improvisant ses rencontres en fonction de ses besoins dramatiques. Il existe certes une ébauche encyclopédique de l’hyborie, avec une carte, mais à aucun moment ce document ne supporte la comparaison avec la création de Tolkien.
Cette différence s’explique par les conditions de production des deux hommes : Tolkien inventait son univers dans une optique de perfectionniste dilettante [1] là où Howard menait de front une carrière d’écrivain, ce qui le poussait à une efficacité immédiate pour payer son train de vie. Dans le cas d’Howard Philippe Lovecraft, la conception du loré devient encore plus abyssale. Bien que l’on parle plus d’un mélange d’horreur et de SF dans son cas, additionné d’une pointe de fantasy avec ses très « dusaniennes » Contrées du Rêve, Lovecraft n’a jamais effectué d’arbres phylogénétiques pour ses monstres indicibles et même ses Dieux aux noms gutturaux demeurent dans une nébuleuse interprétative. C’est parce que Lovecraft et Howard ont conservé des trous béants dans leur loré que ceux-ci ont donné un abri à l’imagination de milliers de lecteurs. Lovecraft a poussé la logique dans ses derniers retranchements en prêtant sa création à de nombreux correspondants pour qu’elle essaime autour de lui. [2]
Ces deux exemples nous montrent qu’un loré, même incomplet, constitue un terrain fertile pour accueillir des histoires palpitantes.
Abordons les terres du jeu de rôle, car celui-ci a contribué à cette obsession pour le loré [4] et accordez-moi une escale dans ce port pour souligner une évidence : vous n’êtes ni le Games Workshop de Warhammer ni la compagnie qui détient actuellement les droits d’AD&D, licence qui passe dans plus de mains qu’une prostituée du bois de Boulogne. Ces deux titans ludiques sont co-créés par de multiples employés et, afin de survivre économiquement, ces deux titres tissent du loré de manière industrielle. Second problème, le jeu de rôle constitue aussi un médium narratif avec ses spécificités propres : le loré doit procurer aux joueurs et au MJ de quoi déployer des aventures toujours mouvantes, ce qui comporte moult éléments à décrire : lieux, PNJ, cartes, monstres… En tant qu’écrivain ou scénariste isolé, vous ne possédez pas cette force de frappe colossale.
J’en arrive à un autre point très important : l’hubris du démiurge ! Un piège satisfaisant pour n’importe qui. Vous inventez tout, vous êtes le Maître de la machine céleste ! Cela vient avec un prix qui se cache dans les détails : plus vous créez d’embranchements dans votre monde, plus vous le trouvez incomplet et plus vous remplissez un tonneau des danaïdes. Les généalogies se succèdent, puis les mythologies byzantines aux nombreux dieux, puis les différentes églises, puis les monnaies, puis, puis… Une spirale de fractales vous absorbe. En échangeant avec plusieurs personnes, je suis souvent tombé sur des artistes qui se perdaient dans ce cycle sans fin, car il vous procure la satisfaction d’avancer sur votre histoire, alors que vous n’en avez pas écrit une ligne. En revanche, vous montez une falaise de papiers qui s’écroulera sur vous. Souvenez-vous que le loré reste un travail « invisible » : une énorme part de celui-ci ne sera pas perceptible par les lecteurs.
Une autre forme de vice se dissimule dans cette pratique du « worldbuilding » intensif : la muséification ! Vous composez avec zèle un monde qui vous paraît si complet que vous vous retrouvez bloqué, incapable de le mettre en mouvement de crainte que les actions de vos personnages ne détricotent tout ce que vous avez échafaudé, quand leur rôle consiste justement à bousculer ce même monde. Ce défaut n’est pas réservé aux gens de plume : lors de parties de jeu de rôle, j’ai souvent vu des maîtres de jeu si obsédé par la cohérence du loré que les personnages-joueurs ne possèdent plus que des miettes de potentialités. La partie se résume alors à une ennuyeuse visite encyclopédique.
