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    jeudi 21 novembre 2024

    Les Aventures d'Ethel Arkady : 100 Cercueils par K-Zlovetch

    Malgré que je sois en pleine rédaction des Chroniques de Yelgor, une nouvelle illustration d'Ethel Arkady, réalisée dans le même esprit que la version Verdun a été réalisée par K-Zlovetch. Elle s’ajoute à la liste des artistes ayant opéré sur mon univers.

    Cette fois vision émane de sa jeunesse dont je suis en train de rédiger le premier volume. Bien que n’étant pas la couverture, cette image résume l'ambiance de 100 Cercueils, un des récit les plus compliqués à composer, car en offrant au lecteur une facette inédite d’Ethel Arkady, plus "innocente".

    C’est qu’après avoir perdu quelques complices artistiques, j’ai recherché sur la vaste toile des dessinateurs avec des styles collant à mon univers, lequel est teinté d’influence comics et manga. Quoique encore différent de celui à l’œuvre dans mes collaborations longue durée, le trait simplifié et expressif de K-Zlovetch convient à mes appétences, de plus, la réalisation de l’illustration et la correspondance en ayant découlé ayant été très satisfaisantes, ce qui mine de rien reste un exploit en soit, elle reviendra probablement sur d’autres histoires, un jour ou l’autre.


    mercredi 24 avril 2024

    Les Interviews de Gernier : Tom Larret

    Après MakuZoku qui est devenu un des piliers de mes deux sagas, le moment est venu de lever le voile sur une autre collaboration, très différente, qui a enrichi mes récits. 

    C’est que l’écrivain démiurge dans sa tour d’ivoire n’existe pas, et arrive toujours l’instant fatidique de présenter la première version de son épître à un lecteur avisé. Tom Larret est de ces personnes dont les retours pointus m’ont souvent poussé à m'arracher les cheveux dans des hurlements lupins terrifiants, me condamnant à me pencher une énième fois sur mon ouvrage.

    Évidemment, j’ai aussi relu dans la foulée son œuvre principale : les Chroniques de Guensorde. C’est au court de cet échange épistolaire électronique que nous avons sympathisé, nous rendons compte que nos deux univers ne sont pas si éloignés l’un de l’autre... Il était d'ailleurs fatal qu'Ethel Arkady rencontré le duo de Parques de Tom lors d’un amusant quatre mains… Il était donc temps que je lui offre une de mes pages, d’autant plus qu’elle m’a ouvert une des siennes il y a de cela un bail…

    Illustration par M-C-Illu

    Bonjour, Tom Larret, est-ce que tu peux te présenter pour les lecteurs qui ne te connaissent pas ?
    Bonjour, je suis romancière plutôt orientée dans l’imaginaire, même si je ne m’interdis pas à l’occasion de me frotter à d’autres genres plutôt pour le fun et l’expérience (oui, je me frotte de temps à autre à titre folâtre, et j’assume cette phrase). Il m’arrive aussi de publier des chroniques et des avis de lecture, mais sans la moindre rigueur ni ambition, et sous la surveillance de mon adjudant-chef. Après, je ne rédige pas une bafouille sur tout ce que je lis (par contre, je lis tout ce sur quoi j’écris mon opinion. Je sais, c’est con.) Hormis ça, j’aime le metal bourrin, les chiens, les poules et planter des campanules.

    C’est mieux de lire ce qu’on critique, effectivement. D’ailleurs, en dehors de tes romans, j’avoue que tes critiques ont le don de me faire rire. Tu utilises une certaine verve et un vocabulaire très riche, ce qui tranche avec le tout venant de ce qu’on lit sur le web. Du coup, j’ai envie de te demander d’où te vient cette faconde ?
    Eh bien, la réponse est un peu dans la question ! J’ai cette double volonté de faire rire et aussi de trancher. La critique passe souvent mieux avec une dose d’humour ; des auteurs que j’ai plus ou moins mordillés dans mes chroniques m’ont avoué que malgré ça, mes retours les avaient amusés aussi. Je pense également que le critique se pose, de façon volontaire ou non, comme un genre d’expert, et que pour cette raison, il doit faire preuve d’une grande rigueur dans le fond comme dans la forme. Après, j’admets que cela joue aussi contre moi ; j’ai un peu ce ton d’intello pédante à la Sainte-Beuve qui peut exaspérer ou décourager. Ça ne me dérange pas plus que ça ; je ne suis pas influenceuse, je ne formate pas mes contenus en fonction de l’attente du public. Alors, bien sûr, pour être honnête, j’aimerais bien que mes avis rencontrent plus de succès. Mais pas au point de simplifier ou de lisser ma façon de les rédiger ; ils n’auraient plus grand-chose d’authentique, et ça serait un peu méprisant envers ceux qui les lisent. Les lecteurs peuvent appréhender les mots de plus de deux syllabes, j’en suis convaincue !

    Pour le formatage, je confirme que tu y échappes, que ce soit dans tes fictions ou dans tes critiques, mais d’ailleurs... Je sais que tu as déjà fait un article sur lui, mais pourrais-tu nous dire qui est cet « adjudant-chef » qui te surveille ? Comment as-tu eu l’idée d’un personnage aussi saugrenu pour épicer tes critiques ?
    Ah, mon adjudant-chef ! C’est un mélange de personnes existantes et de mythes familiaux. Au début, j’avais simplement envie de caser des proverbes ou des citations détournées, et puis j’ai réalisé que je tenais là un triple bénéfice. Jouer avec les expressions, bien sûr, mais les aboiements de mon adjudant-chef me permettent aussi de me dégager un peu de ce statut « d’experte » dont je te parlais plus haut. Je retranscris des diatribes à mon égard du genre « Vous avez la cervelle aussi flasque et ratatinée que les valseuses d’un octogénaire, Seconde Classe Larret ! », je pense que ça atténue un peu la hauteur de grosse tête grammatisante qu’on pourrait m’attribuer. D’autre part, cette figure à la fois inquiétante et ridicule me permet de glisser des vannes qui seraient mal interprétées dans un style plus direct ; bien qu’on en ait déjà mal interprétées... Je cache sans doute sous son képi mon propre syndrome de l’imposteur, aussi... Enfin, c’est aussi un genre de gimmick à la mode WWF. Eh ouais ! la nuit, je suis une luchadora masquée.

