vendredi 21 avril 2017

Bibliothèque des Ombres : Coldheart Canyon/Clive Barker

Après des retrouvailles avec le King, penchons sur les récentes rééditions Bragelonniennes de l’œuvre de l’enfant terrible de Liverpool. Je ne parle pas ici de John Constantine, mais bien de Clive Barker. Tout comme l'homme du Maine ou même le solitaire de Providence, l’auteur anglais a donné naissance à une esthétique qui a essaimé dans une pléthore de support, allant de l’illustration pour s’étendre au cinéma (Hellraiser, Jacob's Ladder), au jeu vidéo (Silent Hill) et, quoique de façon plus marginale, au jeu de rôle (Kult). Et des rapports entre l’imaginaire et l'industrie cinématographique, il en sera fortement question dans cet opus… 


Publié en 2001, cet énorme pavé de Clive Barker resurgit grâce aux éditions Bragelonne, lesquelles se sont mises en tête de rééditer une bonne grosse intégrale de l’œuvre du dramaturge fantasticophile de Liverpool. On ne va pas faire la fine bouche ni bouder son plaisir puisque – hormis les embarrassants Évangiles Écarlates de sinistre mémoire – les romans de Barker parviennent souvent à transcender leurs sujets et à se distinguer de la masse du tout-venant. L’auteur nous offre ici une foultitude d’intrigues et d’arc narratifs au service d'une trame plus complexe que ce qu'on en penserait au premier abord. N'oublions pas non plus à adjoindre à cette recette déjà gouleyante une belle brochette de personnages oscillant entre le tragique et la caricature de circonstance.

Clive Barker s’amuse comme un petit fou dans cette satire sous acide de La Mecque du Cinéma peignant un toute une cohorte d’aigrefins, d’opportunistes et de stars capricieuses. Le « héros » Todd Pickett et son agent Maxine, sont de purs protagonistes de comédie brossés à grand renfort de traits outranciers. On ne parlera même pas du producteur véreux, un certain Eppstadt que l'écrivain dégomme à boulets rouges... Lorsque l’on connaît l’historique de l’auteur avec le cinéma, ces piques vengeresses ne sont guère surprenantes : entre accidents [1] et réalisations personnelles tronquées [2], le milieu cinématographique n’a pas très bien accueilli l’univers glauque du romancier. La (très) longue ouverture de Coldheart… hume donc la caricature grinçante sur la faune pas très recommandable frayant dans ces eaux saumâtres ou l’industrie prend très souvent sur l’art.

Pourtant, réduire ce pavé à cette seule dimension serait une grossière erreur. Certes, Clive Barker nous sert sur un plateau ce que l’on attend d’une fiction se déroulant à Hollywood, mais on a également droit à un supplément de sens au tournant des pages. L’ample trame romanesque marie l’âge d’or du cinéma américain, un moyen-âge qui n’a rien à envier à la fantasy la plus débridée et notre monde moderne. À l'énoncée de ce patchwork de temporalité en apparence dissemblable, le lecteur non averti songerait à un dérapage littéraire incontrôlé, mais il n'en est rien. L'écrivain tient les rênes de son récit et cette débauche d’époques et d’environnements sert sa réflexion, l'amenant à disserter sur le pouvoir de l'image et des illusions.

La narration débute dans les années 30 lorsque l’agent de la star montante Katya Lupi – Zeffer – lui offre en cadeau une gigantesque fresque issue d’un antique monastère roumain. Cette œuvre d’art qui contient toute la beauté et la perversité humaine s’avère être une dimension parallèle conçue par Lilith en personne pour châtier le Duc Goga, coupable d’avoir tué son fils. Enfermé dans cet univers clos sur lui-même, le duc est condamné à poursuivre une chasse absurde sous la lumière grise d’une perpétuelle éclipse. Un bestiaire étrange, porté sur le sexe et le sadisme le plus débridé hante les profondeurs de ce monde sépulcral. Ce cadeau coûteux, dangereux et enivrant ravit la star capricieuse qui se rend vite compte que l’immersion dans au sein de ces merveilles infernales lui permet de rajeunir. Bien décidé à mettre à profit son présent magique, elle en fait bénéficier ses pairs à dose homéopathique. Bientôt accroc au pays du diable les vedettes ayant contemplé la fresque périront dans des circonstances incroyables… Avant de revenir peupler les alentours de la demeure de Katia Lupi – le fameux Coldheart Canyon du titre – sous forme de fantômes libidineux…