La création de loré engendre la frustration assez particulière de ne pas « en savoir assez » et cela nourrit une forme de boulimie au cours de laquelle plus vous creusez et moins vous vous sentez prêt à passer le cap de la rédaction… À cela, j’ajouterai la présence de l’IA qui endossera le rôle d’une secrétaire très affable. Elle répondra à vos sollicitations avec une honnêteté toute mécanique et une obligation algorithmique à vous garder captif de sa compagnie. Vous produisez donc encore plus de détails, de manière industrielle et superfétatoire.
À ce stade, le lecteur se demandera où je souhaite en venir ?
À ceci : la première et la plus importante question à se poser concernant votre loré est celle-ci : « est-ce que cela servira l’histoire que je veux écrire ? ». Il existe une règle du milieu littéraire qui dit : « tuez vos chéris ! (mais conservez les brouillons) ». Est-ce que la généalogie de la famille royale jusqu’à la soixante-deuxième arrière-grand-tante a un impact sur l’intrigue principale ? Non ? On s’en fout ! Est-ce que connaître toutes les monnaies de vos pays imaginaires, région par région, aura une importance sur le destin de vos héros ? Non ? Poubelle ! Si, dans votre page un de votre chapitre un, aucun de ses éléments n’apparaît et que vos protagonistes les ignorent, alors ils ne servent à rien.
J’exposerai ici une méthode, qui demeurera valable que pour ma pomme, mais je pense néanmoins nécessaire de l’approcher à ce stade, parce que vous pourriez croire que je critique une pratique qui possède par ailleurs un certain intérêt. Il se trouve qu’elle me fascine aussi, mais voilà, dans mes plus jeunes années, je lui ai alloué que trop de temps et j’ai vu moult créatifs sombrer dans ses sables mouvants.
Donc :
L’élément le plus important reste, à mon humble avis, que le monde conserve assez de plasticité pour accueillir les conséquences des actions de vos personnages.
À cette fin, la magie ou toute autre formes d’exotisme reposeront sur des prémisses très simples qui vous donneront assez de latitude pour improviser pendant votre premier jet sans menacer la cohérence générale. Considérez le loré comme une épice qui saupoudre le récit. Elle relève le plat, mais ce sont les protagonistes qui en constituent l’ingrédient principal. La société que vous organisez autour d’eux, la magie, les pays et tout le saint-frusquin n’existent qu’en tant que cadre à tout cela. J’irai même un peu plus loin en disant que si vous effacez le loré, l’évolution sentimentale et dramatique de vos personnages devrait rester cohérente. Quelques concepts simples, qui soutiennent votre proposition, vous aideront bien plus que la connaissance encyclopédique de votre univers. Ces concepts deviendront les piliers de votre création.
Ceci posé, passons à ce que j’ai nommé de manière un peu pompeuse : la Coagulation.
J’emploie cette méthode autant dans Yelgor que dans les Aventures d’Ethel Arkady. Elle utilise les fameux piliers dont je parlais plus haut, mais elle leur adjoint d’autres éléments :
Une affirmation dans votre récit ne permet pas d’établir une loi de votre monde. Imaginons qu’un personnage X découvre dans un grimoire que les mages perdent leurs pouvoirs à quarante ans. Voilà quelque chose d’intéressant ! Cependant, vous ne savez pas encore si le pouvoir des magiciens possède une date de péremption. Votre personnage principal trouve certes cette information, mais peut-être est-elle erronée ? Induite par l’antagoniste ? À moins qu’elle ne soit placée là pour rassurer les quidams vis-à-vis des mages alors que ceux-ci savent très bien que leur maîtrise des arts occultes croit avec l’âge ? Autant de questions intéressantes que vous exploiterez en fonction de l’évolution de votre premier jet. Maintenant, imaginons que vous poursuivez cette palpitante histoire et que cette donnée se glisse dans un autre document, puis, parce que cela noyaute votre intrigue, le personnage X rencontre un mage qui a perdu ses pouvoirs après 40 ans. Avec ce détail final, vous avez « coagulé » votre monde, car le récit demandait une réponse. D’une affirmation fantaisiste dans la diégèse de la fiction, vous êtes parvenu à une loi et, du coup, vous avez apporté une pierre à votre loré. Dans ce monde-ci, les mages perdent pour certaines raisons – encore à découvrir – leurs pouvoirs après 40 ans.