    Avant d’aborder le gros morceau que constituent les Chroniques de Guensorde, je souhaite poursuivre sur ton site... J’avoue humblement que je n’ai pas tout lu, mais j’apprécie les petites pièces comiques et très métatextuelles que constituent les Parques Attaques... Est-ce que tu peux m’expliquer d’où elles viennent ?
    Parques Attaque, c’est une autre forme de critique, plus générale et peut-être moins professorale aussi. Une façon de pointer les clichés incohérents, les tropes politiquement obligatoires et autres poncifs de bon aloi ineptes qu’on retrouve chez beaucoup de romanciers, sans cibler quelqu’un en particulier. Bien sûr, les épisodes ont également un côté parodique, qui s’amuse avec les codes d’un genre donné (codes qu’il ne faut pas confondre avec les clichés, les uns sont des repères pour le lecteur quand les autres sont des facilités pour l’auteur). Je ne sais pas si c’est dû à l’explosion faramineuse du nombre de livres édités ces dernières années, à mes propres choix de lecture, ou bien à un lissage nauséabond de la pensée générale, mais j’ai très souvent l’impression de relire la même histoire, avec les mêmes personnages et les mêmes enjeux. J’avais envie d’éclater un peu toutes ces histoires hyper attendues, cette littérature au Nutriscore, sans sel, sans gras, sans gluten et sans idées, et c’est pour ça que j’ai envoyé mon duo d’andouilles mettre un peu le bordel là-dedans. J’ai choisi les personnages de « Parques » comme des représentants d’un destin un peu facétieux, et sans motivation précise, hormis les mystérieuses Plus-values Fatalité. Et, bien sûr, le mot en lui-même m’ouvre les portes béantes de l’univers infini des calembours débiles.

    Les facétieuses Parques par Tom Larret !

    C’est assez marrant qu’on en vienne à parler de cela, de littérature lyophilisée... Ce qui me permet de raccrocher un peu les wagons avec ton magnum opus à ce jour : les Chroniques de Guensorde. Malgré le fait que tu t’inscrives dans un genre assez balisé, j’ai autant été surpris par le style tout en arabesques byzantines, que par des séquences d’une cruauté ahurissante. Du coup, j’ai envie de te demander d’expliciter ces choix pour le moins risqués dans un genre – la fantasy – plein de possibilités, mais finalement assez frileux.
    Je t’avoue que je n’avais pas du tout conscience des « risques » autour de mes choix. Ma témérité de luchadora masquée, sans doute ! Je ne suis même pas sûre d’avoir fait des choix, au final (mon adjudant-chef désapprouve ce genre de choses). Concernant le genre littéraire des Chroniques de Guensorde, il s’est imposé à moi tout naturellement ; c’est de loin celui qui m’attire le plus, qu’il s’agisse de livres, de bandes dessinées, de films, de séries ou de jeux. Il y a dans la fantasy une dualité que je trouve assez fascinante : la liberté absolue qu’offre un univers complètement imaginaire, tout comme le travail intellectuel qu’il exige pour s’y plonger. Mais aussi l’évasion qu’il permet avec le réel tout en en proposant un reflet parfois très net. C’est probablement de là que viennent les séquences que tu soulignes.

    Ce type d’atrocités existe aussi ici, et en certainement bien pire ; la fantasy aide à les évoquer avec une certaine « distance de sécurité ». Mais d’après quelques retours, la distance est un peu courte pour certains lecteurs. C’est une affaire de goût, comme de sensibilité. Je ne cache pas les aspects sordides et brutaux de la saga ; j’ai collé une pastille « Pour public averti » en quatrième de couverture, et un traumavertissement sincère en première page. Je ne l’ai pas du tout pensé comme une accroche marketing, un « venez vous rouler dans les tripes et les larmes ». Même si je suis toujours ravie qu’on vienne se rouler, hein ! Ça correspond à ma vision de la littérature, de l’art en général, qui pour moi doit utiliser les constituants de la réalité sans pudibonderie, au service de l’émotion, voire de la réflexion. Il y a une vraie utilité à ces scènes dans les Chroniques, je ne les ai pas collées là par voyeurisme ou complaisance. Après, si on ne la perçoit pas, ça veut juste dire qu’il faut que je travaille plus dur !

    Enfin, j’ai voulu que le style soutienne le propos général, permette davantage de précision ou de profondeur, qu’il reflète aussi une certaine complexité inhérente à l’univers de Guensorde. La façon d’écrire, comme de dessiner ou de jouer, n’est pas un simple emballage cadeau autour d’une idée. La forme est une partie intégrante du fond. Là, encore, ça n’aide peut-être pas à l’accessibilité de mes textes. Mais j’ai assez de foi en l’intelligence humaine pour lui attribuer des capacités de compréhension allant au-delà de « sujet + verbe + complément ». Et, pour terminer sur une note d’honnêteté, le genre, le style et la noirceur, je les ai aussi choisis parce que ça me plaît. La fantasy est un univers de liberté pour tous ! Là, j’ai poussé mon cri de luchadora masquée, mais il est difficile à retranscrire.

