samedi 6 juillet 2013

    Comment la Bit-lit émascule le cinéma fantastique... part 2 : Des années 60 à 70 : Entre traditions, irrévérences et Comédies.

    Avec le déclin de la Hammer, tout un pan de la mythologie vampirique s’écroule. Dracula, en dehors des quelques remakes marginaux, restera un phénomène anglais. Jusqu’à la fin des années 60, les films de vampires appartiendront surtout à la vieilles Europe, puis les Etats-Unis entreront  à la fin dans le bal pour apporter une transfusion de sang neuf. 



    Si le sang et la jouissance perverse appartiennent à l’archétype du vampire, il lui faut une position sociale élevée pour se repaître en toute quiétude de ses proies. Rarement exploitée, l'immortalité demeure une thématique conceptuelle à l’inverse de la hiérarchie et de la sexualité.

    Ce n’est pas un hasard si Dracula s’enorgueillit d’origines aristocratiques. Ce cachet lui confère le prestige nécessaire pour s’infiltrer parmi les hommes. Fantasme d’une élite se nourrissant littéralement du peuple, Dracula et ses émules symbolisent les derniers soubresauts d’un pouvoir qui change de mains, les nobles passant au second plan dans la direction du monde.

    Avec la chute de la maison de production Hammer, le vampire se quitte les oripeaux de sa condition de gentilhomme. Ainsi Roman Polanski fait tomber de son piédestal dans le Bal des Vampires, se jouant de nobliaux poussiéreux incapables de planter leurs crocs dans le cou d’un Van-Helsing souffreteux. George.A.Romero, le maître du zombie consumériste cannibale remonte même aux sources psychopathologiques du mythe en le déboulonnant dans le trop méconnu Martin transformant le vampire en un adolescent fluet et complexé.

    Pendant les années 70, malgré de nombreux films reprenant tant bien que mal les recettes éprouvées, le vampire sera trituré, assaisonné à toutes les sauces. Du surréalisme érotique et envoûtant d’un Jean Rollin aux comédies « prout-prout », le personnage va perdre ses canines et essuyer des plâtres au box-office. Face à la modernité, notre saigneur se métamorphosera en un épouvantail ringard qui sera rangé avec ces comparses monstrueux de la Universal au fond du placard. 

    Commencera dans le cinéma fantastique et d’horreur le règne des psychopathes et des zombies. Seul le film Lemora : A Child’s Tale of the Supernatural de Richard Blackburn reviendra aux sources du mythe avec l'évocation d'une troublante comtesse sanglante dont les inclinaisons sexuelles déviantes la poussent à s’attaquer à… des enfants ! Cette production hardie écopera longtemps d’interdits dans plusieurs pays. Son auteur ne concrétisera plus d'autres projets pour le grand écran après ce coup d'éclat.

    Pendant quelques années les vampires déserteront le paysage cinématographique. Ils renaîtront de leurs cendres, transcendés, au début des années 80 avec Les Prédateurs de Tony Scott. Désormais regroupés en corporations ou en tribus, les vampires adopteront le style de vie des yuppies…

    Jonathan Frid cabotine un maximum dans le rôle
    du vampire Barnabas Collins dans Dark Shadow.


    Tube Cathodique. 1966 : Dark Shadow de Dan Curtis.

    Le vampire n’échappe au petit écran, même si les règles de censures qui régissent son univers rendent délicate la mise en scène d'histoires d’horreur efficaces. Néanmoins, certains créateurs de série parviendront à s’extraire de l’épais carcan des productions télévisuelles.

    Dark Shadow narre les aventures d’une famille dysfonctionnelle, les Collins, dont l’un de leurs membres est un vampire dans la grande tradition du genre. Soap-opera fantastique, cette œuvre OVNI comporte 1225 épisodes. La mise en scène catastrophique, dût aux délais effrénés de tournage laisse apparaître les perches, les trucages approximatifs et autres sautes d’axes intempestives. Ce traitement lapidaire l’empêche d’être accessible au public d’aujourd’hui. Elle connaîtra néanmoins le succès grâce à l’acteur Jonathan Frid qui conférera au vampire Barnabas Collins sa folie et son cabotinage ainsi qu’à des scénarios débordant de fantasmagories, compensant des moyens financiers lacunaires. 

    La série donnera naissance à deux adaptations cinémas qui sortiront en 1970 et 1971 [1]. Elle sera remaniée en 1991 dans une nouvelle saga condensant les différentes trames principales en 12 épisodes. Enfin, Tim Burton réalisa sa propre version en 2012.



    1967 : Le Bal des Vampires de Roman Polanski.