La coagulation, vous l’avez observée, crée de manière organique une contrainte. Bien sûr, cela vous obligera à noter celle-ci dans un document idoine. Cette technique ne satisfait pas le désir d’exhaustivité, mais elle fabrique un loré efficace pendant le processus d’écriture tout en évitant de vous éparpiller dans une fractale sans fin. Cependant, en fonctionnant comme cela, vous ouvrez de nouvelles interrogations dont vous n’aurez jamais les réponses, ce qui ne cause aucun dommage à votre trame principale. Avons-nous toutes les réponses sur le monde de la réalité véritable qui nous entoure ? Non ! J’en déduis donc que votre monde secondaire vivra très bien avec des mystères.
Je sais qu’en exposant cela, je tourne le dos au prérequis, souvent admis dans le joyeux milieu des amateurs de SFFF, qu’un loré cohérent constitue l’alpha et l’oméga d’un récit et ce d’autant plus qu’il court sur certains sites d’aide à l’écriture, ou même dans des vidéos d’analyses YouTubesques, mais cette autopsie constante et morbide du loré a déformé la vision générale que nous avons de cet élément et le moindre interstice devient une faille, une erreur de scénario, la preuve que l’auteur s’est trompé, en dépit du fait que rien n’assèche plus l’imagination qu’une intrigue sans mystère. Les trous dans la trame ne sont pas forcément péjoratifs et les œuvres qui conservent une pincée d’ésotérisme littéraire auront bien plus de charmes que celles qui s’étendent ad nauseam sur leur loré, lequel dissimule parfois une narration poussive. [3]
Cette volonté explicative possède quelque chose de scolaire et elle montre surtout une profonde méfiance envers l’intelligence des lecteurs. Pour parler franc : je me fais chier devant de tels objets culturels ! J’aime qu’une œuvre m’échappe, se torde entre mes doigts pour la bonne raison que je sais que j’y reviendrai un jour, de la même manière que je retourne souvent aux films de David Lynch ou de Satoshi Kon parce qu’ils gardent une part de mystère. Satoshi Kon affirmait d’ailleurs qu’il préférait les œuvres qui ne lui livrait toutes les clés de compréhension et sa filmographie est régie par cet axiome : tout est explicable… Jusqu’à un point de rupture dans la diégèse où le spectateur s’interroge sur ce qu’il a vu. Je pense que ce modèle, quoiqu’il faille composer avec les spécificités du médium, demeure applicable à la littérature.
En conclusion : selon moi, un loré fonctionnel répond aux questions qui meuvent les personnages, mais il n’a pas à être exhaustif. Vous éprouverez moins de frustration à le cuisiner avec des piliers solides, une réserve de loré « liquide » et enfin des mystères.
Quelle que soit la méthode que vous choisissez pour votre histoire, il y a une seule vérité qui compte : vous n’achèverez jamais votre loré, et c’est très bien comme ça !
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[1] – Point d’interprétation péjorative de ma part, je souligne juste une différence économique entre les deux écrivains.
[2] – Pour le meilleur et parfois le pire ! Je ne reviendrai pas ici sur les calamiteuses réécritures howardienne de Sprague de Camp, qui a transformé Conan en une expression du surhomme américain en opposition totale avec la vision noire et nihiliste de Howard, ni sur les bricolages manichéens du corpus lovecraftien par August Derleth. Un fourvoiement qui sera bien sûr entériné avec le jeu de rôle l’Appel de Cthulhu et les innombrables thuriféraires de Lovecraft. (Jeu que j'aime par ailleurs, je vous rassure. J'ai commencé à découvrir le jeu de rôle avec ce titre.)
[3] – Comme je l’entends, le mystère n’est pas de l’inconsistance, celle-ci tenant de la facilité d’écriture puisqu’elle se manifeste souvent contre les lois primordiales – les fameux piliers dont je parlais – qui régissent la diégèse. Des erreurs de ce type sont repérables dans le premier jet et s’incarnent par un excès de coïncidences, des pouvoirs aux effets aléatoires, des personnages affaiblis quand cela arrange l’auteur, etc.
[4] – De même que dans le milieu du jeu vidéo, mais ne m’intéressant que très superficiellement à celui-ci, je me garde d’en discourir.