    J’avoue que j’aime me rouler dans les tripes et les larmes, de mon côté, donc tout cela ne me choque pas trop. D’ailleurs, un autre truc qui m’a frappé, outre une montée en puissance de ton style, c’est que finalement, on s’attache aux pas d’une des pires ordures de la fantasy, j’ai nommé Anverion. Qu’est-ce qui a motivé la création de ce personnage abject ?
    J’avoue que l’Anverion final qu’on découvre dans la saga est un peu moins sympathique que ma première idée. Le personnage a pas mal évolué au fur et à mesure de mes lectures pour préparer le premier tome. À l’origine, je m’étais plutôt inspirée de tout le mythe construit autour d’Alexandre le Grand, avec toute la complexité et la fascination qu’évoque sa figure historique. Mais au contraire du Macédonien, qui se réclamait certes d’origines divines sans prétendre être lui-même un dieu, Anverion, lui, en est un. Lui donner un caractère nuancé, avec des émotions et des ambitions entremêlées, une propension égale ou variable au bien comme au mal lui aurait aussi octroyé une certaine forme d’humanité, qui ne convenait pas vraiment à la monarchie de Guensorde. Par conséquent, j’ai ajouté quelques poignées du Caligula de Dion Cassius et de celui de Jean-Yves Boriaud entre « démesure et dérision », une bonne rasade Louiquatorzienne, un zeste de Charles VI et d’Ivan le Terrible, j’ai fait cuire le mélange dans un moule de fanatisme religieux, et j’ai nappé le tout des pires grumeaux de « l’éducation positive ».

    Au final, sa nature divine, sa situation sociale et son histoire personnelle ont donné cette espèce de psycho-sociopathe que son entourage déteste adorer ! En outre, je ne voulais surtout, surtout pas lui donner de « ticket retour » magique parlepouvoirdelamourlamitié, du genre qui balaie les valeurs et le caractère d’un personnage en un bisou sur la joue. C’est un trope parfois positif, mais qui ne fonctionne que dans la littérature jeunesse ou feel-good, le vilain qui devient gentil parce qu’on l’aime. Je ne porte pas ici de jugement de valeur sur ces genres littéraires, mais je trouve que ledit cliché vire souvent à la croyance dangereuse dans les autres registres, surtout lorsqu’il s’insinue dans les représentations du monde réel. Non, messieurs-dames, il ne suffit pas d’aimer très fort votre partenaire pour en finir avec ses coups de poing dans votre museau ou ceux des autres. 

    Illustration par M-C-Illu

    Jolies références pour ton « antagoniste » principal ! Je vais me permettre une digression : il m’apparaît que ce cliché, du bad-boy, de préférence riche ou à une position de pouvoir élevé, qu’une jeune et jolie demoiselle va remettre sur le droit chemin se retrouve beaucoup dans une certaine littérature, en particulier qu’on appelle « Young Adult », bien que je déteste aussi ce genre d’étiquette. Non que j’apporte quelques croyances à l’influence de la fiction sur les âmes – ce serait à mon humble avis nous accorder une trop grande importance aux saltimbanques que nous sommes – mais je me demande si, à force de « répéter un mensonge », ainsi que l’a prophétisé un homme dont je tairais le nom, celui-ci ne devient pas une réalité. Parce que de ce côté-là, et même si je loin d’avoir eu le courage de tout lire dans le genre – qui ne m’intéresse pas beaucoup – j’ai la sensation que ta posture critique sur ce stéréotype est plutôt unique en son genre...
    Je suis d’accord avec toi, c’est un type de personnage qu’on retrouve énormément, dans la littérature à destination des grands adolescents, mais également dans tous les types de romance. La figure de la rédemption par l’amour n’est pas spécialement nouvelle, mais ce que je constate de plus en plus, et qui motive ma critique, c’est que ladite rédemption n’est plus le fruit d’un effort sur soi-même ou d’un chemin parcouru, ni même d’une évolution globale, car elle ne s’effectue qu’au sein du couple, et pas à d’autres niveaux.

    Et à force de se multiplier dans la fiction, ce genre de personnalité comme de relation est devenu un modèle à suivre, un idéal à imiter, un but à atteindre, puisque présenté comme la base d’un bonheur délirant. J’y vois deux messages assez toxiques s’ils sont pris sans recul : « si votre partenaire n’est pas une bonne personne, changez-le ou la » d’un côté, et « si votre partenaire vous aime vraiment, il ou elle tolérera tous vos comportements, même les plus abjects » de l’autre. Je comprends tout à fait le fantasme du mauvais garçon (ou de la femme fatale) qui se transforme par la passion ; mais pas qu’on l’érige en parangon de l’amour heureux et parfait en un battement de cils. Hélas, pour avoir travaillé avec les « jeunes adultes » en question, je te confirme que ce cliché façonne bien une certaine norme dans la vision du couple. Je m’étais un tout petit peu enflammée à ce sujet sur mon blog, d’ailleurs. C’est aussi pour ça que j’ai voulu proposer une évolution différente pour Anverion, en décalage avec la version romancée habituelle. Et beaucoup plus proche de ce qui arrivera à ta sœur ou à ton voisin face à des comportements de cet acabit.

    Merci pour ta réponse développée à laquelle j’adhère totalement. Tant que nous sommes dans les arcanes de Guensorde, une autre chose qui m’a surpris de manière très agréable, c’est que ton héroïne se détache un peu du tout venant : elle possède des connaissances scientifiques, elle demeure assez intelligente, et pourtant elle possède beaucoup de failles, ce qui la rend assez touchante. Est-ce que tu peux nous expliquer comment t’es venu ce personnage ?
    J’avais envie d’écrire l’histoire d’un personnage avec des capacités assez poussées, mais pas au point de lui permettre de surmonter seule toutes les difficultés. J’ai tendance à me détacher des héroïnes ou héros trop doués ; lorsqu’on comprend après dix pages (ou dix minutes de film) qu’ils sont capables de tout réussir, de tout affronter, puis de s’en sortir comme des fleurs, tout frais tout propres et bien coiffés, je ne vois plus aucun intérêt à suivre leurs aventures. Je ne souhaitais pas non plus un personnage de combattante, je voulais lui donner d’autres compétences que l’endurance, le courage, l’adresse aux armes ou la force physique, qui lui seraient tout aussi utiles, mais d’une manière bien différente. 