    Roman Polanski signe ici un film important qui marquera les débuts d’une dérive du genre en posant la thématique des sociétés vampiriques. Initialement dépeint comme une figure du mal solitaire, Polanski métamorphose les vampires en êtres sociables se réunissant en grande fratrie de saigneurs. Anne Rice et d'autres écrivains puiseront à cette source pour créer leurs univers, construisant une approche communautaire qui va se révéler déterminante dans l’avènement de la Bit-Lit.

    Comédie virtuose, le Bal des Vampires détourne avec un humour mordant les poncifs des productions Hammer tout en respectant le genre. Les décors, la prestation des acteurs ou la narration languide que Polanski pousse à l’extrême les poncifs du fantastique gothique. Habile, le scénario installe un réel suspens et des enjeux fatals pour les tueurs de vampires maladroits. Les mimiques grotesques d’un vampire homosexuel peuvent, le temps de quelques séquences, devenir terrifiantes. 

    Autre signe de l’esprit de divorce avec la tradition, Polanski va accorder le mot de la fin aux créatures de la nuit. Cette rupture avec la tradition provoquera l'émergence d'un nouveau comportement pour nos créatures. L’ambition première de Polanski de clouer une bonne fois pour toutes le cercueil du vampire engendrera ironiquement un profond bouleversement dans les us et coutumes du monstre. 



    1968 : Le Viol du Vampire de Jean Rollin.

    Tourné en noir et blanc pour la modique somme de 300 000 francs français, ce film peut-être considéré  comme la première production touchant aux vampires dans le paysage français. Doté d’un scénario labyrinthique construit au jour le jour, Jean Rollin y rend un vibrant hommage aux feuilletonistes du 19e siècle. Il se débrouille avec les moyens du bord pour insuffler à ses pellicules une ambiance bizarre à nulle autre pareille. L'érotisme léger et le jeu ampoulé des acteurs bâtissent un monde atemporel dans lequel tout devient possible. 

    Les monstres de Jean Rollin sont manipulées par des humains espérant obtenir l’immortalité. La lumière du jour aveugle ses créatures, les privant de leurs pouvoirs. Cette image récurrente du vampire à la fois victime et prédateur se propagera sur une bonne part de sa filmographie. Fantasques, aussi amorales que fragiles, les vampires de Rollin ne tirent guère de profit de leurs conditions.

    Phillipe Druillet, ami de Jean Rollin,
    réalisera la majorité de ses affiches.


    Ces variations poétiques sur le thème vampirique sortent le personnage de ses stéréotypes pour s’aventurer hors des sentiers battus. Le réalisateur prolongera son univers dans des romans qui lui permettent de ciseler des péripéties spectaculaires qu’ils n’auraient jamais pu concrétiser sur grand écran, ses tournages dépendants surtout du système D. 

    Méprisé en France, Jean Rollin connaîtra un petit succès en Angleterre, mais sa vision particulière du vampire, onirique et érotique, ne perdurera pas. Seul contre tous, en pleine explosion de la nouvelle vague, Jean Rollin s’accrochera à ses légendes, composant des métrages touchants, empreints d’une langueur poétique avec des miettes de budget… Jusqu’à sa mort.

    1970 : Vampyros Lesbos de Jess Franco.

    Avec son contexte de sexualité hypertrophié, il était logique que le vampire rencontre quelques auteurs portés sur la fesse facile. C’est chose faite avec Jess Franco qui réalise ici un navet insupportable dont l'unique signe de vampirisme demeurera une tâche de confiture de framboise sur un rideau. La bande originale ravira les oreilles des amateurs d’obscurs groupes des années 70 mais il n’y a rien à sauver de cette catastrophe dont la signature stylistique à base de zooms fulgurants donne vite la nausée…





    Avec Jean Rollin en France, Harry Kümel est l’un des rares réalisateurs européens a s’aventurer dans le film de genre. L'action des Lèvres Rouges se déroule à Ostende dans laquelle Erzébeth Bathory s’installe avec sa suivante. Dans un style onirique, le flamand conte les méfaits de la comtesse qui se prend d'une passion dévorante pour une jeune mariée.

    Harry Kümel soigne ses ambiances bariolées pour obtenir un onirisme baroque traversé par un zeste d’érotisme feutré. Le cinéaste offre à la Comtesse Sanglante un bel écrin où les éclairages à dominante rouge marquent les apparitions de la vampire. Il filme la ville d’Ostende comme un sinistre dédale vidé de sa population qui se métamorphose vite en un gigantesque château, lequel obéit aux volontés de la comtesse et égarent les inconscients promeneurs…

    Si l’œuvre souffre de quelques longueurs, le réalisateur n’en essaye pas moins de redorer avec un certain panache le blason du vampire.




    Production tardive de la Hammer dont l'ambiance foraine rappelle le roman de Ray Bradbury : La Foire des Ténèbres. Cette inspiration offrira quelques scènes oniriques du plus bel effet. La narration hésite entre le soutien aux monstres et le camp des villageois. Tout comme dans le Bal des Vampires, les créatures vivent en groupe et chassent ensemble. 

