lundi 16 mai 2016

    Bibliothèque des Ombres : Morwenna/Jo Walton (in Psychovision)

    La Bibliothèque des Ombres rouvre ses portes après une petite mise en sommeil dû, entre autres, à la rédaction des Chroniques de Yelgor qui focalise toute mon attention. Voici donc un roman de Fantasy qui prend le genre à rebrousse-poil tout en parlant de livres. Le genre de roman qui te donne envie de compulser d'autres ouvrages, augmentant de façon exponentielle la taille de la bibliothèque. De plus cette chronique adolescente est à recommander aux jeunes lecteurs de tous horizons... Ami enseignant, si tu m'entends....

    http://www.psychovision.net/livres/critiques/fiche/1342-morwenna

    vendredi 22 avril 2016

    Les Chroniques de Yelgor : La Nuit de l'Auberge Sanglante chap 4/25





    Illustration de Duarb.




    — Qu’est-ce que vous prendrez ?
    — Une assiette de limaces laineuses et un peu d’hydromel.
    — Et le gamin ?
    — Quel gamin ?
    — Celui que vous tentez maladroitement de dissimuler sous votre cape depuis que vous êtes entré !
    — Je suis désolé, mais je ne peux m’adresser qu’à une seule personne. J’ai des ordres très stricts. On m’a dit de rechercher un Noctule…
    — Je m’en doute. Un Chevalier de l’Unique, on ne voit pas ça souvent dans le coin… En ce qui concerne les Noctules… je n’en connais plus beaucoup, ça devrait être difficile à trouver.
    — Excusez-moi, mais je ne crois pas que vous puissiez m’être d’une quelconque utilité.
    — Vraiment ? Eh bien, je vais vous appeler le patron ! Peut-être que vous trouverez votre bonheur entre gonades !

    Le Chevalier attendit que les esclaves lui fournissent la large tranche de pain supportant la viande dorée à point, évitant le regard de la Noctule qui lui tendit une chope d’acier emplie à ras bord d’une bière mousseuse. Alors qu’il la quittait pour se précipiter dans un recoin à l’abri des éructations du commun des mortels, la Noctule l’apostropha une dernière fois.

    — Dans tous les cas, il faudra faire quelque chose pour votre gamin !

    Le Chevalier serra les dents. La garce l’avait fait exprès d'exposer aux yeux de la populace son secret. Dans le brouhaha général, les paroles se perdirent, mais déjà il surveillait ses arrières, scrutant les trognes que la vie avait charcutées à la recherche d’un traître potentiel prêt à le clouer au sol avec six pouces d’acier entre les omoplates. Enfin à l’abri, dans un recoin sombre, près d’une petite cheminée dont les flammes ronronnaient, il ôta son manteau, révélant le môme terrifié qu’il assit à sa droite.

    Dans les ténèbres, le gamin suivait les allées et venues des badauds, indifférents à l’activité grouillante de l’auberge. Le Chevalier, tout en picorant ses victuailles, essayait de faire avaler quelques chiches lippées à son jeune compère dépenaillé. Il surveillait les déplacements de la Noctule qui zigzaguait entre les clients, adressait une blague à des putains en goguette et discutait récolte des choux avec des pécores aux épaules empoissées de neige.

    Elle disparut dans les cuisines. Un homme immense sortit par la porte de service pour s’avancer vers lui. Il portait une vaste pilosité faciale qui s’étendait en rayons solides autour de sa bouche aux lèvres épaisses. Sa peau cuivrée luisait de reflets argentés sous l’éclat des bougies. Il claqua ses mains sur son ventre replet. À sa ceinture pendait un inquiétant assortiment de couteaux aiguisés et de tranchoirs. Ses yeux noirs fixèrent ceux du Chevalier qui se leva en un geste d’invitation poli, achevant d’avaler dans la précipitation son ultime morceau de pain juteux de graisse. L’homme ôta son chapeau mou et se frotta le crâne, comme s’il réfléchissait à la meilleure formule pour se présenter. Son énorme nez grêlé frémit devant le Chevalier, reniflant son parfum. L’attitude aurait pu paraître cavalière pour n’importe qui, mais on l’avait averti que la personne qu’il devait contacter, le mystérieux Noctule Allytah, ne s’embarquait d’aucune considération pour les bonnes manières.