    J’ai tenté de lui donner en outre des traits de caractère qui la desservent réellement, voire la mettent en danger, et pas de pseudos-défauts comme la fameuse impétuosité qu’on retrouve dans de nombreuses descriptions « d’héroïnes badass », qui n’est qu’une qualité maquillée sans aucune conséquence sur leurs destins ou leurs choix. Au début de la saga, Aldanor est complètement infoutue de la fermer, de réfléchir avant de parler, ou de retenir ses interventions. Bien qu’elle comprenne très rapidement que le silence, un choix de mots plus avisé ou une inaction temporaire la garderaient en sécurité, elle a le plus grand mal à s’y résoudre, et cela lui coûte assez cher. Elle ne parvient pas non plus à remettre en question son système de croyances et de valeurs ; lorsqu’il entre en contradiction avec ses analyses ou ses apprentissages, elle parvient toujours à les déformer de façon à rester cohérente avec elle-même. Pour éviter de reconstruire totalement sa personnalité, elle se trouve toujours une bonne raison de tendre l’autre joue, si tu préfères. 

    Enfin, j’ai aussi essayé de tordre le cou à l’image que les victimes d’emprise se font d’elles-mêmes, comme à celle que la société leur renvoie en général. Qu’il s’agisse d’une manipulation sentimentale, amicale, professionnelle, spirituelle ou religieuse, celles et ceux qui s’en sortent se demandent toujours « comment ai-je pu être aussi bête ? ». Et, lorsqu’on n’y a pas été confronté, on a tendance à penser que les membres d’une secte, les cibles des brouteurs, etc... ne sont pas les couteaux les plus affûtés du lave-vaisselle. Aldanor est une femme intelligente, cultivée, avec des capacités de raisonnement efficaces, mais elle fait face à des pratiques d’instrumentalisation qui utilisent d’autres ressorts psychologiques, qui jouent davantage avec les affects ou l’émotion que l’intellect et la réflexion, et qui les mettent complètement en déroute. Avec du recul, ça donne une impression de grande stupidité. Pourtant, assiégé par les techniques certifiées et bien maîtrisées des gourous, des dictateurs ou de n’importe quel manipulateur malveillant, que tu sois Prix Nobel de physique, champion du monde d’échecs, lauréat du Goncourt ou autre HPI, je ne miserai pas un centime sur toi.

    Illustration par M-C-Illu

    J’avoue qu’Aldanor m’a parfois crispé dans sa manière de se voiler la face, mais comme c’est voulu de ta part... Je te tire mon chapeau. On a abordé pas mal de sujets intéressants, mine de rien, mais je me demande... Quelles sont tes influences littéraires ? Les auteurs (même les cinéastes ou les dessinateurs, je ne suis pas sectaire...) qui t’ont le plus influencée ?
    Pour la saga de Guensorde, je citerais G.R.R Martin en première position, pour le côté réaliste et sans pitié de son monde (assez aseptisé dans la série télévisée, d’ailleurs, mais particulièrement rude et complexe dans les livres), et une certaine circonspection avec l’usage de la « magie ». Souvent, sortilèges et invocateurs se pavanent en fantasy, j’avais apprécié leurs restrictions et leur rareté dans Le Trône de Fer. De mon côté, c’est moins un vœu de subtilité qu’une difficulté à gérer tout un système de pouvoirs surnaturels. Hormis les Incarnés, qui tiennent plus des créatures fantastiques que des mages, j’ai tenté de l’imiter et donc de limiter.

    J’avais aussi été très marquée par les trois volumes des Enquêtes de Télamon de Paul Doherty, et, en ayant relu La Mort sans Visage il y a peu, je n’avais même pas imaginé le nombre de parallèles inconscients que j’ai faits dans Le Sceptre et la Lancette ! Après, je suis une grande admiratrice des classiques ; c’est peut-être moins sensible, mais j’adore Hugo, Corneille, Virgile et consorts... Ils ont tous les trois droit à leurs clins d’œil enamourés, d’ailleurs, dans la quadrilogie. Pour sortir un peu des auteurs, j’avoue que j’y ai glissé énormément de références à l’univers metal (et pas seulement quand quelqu’un se met à chanter). En ce qui concerne les aspects plus visuels, je pense que les atroces distorsions physiques des corps dans les dessins d’Otto Dix ont probablement dû façonner celles de mes Incarnés, ainsi que les ravages qu’ils font. Et enfin, j’ai sorti pas mal de calembours de mon propre héritage familial, car mes turlupinades lexicales se transmettent de génération en génération.