    La thématique communautaire s’introduit lentement dans les fictions vampiriques. Malgré tout le savoir-faire de son réalisateur, le Cirque… demeure une petite production handicapée par un manque de budget flagrant. Ces écueils économiques ne modifient cependant pas la qualité d’une intrigue solide et d’une réalisation efficace.



    1972 : Blacula de William Crain.

    Adaptation à la mode Blaxploitation de Dracula, Blacula ne vaut pas grand-chose. Malgré un très beau générique animé, le film n’apporte pas de grandes innovations au mythe. Seules quelques scènes musclées, dont le massacre des goules par un groupe de Van-Helsing en coiffure afro, réveillent notre intérêt… Maigre bilan.




    1974 : Du Sang pour Dracula de Paul Morrissey.

    Pantalonnade qui déboulonne le Comte Dracula, ce film a surtout bénéficié de la caution artistique de son instigateur, Andy Warhol. D’art il n’est point question ici puisque le réalisateur assure à peine le minimum vital pour garder éveillé son spectateur. La trame, simpliste, fait de notre vampire préféré incarné par Udo Kier en roue libre, une créature malingre que le manque de femme vierge a condamnée à l’inanition. 





    Réduit à lécher le sang des menstrues dans les latrines, le comte finira sa pathétique existence sous les coups de hache d’un bellâtre, piteux ersatz de chasseur de vampire… Grotesque, mal tourné et saupoudré d’effets spéciaux cheaps, ce film ressemble à une gueule de bois après une longue soirée de beuverie. 

    1975 : Lemora : A Child’s Tale of the Supernatural de Richard Blackburn.

    Métrage méconnu d’un auteur qui ne remettra le couvert que pour la courte série « Tales from the Darkside », ce film s’attirera les foudres de la censure dans plusieurs pays à cause de son intrigue. Exhumé en France par une poignée de distributeurs, le film de Richard Blackburn deviendra un film culte. Sa réputation sulfureuse provient de son intrique ; à la recette de lesbianisme qui accompagne toutes les apparitions des femmes vampires, Blackburn fera de sa créature une ogre se repaissant de la jeunesse et l’innocence d’enfants.

    Dès les cinq premières minutes un univers envoûtant suinte de la pellicule. On assiste à un croisement entre les ambiances à la manière de Lovecraft pour la ville hantée par des habitants déformés et celui d’un Lewis Carroll cauchemardesque lorsque la petite héroïne, sur les traces de son père, tombe de Charybde en Scylla.

    Si certains réalisateurs choisissent l’angle de la comédie, Blackburn exploite son sujet avec un sérieux papal. Il adjoint aux mythes vampiriques quelques idées tirées de ses influences, ce qui finit par créer une alchimie inédite et redoutable. Ainsi les villageois d’Astaroth, un nom lourd de signification, sont-ils tous victimes des maléfices de Lemora. La démarche claudicante et le faciès grisâtre de ces goules d’un nouveau genre évoquent ceux de la nouvelle Le Cauchemar d’Innsmouth de Lovecraft dans laquelle tous les habitants d’un port de pêche se métamorphosent en monstres sous l’influence de créatures venues de la mer !

    Sublimé par un magnifique technicolor, Lemora propose une variation intéressante sur le thème du vampire qui, plus que du sang, vole la jeunesse de ces petits prisonniers. 

    Film maudit pour avoir osé jouer avec le feu en mettant en scène des enfants dans une situation horrible, Lemora n’en est pas moins un authentique chef-d'œuvre. L’atmosphère sulfureuse et onirique qu’il dégage comme un parfum capiteux entraîne le spectateur dans un cauchemar éveillé. Richard Blackburn respecte le fantastique et son unique long-métrage rappelle les meilleures nouvelles des classiques littéraires du genre.




    1977 : Martin de George.A.Romero[2].

    (Selon Romero, la Nuit des Morts-Vivants est une adaptation officieuse de l’excellent roman de Richard Matheson : Je suis une Légende. Cette histoire subira l'outrage de plusieurs adaptations cinématographiques qui n'égaleront jamais la beauté vénéneuse de sa conclusion nihiliste. Le créateur des zombies cannibales était amené à croiser sur sa route le vampire pour lui refaire une santé.)

    Avec une réalisation proche du naturalisme, Romero dépeint son héros, Martin, comme un adolescent tourmenté se prenant pour un vampire après qu’un oncle vicelard, sorte de Van Helsing du pauvre, lui eût truffé l’esprit de superstition. Une antique malédiction poursuivrait sa famille transformant ses membres en vampire. Martin absorbera ce conte de fées morbide avec un peu trop de sérieux, ce qui l’obligera à se nourrir de sang. À moins que Martin ne soit effectivement un vampire muni d’une âme séculaire enfermée dans un corps encore imberbe ?