    — M’sieu, ma femme m’a dit que vous vouliez me parler…
    — Je… Vous êtes un Noctule ?
    — Grands dieux, non ! Vous m’avez bien regardé ?
    — Mais je… C’est extrêmement important ! On m’a dit de trouver le Noctule Allytah.

    L’homme partit d’un rire sonore. Son œil pétillait de joie moqueuse. Le Chevalier chercha par réflexe la poignée de sa lame puis il se rappela qu’il l’avait laissée au comptoir. Il maugréa contre l'impudente patronne.

    — Non ! Moi, je ne suis qu’un humble cuistot. Je n’ai pas connu la guerre des Hautes Marches, contrairement à mon épouse…
    — Quoi ? Vous voulez dire que… Mais dans les chansons…
    — Tu as quel âge, jeunot ? T’as encore du lait qui pointe de ton museau pour accroire toutes les fadaises des bardes ?

    La Noctule s’était jointe à eux pendant leurs échanges. Le Chevalier n’avait pas remarqué sa présence, elle avait jailli des ombres comme par magie pour se couler en face de lui, son menton appuyé entre ses mains croisées. Son sourire d’accueil avait fondu en une expression interrogative et suspicieuse. L’homme serra l’épaule de sa compagne. Le Chevalier ne pouvait se détacher du visage de la Noctule, avisant ses généreuses mamelles par à-coups pour se convaincre de sa réalité.

    — Tu es sûre que je peux te laisser, chérie ?
    — Ne t’inquiète pas ! Pas question que je sombre dans de nouvelles cavalcades dans tous les royaumes. Une fois m’a suffi, merci ! Et si en plus de ça, c’est pour être transformée par je ne sais quel miracle en homme dans les chansons, c’est décevant. Mais dans le fond, ça m’arrange assez bien… Ça m’arrange…
    — Mais vous ne pouvez… C’est dans le Livre des Révélations que les femmes ne peuvent…
    — Alors mon grand, tu vas arrêter tes fadaises avec moi parce qu’on ne va pas s’entendre. Je n’en ai rien à carrer de ce qu’un prêtre a pu écrire dans un délire sous-alimenté.

    Elle le dévisagea jusqu’à ce qu’il se sente mal à l’aise. Il avait en face de lui le héros – ou plutôt l’héroïne la plus sombre – d’une saga qu’il connaissait depuis sa plus tendre enfance. Le redoutable tueur dont les intrigues tortueuses avaient été décisives pour la victoire de l'Élu sur les Dieux Noirs était donc une femme !

    Cela bouleversait sa compréhension du monde !

    Comment une femelle avait-elle pu accomplir les horreurs que les troubadours les plus complaisants s’amusaient à détailler avec une gourmandise morbide ?

    dimanche 27 mars 2016

    Les Chroniques de Yelgor : La Nuit de l'Auberge Sanglante chap 3/25

     
    Allytah la Noctule by Didizuka.


    Avant qu’il ait pu se dissimuler dans une alcôve discrète, une serveuse joufflue aux mamelles généreuses moulées par une chemise de toile humide de transpiration lui barra le passage. Rougissant, il s’arracha à sa lubricité pour observer avec plus d’attention la femme.

    Elle mesurait une tête de plus que lui. Elle portait de sa main gauche gantée d’acier un énorme plateau empli de chopines vides tandis que la droite s’essuyait le long d’un tablier de cuir maculé de taches brunâtres. Son discret pelage aux reflets de nuit et ses longues oreilles l’apparentaient sans aucun doute possible à la race honnie des Noctules. Une collerette de poils drus encadrait un visage canin. Ses canines hypertrophiées dépassaient de ses babines.