    Je te remercie pour tes réponses, même si j’avoue ne pas être très fan de GoT ! J’avais une dernière question : quand on suit un peu ton site, on remarque que tu t’essaies souvent à des mises en page ou à des illustrations, est-ce que cela nourrit aussi ta narration ?
    Moi la série m’a laissée assez mitigée, mais j’avais bien aimé les romans malgré l’aspect touffu des intrigues dont j’ai eu du mal à me dépêtrer. Après, j’aime bien quand c’est touffu.
    En ce qui concerne la mise en page et l’illustration, de mon côté, ça obéit à des impératifs de communication presque assez bêtes et méchants pour les confier à une IA. Presque. Disons que ça n’est là que pour mettre en valeur une de mes publications, et respecter les codes d’internet où l’image et la vidéo attirent presque seules l’attention. J’aime bien bricoler sur Illustrator de temps en temps, mais je n’ai pas la patience, la formation et les compétences d’un vrai professionnel. Toutefois, je préfère quand même mes résultats aux tas de pixels fades et répétitifs que produisent Midjourney et consorts.
    Lorsque j’ai vraiment besoin d’une illustration porteuse de sens et de créativité, comme pour mes couvertures, je préfère l’acheter à une personne talentueuse et sérieuse avec qui je peux échanger. Non seulement j’obtiendrai quelque chose de conforme à ma première idée, mais bien plus esthétique que ce que je suis capable de faire, et enrichi par une vision artistique différente. Pour celles de Guensorde, j’ai fait appel à M-C-Illu. J’avoue que j’aimerais bien confier toute ma « communication visuelle » à un graphiste ou un dessinateur de métier, mais c’est un investissement que je ne peux pas me permettre. Pour l’instant ; comme mes ventes devraient logiquement exploser suite à cette interview, je prépare d’ores et déjà mes annonces de recrutement, ainsi que l’emplacement de ma future piscine et la commande des 25 000 hectolitres de crémant de Loire pour la remplir.

    Je te remercie pour ta participation ! Du coup, je pense que cela conclut ce très intéressant entretien. Est-ce que tu aurais le mot de la fin ?
    Ben... à table. 
     
    L'intégralité (ou presque) du pléthorique casting de Guensorde par Tom Larret.

    vendredi 21 octobre 2022

    Les Aventures d'Ethel Arkady : 100 Cercueils (01)

    Après un mois de vacances pour me remettre des émotions de l’année écoulée, je reprends les rênes de ce blog, malgré le fait qu’entre mes différents projets et mes obligations pécuniaires, il m’est de plus en plus difficile de rédiger des articles, ainsi que j’en avais l’habitude.

    Pour compenser cela, je vous offre en avant-première l’introduction de la genèse de celle qui deviendra Ethel Arkady. Destiné à un public adolescent, ce nouveau roman ne délaissera pas pour autant la cruauté inhérente à la saga, bien que les incursions dans le gore en seront, évidemment, absentes (ou pas ?). 

    L’illustration d’ouverture n’a pas grand-chose à voir avec cette histoire, mais c’est l’une des rares images montrant une Arkady pas encore diminuée par ses nombreux combats.

     Je vous souhaite une bonne lecture. 


    1. L’Éveil.

    Elle hurla dans les ténèbres.

    Une surface dure lui heurta le haut du crâne. Elle glapit. Ses yeux nyctalopes ne perçaient même pas cette obscurité totale. Dans un moment de panique, elle songea qu’elle était morte et que ceci était son enfer personnel. Pourtant, elle respirait et le goût d’ammoniaque qui lui envahissait la bouche attestait du contraire. Elle déglutit pour avaler une boule de glaire lourde, compacte, qui pesa sur son estomac. Elle tirait la langue de soif, mais dans cet espace clos elle ne trouvait nulle source d’humidité.

    Elle se tourna à droite, à gauche, se cognant aussitôt contre les parois de sa prison. Ses mains touchèrent les côtés de ce qui ressemblait de plus en plus à une boîte en bois mal dégrossi. Une ignoble angoisse l’étreignit quand elle réalisa qu’elle gisait dans un cercueil. Avait-elle été enterrée vivante ? Elle ouvrit la gueule pour hurler, mais aucun son n’en sortit. L’horreur de la révélation lui compressait tant la gorge que le cri restait coincé dans ses entrailles. Avec toutes les difficultés, elle contint sa vessie. Elle invoqua ses premières leçons d’arts martiaux, ravivant le souvenir de son père, Jorge.

    « La première chose qu’apprend un guerrier est d’apprivoiser la peur. Si l’angoisse plante ses griffes en toi, alors elle te transformera en une proie impuissante. Pour la dompter, tu dois contrôler ta respiration. C’est dans ton souffle que tu puiseras le courage d’affronter la mort. »

    L’immensité du désert les entourait. Ils discutaient des heures durant, à l’ombre des falaises rocheuses sculptées par les éléments déchaînés avec pour seuls témoins les serpents, les scorpions et les cactus. Jorge lui avait enseigné les bases des arts martiaux bubastis. Il achevait ses explications d’un léger coup de son index griffu dans son sternum, puis il l’enjoignait à suivre son exemple.

    « Respira, ma pequeňa espina ! »

    Elle repensait à lui, à sa voix qui l’apaisait, la purgeait de ses vives  passions. Après deux expirations, elle écarta le voile grisâtre de la terreur comme une énorme toile d’araignée. Sa première hypothèse se confirmait : elle était emprisonnée dans un cercueil. Elle humait les fragrances de sève encore fraîche, entendait les grignotements discrets des larves xylophages et ressentait la morsure des minuscules échardes qui lui rentraient dans les fesses et la queue.

    Une imperceptible brise s’infiltrait dans la caisse, caressant ses vibrisses. Elle n’était pas enterrée six pieds sous terre, ensevelie parmi les victimes anonymes du bombardement de Monterrey. De ces heures, elle ne se souvenait que des cris, du sifflement de boulets de canon et des projections des corps déchiquetés par la fureur de l’acier. Qu’était-il advenu de ses parents, Jorge et Viridiana ? Elle fouillait dans sa mémoire, mais celle-ci était bouché par les maisons délabrées, les explosions et les blessés qui erraient dans les rues, hagards. Accompagné par sa mère, elle défendait la ville contre les vampires qui se repaissaient des vivants grâce à la fureur des combats. Un boulet de canon avait touché un mur à quelques pas d’elles. Elles avaient été projetées à une dizaine de pieds dans les airs. Une brume cramoisie entourait la frénésie des affrontements, s’opposait à son investigation.