    Romero nous projette dans l’esprit de son antihéros dont les souvenirs de « vampires » remontent au 19e siècle. Ces fragments de mémoire sont-ils réels ou engendrés de la psyché déséquilibrée de Martin, sa solitude le rendant sujet aux fantasmes les plus débridés ? Romero nous donne une piste en contaminant les images de l’univers intérieur de Martin d’allusions aux productions de la Hammer. Alors que le réalisateur filme la plupart des scènes de façon naturaliste, les réminiscences du passé de Martin ont recours à l’utilisation de tout un panel d’effets issus des classiques du genre tels que des châteaux de carton-pâtes, des rideaux battus par le vent et des châtelaines vêtues de mousseline.

    Sans crocs, usant de sédatifs pour endormir ses victimes, Martin n’a rien d’un monstre terrifiant. Son comportement se rapproche de ceux des tueurs en série. Romero ne nous épargne rien de la difficulté qu’éprouve Martin à capturer ses proies. La mise en scène devient neutre, renforçant un malaise déjà pesant dès la première bobine. 

    Romero joue de l’impact des images avec intelligence. Lors de ces séquences, le spectateur se découvre installé à la place d’un voyeur assistant à un meurtre aussi effroyable que grotesque. La maladresse de Martin allonge de façon insupportable la durée des plans. Nous pensions naïvement visionner une énième itération du film de vampires, mais les scènes de violences glaciales nous désarçonnent. Romero nous plonge dans la réalité de Martin, dans son horrible solitude. Toutes ces techniques de narration préfigurent les films de serial-killer qui vont exploser lors de la décennie suivante et qui se claqueront sur le modèle de Romero. Cette méthode sera reprise le cas dans Maniac ou Henry, portrait of a Serial-Killer et Schizophrénia, entre autres films de tueurs en série. 

    Martin ne possède plus les spécificités d’un film de vampire. On y chercherait en vain les crocs, la transformation en chauves-souris, la cape et le lugubre donjon. Romero efface le folklore hérité de la Hammer use du vampirisme pour le pervertir. Martin appartient plus aux films de serial-killer. Mettant en scène à la première personne des désaxés homicides, ce genre cinématographique va peu à peu supplanter les films de créatures imaginaires tout en conservant quelques caractéristiques proches telles que l’omnipotence de son monstrueux protagoniste et la fascination qu’il entraîne sur ses victimes. Les thrillers américains useront avec abus de ces techniques narratives jusqu’à faire des tueurs en série des personnages omnipotents à l’intelligence démesurée et au charisme décuplé.

    Romero va garder son spectateur les pieds rivés au plancher des vaches. Martin, toujours pris en légère plongée, ne domine jamais ses victimes. Pire, le cadrage l’isole systématiquement de ses contemporains, accentuant sa solitude. Sa condition le condamne à une pitoyable lâcheté. Romero n’a conservé que l’habillage de film de vampire. Son œuvre ressemble à l'étude d’un cas de tueur en série atteint de vampirisme qui finira de manière bien malheureuse, mais logique sa trajectoire. 

    En signant ce film indépendant, Romero prouve qu’il n’est pas que l’auteur des morts-vivants, mais un grand cinéaste atypique dont les métrages les plus novateurs et iconoclastes sont parfois dissimulés par ses chers zombies.





    1979 : Le Vampire de ces Dames de Stan Dragoti.

    Désuet, le comte Dracula atterrit dans cette comédie poussive qui ne suscite qu’un bâillement poli. La littérature tord le mythe via la publication en 1976 d’Entretien avec un Vampire d’Anne Rice. Les vampires cinématographiques, eux, sont toujours compromis dans des navets. Symptomatique de ce déclin, le nanard comique de Dragoti plonge un Georges Hamilton en vampire hurluberlu dans la citadelle de New-York. Après cette oeuvre navrante les vampires ringardisés à outrance tendent à disparaître.





    Tobe Hooper tente de s’affranchir des lourdes contingences télévisuelles dans ce téléfilm, mais le roman apathique de Stephen King plombe le récit. Quelques nouveautés émergent puisqu'une des règles du vampirisme est mise à mal : l’efficacité de la croix dépend de la conviction religieuse de celui qui la brandit. Sans une foi religieuse digne d’un Torquemada des temps modernes, brandir une croix contre un vampire ne sert à rien.




    Pour dynamiser son intrigue, Tobe Hooper offre aux spectateurs un vampire répugnant. Le comte Barlow empreinte à Nosferatu un visage disgracieux à des antipodes de la fameuse « beauté » des vampires. Quelques effets visuels astucieux rendent les apparitions des morts-vivants inquiétantes mais le film demeure bancal. La démarche honore au moins les instigateurs de ce projet dans leurs volontés de proposer une fiction tentant d’intégrer le vampire au cœur du 20e siècle. On a pourtant des difficultés à reconnaître la patte de l’auteur de Massacre à la Tronçonneuse.