Au tournant des années 1990, l’acteur de blockbusters bourrins Todd Pickett utilise le vieux manoir abandonné et de ses gigantesques jardins pour dissimuler son faciès ravagé par une opération esthétique ayant échoué. Dépressif et désœuvré, ce dernier fait la connaissance de Katya Lupi qui hante toujours les lieux. Usant de séduction, l’ancienne vedette entraîne notre Todd Pickett dans les méandres de sa propriété, l’amenant à participer à des orgies surnaturelles avant de lui montrer son pays du diable. Tout irait pour le mieux dans le pire des mondes possibles si une admiratrice de Todd — Tammy Laupers, petite bonne femme enrobée responsable de son plus imposant fan-club — ne se mettait en tête de rechercher son idole, quitte à plonger en enfer pour le retrouver…

Ce bref résumé n’est qu’un très mince échantillon de ce qui vous attend dans cette très grande saga où l’on croise également des mutants spectraux issus des coïts entre les fantômes et la faune locale, des visions cauchemardesques que n’aurait pas reniées le Marquis de Sade et des créatures étranges sorties du bestiaire médiéviste de Jérôme Bosch. Clive Barker n’hésite jamais à exagérer, donnant la pleine puissance de son inventivité au court de ces 600 pages gorgées d’hémoglobines et de stupres. Se livrant dans la dernière partie à un massacre dantesque, l’auteur n’en garde pas moins à l’œil son propos sur le pouvoir de fascination des images.

Si le cinéma demeure toujours l’art qui relève le plus de l’illusion [3], alors, la fabuleuse fresque – source de tous les enjeux – symbolise le fantasme ultime de tout metteur en scène : amener le spectateur au sein de son imaginaire. Impossible de ne pas voir dans la figure emblématique de Lilith un avatar de l’écrivain/réalisateur aux commandes de son petit univers privé. Ce qu’un court dialogue confirmera lorsque la créatrice de cette fresque démentielle révèle qu’elle admire l’œuvre du « Créateur »… [4] Un monde qui – outre ses tonalités grisâtres dues à l’éclipse permanente, une prémonition de la photographie made in Marvel Studio ? – rappel dans son principe une immersion sensorielle totale telle qu’on l'anticipe depuis des décennies dans la science-fiction cyberpunk.

Le parallèle est d’autant plus pertinent que certaines salles de cinéma, outre la 3D, seront à présent équipées d’un système projetant des odeurs, de l’eau, etc..., tandis que les premiers casques de réalité virtuelle commencent à arriver peu à peu sur le marché. Une technologie balbutiante, mais qui est amenée à nous abstraire encore plus du présent. Cette course au « réalisme » à laquelle nous assistons depuis une décennie – et qui touche également le domaine du jeu vidéo — donne du poids à la réflexion de Barker qui nous prévient : plus l’illusion est complexe, plus elle bénéficie d’un effet de véracité et plus elle est capable de devenir « surréelle », enivrante et addictive. Un propos vertigineux qui fait écho aux thématiques du cyberpunk pour qui le réel et le virtuel iraient – dans un futur (très) proche – jusqu’à se confondre. Là où ces auteurs de hard-science usent d’anticipations technologiques pour étoffer leurs démonstrations, Barker utilise la magie la plus fantaisiste pour aboutir à des conclusions assez similaires.

Clive Barker déploie une symbolique complexe qui infuse les soubassements du récit, ainsi les fantômes renvoient-ils autant aux acteurs du vieil Hollywood [5] qu’à ces groupies qui entretiennent une relation toxicomane avec leurs objets de cultes. Pas difficile d’y voir une critique acerbe des fans et autres « geek » [6] dont la psyché se fossilise sur la répétition du même spectacle. Une condition qui ressemble fort à celle des spectres ne demandant qu’à pouvoir admirer à nouveau ce Pays du Diable sans cesse changeant, mais sans cesse similaire. À mi-chemin entre le vampire – pour son immortalité et son immoralité – et le fantôme, Katya Lupi n’échappera pas in fine à l’ironie dramatique. Incapable d’évoluer autrement qu’en organisant le spectacle de sa propre personne, elle ne supportera pas de voir sa proie – Todd Pickett – se détourner d’elle.