    Son grand œil mauve valide l’étudiait pendant que ses pavillons auditifs se mouvaient au rythme de sa réflexion. Deux énormes cicatrices, coups de burin hideux imprégnés dans sa chair, ravageaient son faciès. La première balafre fendait son mufle, égratignant au passage un bon morceau de sa truffe rose. La seconde dévastait la partie droite de son visage, mille-pattes de peau boursouflé dont la tête mangeait l’arcade sourcilière, coupant en deux son globe oculaire qui n’était plus qu’une perle nitescence injectée d'émeraudes de sang coagulé.

    — Je suppose que vous ne savez pas lire, alors je vais vous la faire courte ! Les armes sont interdites ici.

    Sa voix veloutée l’enveloppa de ses arpèges mélodieux. Même les pires insultes sonnaient comme les déclamations des troubadours les plus renommés.

    — Je suis envoyé par Sa Très Haute Majesté et j’ai parfaitement le droit de…
    — Te casse pas la tête, jeunot ! On ne discute pas avec la patronne !

    Le vieillard qui lui avait coupé la parole lui sourit de tous ses chicots pourris. Sa veste d’étoffes rapiécées tombait en ruine sur ses épaules squelettiques. Son haleine avinée aurait pu tuer un cafard d’égout à quinze pieds. Le Chevalier grogna, dissimulant toujours le Dauphin dans les replis de la cape qui l’étouffait.

    — Les règles de l’hospitalité ne connaissent aucune dérogation ! Vous pouvez être ce putain de roi Jehan en personne que je vous dirais la même chose ! Pas d’armes ici ! Ou vous acceptez et je vous laisse entrer, ou vous refusez et vous pourrez trouver une autre auberge, à trente lieues plus au sud ! À vous de voir.
    — Qu’est-ce que je vous disais, jeune homme ! Chevalier ou manant, c’est du pareil au même pour elle, n’est-ce pas, patronne ?

    Ce disant, le vieillard colla sa paluche sur les fesses callipyges de la Noctule qui ignora l’attouchement grossier. Seule sa queue plumeuse qui jaillissait de son pantalon de toile par un trou ad hoc accéléra le rythme des trépidations, marquant sa réprobation en giflant les doigts salaces. Impudique, elle laissait la main ridée du croquant s’attarder sur ses formes rebondies. Alors qu’elle escortait le Chevalier jusqu’au comptoir, esquivant la palpation grivoise, elle se retourna et fixa de son unique pupille le satyre du troisième âge.

    — T’as de la chance de ne plus pouvoir la lever, Bodre ! Sinon, je t’aurais déchaussé les deux dernières misérables dents qui ornent encore ton râtelier décati.

    Accompagné de ses deux camarades, Bodre s’esclaffa un moment. Le Chevalier ne comprenait pas le jeu auquel se livraient la Noctule et le trio de vieillards, mais tout ceci le mettait mal à l’aise. Il s’empara de la croix qui bringuebalait sous sa cape et la serra de toutes ses forces. Il emboîta le pas à l’aubergiste qui jetait parfois un regard dans sa direction pour le surveiller. L’attention qu’elle lui accordait l'embarrassait. L’intelligence séculaire de la créature le dénudait, comme si elle le connaissait intimement. Par prudence, il dissimulait toujours l’enfant, le maintenant de son bras gauche contre lui. Heureusement, le drôle ne pipait mot, apathique.

    — Désolée pour l’accueil, dit la Noctule en passant derrière le comptoir, écartant d’un coup de pied laconique le corps avachi d’un ivrogne qui cuvait dans ses déjections, mais c’est une règle qui m’a permis d’éviter la plaie que sont les rixes mortelles. D’autres tauliers sont plus laxistes, mais moi pas.

    Il lui tendit en soupirant son épée et se défit de son heaume à large visière. Elle s’empara de ses effets, scruta sa lame avec un air de connaisseuse avant de la ranger dans un vieux tonneau où s’alignaient des casse-crânes, des bâtons équipés de pointes et autres harnachements rustiques de traîne-savates. Un torchon jaillit dans ses doigts et claqua sous son nez. Elle astiqua le comptoir en bois brut que des milliers de mains avaient patiné des décennies durant, lui conférant son aspect lustré.