    Le réalisateur allemand Werner Herzog s’empare du classique du Murnau pour en tirer un remake à sa manière. Là où l’œuvre originale utilisait toutes les orgues de l’expressionnisme allemand, Herzog opte pour une approche naturaliste, respectant la volonté première de Murnau en allant chercher l'écho du vampire sur ses territoires d'origine.

    Le script suit à la virgule près la trame de son modèle, mais les décors, magnifiés par une photographie admirable, dégagent une ambiance irréelle que la musique hypnotique de Popol Vuh sublime, tissant une toile envoûtante pour favoriser l’irruption d’un fantastique cruel. Klaus Kinski plus spectrale que jamais dans le rôle de Nosferatu est aidé dans sa prestation par un maquillage reprenant les caractéristiques repoussantes du monstre de Murnau. L’acteur compose un vampire inédit, balançant entre les extrêmes de la cruauté et du pathétique. 

    Plus qu’à un stupide remake, on a affaire ici à une relecture d’une œuvre par le prisme d’un auteur jusque-là peu habitué aux envolées lyriques. La greffe fonctionne, mais le spectateur doit accepter le rythme languissant du cinéma de Werner Herzog.

    Malgré un visuel irréprochable, le film n’apporte pas d’innovation par rapport à la figure du vampire.
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    [1Respectivement : House of Dark Shadow (1970) et Night of Dark Shadow (1971) qui seront réalisé par Dan Curtis.


    [2Selon Romero, la Nuit des Morts-Vivants est une adaptation officieuse de l’excellent roman de Richard Matheson : Je suis une Légende. Cette histoire subira l'outrage de plusieurs adaptations cinématographiques qui n'égaleront jamais la beauté vénéneuse de sa conclusion nihiliste. Le créateur des zombies cannibales était amené à croiser sur sa route le vampire pour lui refaire une santé.

    dimanche 30 juin 2013

    Projets Inachevés : La Foie.

    En ce beau dimanche un peu froid, inaugurons une nouvelle rubrique avec celle des Projets Inachevés,  ces récits qui traînent dans mes cartons depuis Mathusalem et dont la route pour parvenir jusqu'aux yeux d'un hypothétique lectorat demeure encore très improbable. 

    Première bande dessinée à ouvrir le bal, La Foie première version a été mise en image par le duo Jules-Tom Fradet. Elle a été publiée sur la défunte plate-forme Manolosanctis

    Néanmoins, l’histoire n’est pas enterrée de façon définitive d'autant qu'elle me tient à cœur  Une deuxième version verra sans doute le jour dans quelques années…











    mercredi 1 mai 2013

    Comment la Bit-lit émascule le cinéma fantastique.... part 1.


    À l’occasion de la fin de l’adaptation de la saga Twilight au cinoche, exécutons un retour en arrière pour se livrer à quelques observations sur les métamorphoses subies par l’archétype du vampire à travers ses exemples cinématographiques. Bien que le terme de Bit-Lit s’applique surtout aux nombreux romans qui ne cessent, grâce à Milady, de truster les rayons fantastiques des libraires, ce genre est parvenu au cinéma ainsi que dans les séries télé à une transcendance grotesque dont Twilight demeure l’aboutissement.


    Une très belle affiche des années 80...



    En ôtant sa férocité au vampire pour le transformer en un éternel adolescent qui zone sur les bancs des lycées depuis 500 ans, les auteurs œuvrent dans une logique étrange et lourde de sens qui enlève à une figure puissante de la mythologie horrifique toute l’odeur de souffre qui la caractérisait. La transgression symbolique que représente le Vampire, agent des forces du chaos, moteur essentiel de tout bon récit d’horreur est ramené au stade de vulgaire bluette sentimentale. Même Harlequin s’est mis à dévider du pseudo-vampire dans ses collections.

    Mais d’abord, de quoi parle-t-on ? Le vampire existe dans de nombreux récits et légendes. Toutes les civilisations possèdent leur hématophage, cannibale à l’occasion. Les premières manifestations connues du vampire se cristallisent autour de superstitions qui établissent les caractéristiques du personnage. Au cours du 10ème siècle de nombreux enterrements prématurés furent à l’origine du mythe. La tradition orale les déforma en autant de phénomènes angoissants, qui eurent d'horribles répercussions : de malheureux inhumés vivants se faisant défoncer la cage thoracique par des paysans en pleine paranoïa surnaturelle. D’autres pistes telles que la présence de tueurs en séries meurtrissant la population ont pu participer à l'ampleur de la légende. Au plus fort de la vague vampirique, l’église va s’emparer de la légende et formera même ses inquisiteurs à la chasse au revenant. Le vampire sera admis dans les encycliques. Du côté de la science on peut noter qu’une maladie génétique a pu contribuer au développement du mythe : la porphyrie. Dans sa forme la plus grave les victimes redoutent les rayons du soleil qui brûlent leur peau et l’ail leur est proscrit [1]…

    Il est impossible de parler de vampirisme sans citer les deux romans qui l’ont popularisé de manière internationale et dont les adaptations en films ne se comptent plus : Carmilla de Sheridan le Fanu et Dracula de Bram Stocker [2]. 