    Sortir ! Elle devait sortir de là ! Elle ignorait tout de l’endroit où ses ennemis l’avaient placée, mais comme le lui avait appris son père, l’arme la plus efficace d’une guerrière de Sekhmet ne demeurait pas dans sa force, ni même dans sa vitesse, mais dans sa capacité à tisser des liens étroits avec son environnement, à en conjuguer des éléments a priori sans rapport pour les transformer en une combinaison mortelle. Cette révélation en amena une autre, elle se souvenait de son nom, celui qu’elle avait choisi lors de sa première cérémonie devant la Déesse : Espinoza Jorge Viridiana de Monterrey.

    Elle força ses griffes à rentrer dans ses phalanges et inspira profondément. Son poing gauche cogna le couvercle de bois. La douleur du choc rayonna jusqu’à son épaule. Elle serra les dents et frappa, encore et encore, ponctuant chaque coup d’un feulement rauque. Elle oblitéra de sa conscience les élancements de ses phalanges tuméfiées et le sang qui en jaillissait. Le bois du couvercle gémissait à chaque impact. La souffrance atteignit son paroxysme lorsque sa main creva enfin le toit de sa prison. L’espoir gonfla sa poitrine et elle écarta la brèche avec des mouvements fiévreux, spasmodiques. Dans sa précipitation, elle récolta une kyrielle d’échardes dans ses coussinets palmaires, mais elle n’en avait cure. Le bois se délitait et bientôt son museau émergea à l’air libre. Elle rugit de soulagement.

    La luminosité de l’astre nocturne l’éblouit. Elle cligna deux fois des yeux, le temps que ses iris s’habituent à la majesté argentée de Khonsou qui régnait sur un firmament ponctué d’étoiles. Une bouffée d’air frais la revigora Les contours du paysage, de taches aléatoires, masses d’ombres indistinctes, se muèrent en une série de falaises minérales d’une netteté aveuglante. Elle réalisa qu’elle avait quitté une prison pour une autre. Devant elle, à plus de deux cents pieds, elle apercevait des gradins creusés dans la pierre. Des formes humaines occupaient ceux-ci, les yeux fixés sur la plaine. Alentour, elle contemplait un champ de cercueils semblables à celui dont elle s’était extirpée. Des cris et des pleurs étouffés s’échappaient des boîtes closes. Autour de cette sinistre arène, elle dénombra une dizaine de soldats dont l’uniforme bleu et le képi se découpaient dans la nuit. Ils brandissaient un mousquet à long canon équipé d’une baïonnette vers les enfants éveillés. Ils surveillaient avec une attention particulière Espinoza, mais aussi les autres prisonniers. Elle frissonna sous les regards des gardes qui convergeaient vers elle. La chemise informe, en bure, dont elle était couverte lui irritait sa peau. Un pantalon de la même matière était maintenu serré au niveau de ses hanches par une corde de chanvre. Ses ravisseurs avaient pensé à sa queue préhensile et pratiqué un trou afin de la libérer. Elle battait les flancs d’Espinoza, trahissant son humeur exécrable.

    Elle posa deux pattes en dehors de son cercueil. Un tiraillement métallique contracta son bas-ventre et elle se courba pour atténuer cette sensation qui tendait sa peau et elle se demanda l’espace d’un instant si elle n’avait pas été blessée dans les explosions qui avaient pilonné la ville de Monterrey. Cette douleur sourde distilla en elle une angoisse filandreuse. Elle redoutait que ses ravisseurs, usant d’une magie impie, aient ajouté ou enlevé quelque chose à son intégrité physique. Elle repoussa ces déplaisantes pensées en se se concentrant sur le paysage blafard et sinistre.

    Outre le champ mortuaire, les gradins – décorés par des mâts sur lesquels flamboyait le drapeau des États-Unis – une imposante falaise de plus de mille pieds bouchait l’horizon. Elle s’étendait en un cirque qui ceinturait la zone. Dans les plis de cette draperie de pierre, elle distinguait des reliefs à angles droits qui lui évoquaient des terrasses ou des baraquements creusés à même le roc. Elle se souvenait avoir déjà exploré ce genre de construction avec des gamins de son clan. Ces ruines avaient été abandonnées par une mystérieuse peuplade humaine : les Anasazis.

    Caïbodero, le mago de son clan, contait mille et une légendes sur les spectres qui hantaient les corridors jaunâtres de ces cités troglodytes, mais ces chimères ne possédaient pas d’autres objectifs que d’empêcher les plus jeunes bubastis de se perdre dans des furetages hasardeux. Sur la véritable histoire de ces troglodytes, Caïbodero demeurait élusif. Espinoza ne savait pas grand-chose, si ce n’est qu’ils avaient détourné de manière ingénieuse les cavernes constellant les falaises à leurs profits. Le roc offrait une protection aux ardeurs du soleil durant la journée et excrétait la chaleur emmagasinée pendant la nuit.

    Elle en conclut qu’elle n’avait pas quitté la terre de ses ancêtres, mais de toute évidence, elle était prisonnière de l’armée américaine. Elle avala la boule de crainte qui se nicha dans son estomac. Après tout, elle était une guerrière, même si elle n’avait pas encore trouvé son antagoniste totémique. Ses instincts de chasseuse avaient été affinés par les leçons de Jorge et elle lisait les accidents du terrain et en tirait toutes les informations nécessaires sur ses proies. Elle s’admonesta à la patience, puis analysa son environnement, traquant une brèche dans le système de ses ravisseurs.