Bien riche réflexion donc sur le cinéma et ses mirages de la part d'un auteur qui en a manipulé le texte autant que les images. Clive Barker n’en néglige pas pour autant le divertissement et le l'ensemble n'a en rien les attributs d'un pensum pontifiant et verbeux ! Si la narration débute pianissimo durant les 150 premières pages, c’est pour mieux installer les personnages, nous donner à observer leurs caractères avant de les jeter dans la gueule du lion. Car une fois franchie l’ouverture, Clive Barker n’y va pas avec le dos de la cuillère… Entre les partouzes surnaturelles et les massacres inventifs se déroulant dans le Pays du Diable, le lecteur qui n’a pas froid aux yeux trouvera bien plus que son compte de cruauté et d’événements fantastiques. L’auteur laisse libre court à son lyrisme, à son romantisme crépusculaire lors de quelques mises à mort du plus bel effet [7].

En omettant une fin qui est longue à venir – un défaut récurrent chez Barker qui se regarde parfois écrire –, Coldheart Canyon transcende son inspiration initiale – un portrait corrosif d’Hollywood, on a vu plus original – pour se transformer en une intéressante réflexion sur le pouvoir des images. Le tout emballé dans une succession de scènes hallucinatoires ou le grotesque, le gore et le sublime le dispute au trivial. Ceux qui suivent le travail du romancier anglais se retrouveront en terrain connu tandis que pour les néophytes, ce pavé — certes un peu intimidant — peut constituer une porte d’entrée à l’univers particulier de Clive Barker.

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[1] — Le film Transmutation de Georges Pavlou (1985) demeure, un summum de kitsch, flirtant souvent avec le Z le plus outrageux ! Rawhead Rex, un an plus tard améliorera un peu le tableau, bien que le manque de budget patent plombe les meilleures idées du film.

[2] — Le film Nightbreed (1990) (Cabal en français) et sa horde de monstres sous-exploités reste un excellent exemple de conflit artistique opposant le producteur à son scénariste-réalisateur pour accoucher d’une œuvre malade…

[3] — Ce rapport entre l’art cinématographique et l’illusionnisme est d’autant plus prégnant que George Méliés avait débuté en tant qu’illusionniste avant de s’intéresser au 7éme art.

[4] — Clive Barker use dans ce roman de la mythologie chrétienne, ce que l’attirail de bestioles médiévales ne fait qu’appuyer. Pourtant, loin de se perdre dans un énième duel des forces maléfiques contre le « Bien » l’auteur conserve – comme à son habitude – une saine ambiguïté. L’apparition d’un « ange » paradoxalement assez lovecraftien, seront les uniques références à un « Dieu » que l’on subodore peut-être encore plus cruel que les démons dans son monolithisme.

[5] — Le texte effleure également la thématique des mirages de la célébrité, mais reste assez superficiel sur cette réflexion. Impossible cependant de ne pas songer au grandiose Boulevard du Crépuscule de Billy Wilder (1950) qui – sans être fantastique (quoique…) – explorer le même sujet bien plus en profondeur. Le personnage de Katya Lupi et ses caprices excessifs en particulier établit un écho pas désagréable avec le film de Wilder et sa vedette décatie…

[6] — Je mets beaucoup de guillemets, faute de pouvoir définir d’une meilleure manière ce mot fourre-tout qui ne veut plus dire grand-chose.

[7] — Notamment le décès mesquin, horrible et assez jouissif du producteur véreux, incapable d’accepter la réalité de ce qu’il vit et qui ira jusqu’à tancer Lilith. Laquelle se servira de notre homme d’affaires pour matérialiser l’adage selon lequel : « c’est sur le fumier que poussent les plus belles fleur »

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