    Publié en 1871, Carmilla installe toute la mythologie vampirique avec son héroïne candide qui deviendra la proie des désirs saphiques et sanguins de la comtesse.

    Six ans plus tard, l’auteur Bram Stoker se lance sur les traces du mythe en compilant une volumineuse documentation. Il pousse plus loin le concept du vampirisme en la cristallisant dans la figure du noble roumain décati : Vlad l’Empaleur alias Dracula qui restera l’un des vampires les plus célèbres. Inquiétant, mais charismatique, le vampire de Stoker est doté d’une force herculéenne et de nombreuses faiblesses qui vont faire école. Roman de son siècle, Dracula peut se lire comme l’irruption de la sauvagerie de l’inconscient dans la très coincée époque victorienne. Bien que les hommes parviennent à terrasser le monstre aux termes d’un âpre combat, son ombre s’étendra durablement sur les esprits.

    Ces deux récits fonctionnent de manière similaire, bien que Carmilla choisisse une approche tout en douceur alors que Dracula fait résonner toutes les orgues de l’horreur et de l’aventure. En dehors des caractéristiques générales du revenant, qui seront malmenés au cours des adaptations, l'une d'entre elle restera, jusqu’à nos jours tout du moins, presque inchangée : la consonance sexuelle

    Dans l’Angleterre victorienne bourgeoise et pudibonde, le vampire symbolise le violeur ultime qui tue sa victime en l'amenant à la jouissance interdite sans avoir recours au coït ! [3] Une créature chez qui Eros et Thanatos dansent un grand ballet pernicieux. La perversité dont il est empreint se répand parmi ses proies qui se relèvent alors de leurs tombeaux pour contaminer les proches parents… Les écrits concernant les vampires se classent dans la catégorie des histoires dans lesquelles le mal vient de l’extérieur, ce qui produit les rejetons les plus effrayants du fantastique ou les pires [4]….

    Gravure tirée du roman Carmilla.


    Comme toutes les créatures fantastiques, le vampire se présente comme un élément menaçant la société. Leurs natures transgressives nous offrent des passerelles vers une face plus redoutable de l’inconscient. Le duel entre les forces de la raison et de la religion et de leur antagoniste constitue l'enjeu du récit. Aucun vampire, pas même Dracula, ne peut être considéré comme humain. Dans certaines versions ils ne possèdent pas d’âme ou leurs toxicomanies à la jouissance perverse [5] d’autrui les opposent à une société raisonnable qui ne doit sa survie que par l’établissement de tabou à ne pas franchir. Cette règle d’or maintient la fascination que nous éprouvons pour ces monstres parfois pathétiques, mais toujours dangereux. 

    La consommation de sang frais, élément fondateur du mythe, demeure un symbole sacrilège dans les variantes européennes du vampire, car il singe la coutume eucharistique : le partage du sang et du corps du Christ symbolisé par le pain et le vin. [6] Cette composante religieuse sera abordée de différentes manières par les auteurs, mais persistera dans l’approche du personnage, même dans ses versions les plus déformées. L’assimilation de l’autre comme moyen de traverser les âges réveille les vieilles superstitions qui professent que l'absorption de la chair d'un homme permet de s'approprier sa force. Le vampire fait sienne les forces vivent de ses victimes. Son cannibalisme surgit des mythes archaïques, antérieurs au christianisme. Antonia Bird se souviendra des mythes primordiaux dans son excellent film Vorace avec un anthropophage dont les pouvoirs renvoient directement au vampirisme.



    On peut effectuer un rapprochement sémantique entre les tueurs en séries et le vampire puisque ceux-ci n’en seraient que des versions plus « réalistes ». La comtesse Erzébet Bathory qui sacrifie de jeunes filles pour se baigner dans leurs sangs et ainsi conserver sa beauté à travers les âges n’agit-elle pas comme un vampire ? Le docteur Hannibal Lecter du Silence des Agneaux ne pourrait-il pas être un autre visage de Dracula, le surnaturel en moins ? La fascination et le mesmérisme qu’il exerce sur ses victimes relèvent presque du fantastique tant cette caractéristique est devenue, sous la plume des scénaristes, outrancière. A l’inverse de la réalité des tueurs en série, à la fois complexe sordide et pathétique, leurs avatars hollywoodiens appartiennent à un fantasme dont certains traits découlent de l’archétype du vampire.