    Les cercueils possédaient des numéros, tracé en peinture blanche à coups de pinceau grossier. Elle en dénombra une centaine. Le sien affichait un six dont la boucle s’enorgueillissait de postillons bulbeux. Espinoza perçut un craquement derrière elle, puis une caisse mortuaire vibra, à soixante pieds d’elle. Une humaine d’un âge similaire au sien en écarta le couvercle sans effort apparent. Elle grimaça quand une morsure lui tarauda le bas-ventre, puis se redressa, humant l’air avec une expression extatique sur le visage, comme si ce décor cauchemardesque représentait la somme de ses désirs les plus chers. Elle portait sur les épaules la tunique informe de rigueur. Ses longs cheveux roux dansaient au rythme des bourrasques qui balayaient cette large cour circulaire. Ses yeux de glace se heurtèrent à ceux d’Espinoza et se teintèrent d’un souverain mépris.

    Espinoza n’eut guère le temps de s’attarder sur ce phénomène que d’autres cercueils remuèrent. Cette mise en scène macabre constituait une sorte de sinistre rite de passage qu’elle et « Yeux de Glace » avaient réussi. Elle entendait les cris désespérés d’un gamin dont la prison mortuaire, un gros huit peint sur sa surface, bringuebalait à sa droite. Elle avança avec l’intention de l’aider, mais deux mousquets se tendirent dans sa direction. Elle capta le cliquetis du chien que l’on enclenchait et battit en retraite, les mains en l’air.

    Le visage mutin d’Yeux de Glace se plissa en une moue d’agacement et de moquerie devant son geste altruiste. Espinoza en conclut qu’elle participait à un jeu pervers, une abomination où l’on n’accordait que peu d’importance à la vie. Elle se révélait incapable d’intercéder dans le cours de cette cruelle épreuve. Eût-elle possédé la maîtrise de la Célérité Accrue – cette faculté de « vibrer » qui accélérait la vitesse de déplacement des bubastis –, qu’elle aurait libéré le prisonnier, mais elle était aussi dépourvue que les enfants qui hurlaient dans la nuit. Et cela la frustrait. Ses griffes dardaient hors de leurs caches de peau et elle se lacérait les bras sans s’en rendre compte. Des gouttes cramoisies s’écrasaient autour d’elle, formant de minuscules flaques qui attiraient les mouches à ses pieds.

    Bientôt une, puis deux, puis trois têtes émergèrent à l’air libre. Certains arrachaient le couvercle avec une facilité déconcertante pendant que d’autres tambourinaient un long moment sur le couvercle en s’égosillant de panique. Une fois que leurs yeux hagards eurent appréhendé le décor sinistre qui les cernait, ils se calmaient, plongeant dans une prostration désespérée. Cependant, une infime partie du groupe se félicitait de cette situation pour une raison qui dépassait complètement Espinoza. Chacun éprouvait une gêne, comme celle qu’elle avait ressentie, au bas-ventre. Si tous étaient frappés, ce n’étaient pas avec la même intensité, et quelques garçons, une fois les premières goulées d’air frais avalées, se pliaient en deux, recevant un coup de poing invisible dans l’estomac. Certains s’écroulaient un instant, expectorant de la bile. Espinoza ne s’expliquait pas ce phénomène et elle craignait d’en découvrir la raison.

    Sur le dos des prisonniers, elle remarqua une série d’inscriptions, et elle supposa qu’elle possédait les mêmes. Le garçon devant elle, plus grand d’une tête, possédait la notification suivante :

    « H-C-M-11 »

    Une fille qui se noyait dans ses larmes avait reçu, elle, cette annotation sibylline :

    « H-C-F-62 »

    Et une kyrielle d’autres codes du même type. Espinoza y devinait une sombre logique à l’œuvre, une manière de départager l’homogénéité du groupe pour mieux le diviser. Elle ignorait combien de temps s’était écoulé entre le moment de son réveil et celui de ses compagnons d’infortune, mais elle avait la sensation que l’aube se levait sur cette longue nuit d’épouvante. Presque tous les gamins s’étaient extirpés hors de leurs cercueils. Une minorité, dont « Yeux de Glace », arborait un port de tête auquel Espinoza accolait l’adjectif « d’aristocratique ». Ils n’avaient pas subi la terreur d’un réveil anxiogène, à l’inverse d’une majorité de leurs camarades d’infortune.

    Le prisonnier du cercueil voisin hurlait toujours, incapable de soulever le couvercle. Il s’abîmait les poings dans des gesticulations désespérées. Comme elle était entourée par ses congénères d’infortunes et que tous demeuraient au mieux surpris, au pire choqués par ce que leur arrivait, Espinoza réfléchit à une manière de se rapprocher du captif sans attirer l’attention des gardes. Pour se fondre dans la masse des têtes blondes, elle usa d’une marche d’escrime. Son torse conservait une position rectiligne, se confondant avec celui de ses compagnons en attente. Elle glissa vers son objectif. Une fois qu’elle eût franchi une distance convenable, elle tendit sa pattes antérieure droite, puis frappa par deux fois le couvercle. Dans le brouhaha de cris, de pleurs et de supplications, personne ne perçut son geste de coopération. Dès que le bois craqua, elle s’éloigna de deux pas. Personne, pas même les gardes, trop occupés à surveiller le mouvement de la masse humaine, n’avait avisé sa manœuvre. Un léger sourire de satisfaction révéla ses canines acérées.