    Au tournant des années 1990-2000, poussé par des métamorphoses dues à la culture populaire, le vampire change imperceptiblement. Deux idées surgissent simultanément dans les fictions. La première ajoute de l’empathie envers le monstre qui n’est plus l’élément perturbateur du récit mais son moteur. On va décrire la réalité quotidienne du vampire ainsi que ses états d’âme. La seconde idée consiste à considérer que les vampires ne sont plus uniques mais s’organisent en microsociété. C’est dans La Chronique des Vampires qu’Anne Rice popularise ces idées de façon définitive dans l’imaginaire populaire. Ces principes se transmettrons à d'autres ethnies fantastiques comme les loups-garous, les sorciers etc...

    Dès lors le fantastique se pervertit peu à peu en urban-fantasy. Des communautés surnaturels évoluent au sein des humains. La fiction nous rappelle de manière caricaturale que les effets de la globalisation agissent sur l’inconscient et nous pousse à nous regrouper en petites cellules rassurantes. Le fantasme des sociétés secrètes, également en œuvre, donne à chacune des créatures du répertoire horrifique ses sectes, ses règles de vie, ses repaires… Sans réellement de concertation, mais avec une évidente volonté d’aplanir la production pour plaire aux nouveaux lecteurs, les récits s’uniformisent dans ce sens. Le loup-garou ou le vampire deviennent trop communs, plus assez inquiétants puisqu’ils ne symbolisent plus la transgression d’un tabou. Même si la notion de meurtres reste présente, elle n’est plus qu’un sous-texte souvent évacué par les auteurs, et ce, jusqu’à l’insipide et insupportable Twilight, la dernière excroissance dégénérée de cette évolution. Toujours est-il que Dracula et Carmilla, traverseront les époques pour perdurer jusque maintenant bien que parfois sous des formes profondément dénaturées. 

    Après cette introduction, je vous propose un petit survol cinématographique durant lequel nous observerons cette évolution à travers l’un des médias les plus populaires de notre temps. Je ne parlerais ici que des films que j’ai vus, le nombre des productions vampirique étant astronomique [7] !!

    1 - Les débuts du cinéma et la Hammer Film.

    1922 : Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau.



    Adaptation officieuse de Dracula, le métrage met l’accent sur l’aspect monstrueux de la créature des ténèbres, rompant ainsi avec le roman qui fait rajeunir le comte au fur et à mesure de son absorption de sang. Murnau, précurseur, filme le vampire le plus répugnant de l’histoire du cinéma. Le personnage, renommé le comte Orlok pour l'occasion. Le vampire de Murnau sème la désolation non seulement pour ses victimes directes, mais aussi pour les personnes qui vivent dans la région qu'il infecte. Réalisé dans un noir et blanc à couper le souffle, remplit de plans audacieux ce film conserve, comme beaucoup de ses confrères muets, une étonnante modernité.



    Exécutons un long saut temporel durant lequel nous esquivons le Dracula de Tod Browning, que je n’ai pas vu. Je ne parlerais pas non plus de Vampyr de Carl Theodor Dreyer tout comme son voisin de palier, La Marque du Vampire du même Tod Browning, sinistre pantalonnade dont le scénario est atteint du « syndrome Scooby-doo » [8] 

    1958 : Le Cauchemar de Dracula de Terence Fisher.



    Tournée entièrement en studio, cette œuvre demeurera une pierre angulaire pour bons nombres de sagas vampiriques dans lequel après le hongrois Bela Lugosi, Christopher Lee campe le redoutable comte en lui injectant tout son charisme. Sa prestation fait de lui l’une des plus terrifiantes incarnations de Dracula. La société de production anglaise Hammer frappe fort et démontre au passage que l’Angleterre n’a alors rien à envier aux productions américaines. Il se dégage de toutes les créations du studio une ambiance à nul autre pareil dans laquelle l’humour noir se marie à merveille aux situations horrifiques.

    Le réalisateur Terence Fisher met à profit les décors de carton-pâte pour emballer des séquences presque oniriques, injectant une dose d’érotisme dans son histoire [9]. La violence, souvent hors champ, choquera le public des années 50. Terence Fisher se permettra quelques plans sanguinolents qui feront grincer les dents de la censure. Pour mieux créer une atmosphère d’angoisse, le réalisateur limite la présence de Dracula à l’écran au strict nécessaire, optimisant l’impact de ses apparitions pour les transformer en moment de malaise et de terreur. 

    À ce comte effrayant il faut opposer un acteur possédant un charisme capable de l’égaler. Dans le camp adverse, Peter Cushing, autre pilier du studio anglais, va composer un Abraham Van-Helsing fanatique, un puritain de la meilleure eau que rien ne détournera de sa mission purificatrice. Le chasseur de Vampire deviendra une figure souvent malmenée rarement bien exploitée. Peter Cushing donne un ton unique à cet archétype en le dépeignant sous les traits d’un homme susceptible de commettre les pires atrocités pour parvenir à ses fins.



    1966 : Dracula, Prince des ténèbres de Terence Fisher.



    Quelques années plus tard, la Hammer récidive avec un opus encore plus radical dans ses débordements et ses innovations. Doté d’une photographie magnifiant les clairs-obscurs, le film reprend la trame du premier en exhumant le comte par l’intermédiaire d’un de ses zélateurs. Un petit groupe de voyageurs goûtant aux charmes de l’accueil transylvanien investira une antique demeure, le manoir de Dracula, pour devenir les proies désignées du mal. 

    Plus mutique et spectral que jamais, Dracula ne sort des ombres que pour commettre ses assassinats. Cette mise en scène audacieuse devança de huit ans l’apparition des tueurs masqués de slashers movies. L’histoire s’attache en particulier une femme dont le caractère, de prude et effacé, tournera à un débordement de sensualité agressive et de sadisme lorsqu’elle se métamorphosera en vampire. Elle sera exterminée de façon brutale, que beaucoup de critiques compareront à un viol, par le père Sandor – un pâle chasseur de vampire qui remplace Peter Cushing, le seull bémol d’un film novateur par bien des aspects.




    Le succès de ces films entraînera une série de suite d’un intérêt relatif, dans lequel Christopher Lee sera condamné à répéter son rôle de Dracula, usant jusqu’à la corde son immense cape rouge. Si la Hammer exploita de manière redondante sur le personnage, elle s’intéressa à d’autres figures du bestiaire fantastique comme Carmilla dans ce qui est considéré comme une des meilleures adaptations du roman : The Vampires Lovers de Roy Ward Baker (1970)

    De son côté, Terence Fisher va signer un film de loup-garou qui constituera un des jalons dans la cristallisation de cet archétype au cinéma avec Curse of the Werewolf (1961) d’après le roman Le Loup-Garou de Paris de Guy Endore. Personnage pathétique, dévoré par sa dualité, le loup-garou y subit sa condition sans pouvoir y remédier, laissant dans son sillage une trace sanglante. Dernière curiosité d’un studio déclinant, la Hammer surfera sur les modes de l’époque en organisant un match pour le moins incongru entre mythologie vampirique et films de kung-fu dans La Légend des 7 Vampires d'Or de Roy Ward Baker et Chang Cheh (1974). Le succès relatif de cette piteuse pellicule n’empêcha pas la Hammer de sombrer corps et bien au début des années 1970…




    A suivre....
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    [1] Pour les différends renseignements de cet article, je me suis beaucoup servi de ce livre : Vampires ! une histoire sanglante/Elisabeth Campos, Richard D. Nolane - Les Moutons électriques, éditeur - 338 p. Une ouvrage exhaustif au prix abordable.

    [2Bien que le monstre apparaisse une première fois dans The Vampire de John Polidori publiée en 1819 qui a été oubliée dans les tréfonds de la littérature, probablement à cause du style trop ampoulé du médecin de Lord Byron.

    [3] Stephen King fait une longue analyse de Dracula et de sa symbolique dans son excellent essai : Anatomie de l'horreur (trouvable dans plusieurs éditions.)

    [4Le slasher et ses tueurs d'ados libidineux pour le pire ou l’univers sombres et matérialiste de Lovecraft dans lequel l’humanité n’est qu’un épiphénomène dérisoire pour le meilleur.

    [5] Un trait de caractère qui rapproche nos monstres fictionnelles de monstres bien réels, les tueurs en série. Le parallèle est établi de manière un peu plus élaboré dans  Vampires ! une histoire sanglante/Elisabeth Campos, Richard D. Nolane - Les Moutons électriques, éditeur p 120 - 163.

    [6] Ce n’est pas le cas dans des itérations exotiques du vampire, par exemple les vampires chinois, les Jiang Shi qui se délectent de l’énergie vitale des humains.

    [7Plus de 200 films rien que pour les adaptations de Dracula...

    [8] Une erreur de scénario de débutant qui consiste à expliquer à posteriori et sans aucune installation les éléments surnaturels par une rationalisation, alors que celle-ci n’est pas vraiment convaincante et massacre les efforts accomplis en amont par un ridicule achevé…. La même erreur existe en version cauchemar/rêve dont le protagoniste émerge et qui marque la fin du film ainsi que celle des idées du scénariste…

    [9laquelle paraîtra ridicule aux nouvelles générations élevées aux poses putassières de Twilight !!