    Des doigts boudinés, constellés d’échardes, achevèrent d’agrandir la crevasse d’Espinoza. Une tête joufflue, rendue encore plus enflée par les cris de paniques, jaillit hors de la boîte. Une fois ses premières goulées d’air prises, il ravala ses larmes et la morve qui dégoulinaient de son nez épaté pour inspecter les environs. Son visage se contractait sous l’effet de la terreur, ses iris aux nuances d’écorces cherchaient à ordonner le tableau qui se présentait à lui, tout comme Espinoza. En dépit de la graisse qui dégouttait de tous ses membres, et de sa maladresse, l’intelligence pétillait dans les yeux de ce garçon. Espinoza le nota dans un coin de son esprit. Elle lui adressa un sourire de connivence qu’elle espérait chaleureux pour alléger la peine monstrueuse qui pesait sur les épaules du « Numéro Huit ».

    Des soldats inspectèrent les rangs, distribuant parfois des coups de bâton pour corriger la posture des gamins qui frissonnaient sous le vent glacial. Les pâles rayons de soleil, qui apportaient des touches d’ocre, d’orange et de jaunes, ne réchauffaient pas les corps lacérés par la bise. Espinoza constata avec soulagement que le Numéro Huit l’imitait. Le soldat, qui anticipait la délicieuse mortification du garçon bedonnant, tourna les talons en grommelant. Excepté quelques gémissements, le silence régnait sans partage.

    Tous attendaient un signe qui advint quand le plus haut gradé, bardé comme un sapin de Noël de décorations cliquetantes, se dirigea vers les gradins. Les minuscules ombres toisant la masse des enfants discutèrent un moment, puis l’une d’entre elles colla son visage austère de pâtre devant un porte-voix de cuivre vissé dans la pierre antédiluvienne.

    mercredi 30 mai 2018

    Bibliothèque des Ombres : Une histoire naturelle des dragons : Mémoires de Lady Trent.1/Mary Brennan

    En attendant le tome 2 des aventures de Kane, changeons radicalement d'ambiance pour une petite virée en terre victorienne pour une série de Science-Fantasy qui promettait... Eh oui ! C'est au passé car après lecture, la chose est tout de même assez décevante, nonobstant une lisibilité certaine... 
     
     
    Éditeur : L'Atalante
    Traduction : Sylvie Denis
    Illustrations : Todd Lockwood
    349 p.

     
    Dans un monde évoquant le nôtre, la jeune Lady Trent, obsédée par les dragons, essaie de satisfaire sa passion malgré les interdits d'une société patriarcale. En manipulant son entourage grâce à sa ruse, elle se rapproche peu à peu de son rêve. C'est son mari qui lui offrira l'occasion de participer à une expédition dans une région désolée, à la recherche de dragons des montagnes… Au cours de laquelle elle se confrontera à une énigme mortelle.
    Empruntant le style de la fiction Victorienne [1], les quelques illustrations qui ponctuent le récit parachevant le pastiche littéraire d’une élégante façon, ce titre, auréolé du prix Imaginales 2016, est-il à la hauteur de sa flatteuse réputation ? J’eusse aimé être enthousiaste, mais hélas si l’ensemble se laisse parcourir avec un certain entrain, on en ressort avec le sentiment d’un rendez-vous manqué.
     
    Cette œuvre partait pourtant avec un capital sympathie élevée. L’approche naturaliste d’une des plus emblématiques créatures de la fantasy possède le mérite de l’originalité et fleurète à de nombreux moments avec la science-fiction. La préoccupation environnementaliste de l'auteur s'insère à merveille dans sa thématique, prouvant que le genre peut traiter de problèmes contemporains sans y perdre de son identité. De ce côté-ci tout du moins la réussite est éclatante. J’ai d’ailleurs regretté que l’éthologie dragonique passe assez vite à l’arrière-plan – même si cette piste est récupérée en conclusion de l’histoire.
     
    Néanmoins, tous ces points forts ne masquent pas une intrigue parfois indigente, dans laquelle les affaires humaines prennent le pas sur les considérations naturalistes. Cet écueil se matérialise à mi-temps du livre lors d’un ventre creux de plusieurs centaines de pages qui auraient pu être expédiées, tant le récit s’enlise dans un bourbier d’ennui, à base de machination « surnaturelle », à la conclusion navrante et convenue [2].
     
    D’ailleurs, l’auteure ne déroge pas à une règle tacite du divertissement fictionnel en nous présentant en personnage principal une énième héroïne haut placée – avatar féminin de « l’homme providentiel » – qui adopte un ton et une posture dont la condescendance m’a coupé plus d’une fois dans ma lecture. Pis encore, les méfaits sont mis sur le dos des habituels arrivistes carnavalesques, aidés par ces salauds de pauvres, ajoutant une dernière louche à ce brouet infâme.
     
    Dommage d’avoir sacrifié un traitement audacieux, jouant sur les nombreuses similitudes thématiques rapprochant la SF & la Fantasy, sur l’autel d’une problématique sociétale qui aurait mérité une illustration moins caricaturale. La pilule « féministe », bâtissant sa démonstration sur un contexte social qui n’existe plus depuis deux-cents ans sous nos latitudes, est ainsi rédhibitoire en ce qui me concerne.
     
    Si ce sujet intéressait Mary Brennan, pourquoi diantre ne pas avoir fait de l’héroïne une Nicole Viloteau ou une Diane Fossey –, avec un accent mis sur les relations houleuses entre les dragons et les hommes en faisant desdites créatures des êtres intelligents, ajoutant une couche de complexité et de réflexion bienvenue dans le roman ? Pourquoi se complaire dans de sempiternelles intrigues de cours, tout cela pour aboutir à une morale ma foi fort consensuelle, de plus assénée avec la subtilité d’une marche militaire ?
     
    Une curiosité dont le style appréciable fait passer le goût des nombreuses et amères maladresses, que celles-ci soient voulues ou non.
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    [1] – Style littéraire qui se rapproche parfois du gothique dont il reprend la narration souvent sous forme épistolaire, avec une emphase mise sur les décors qui représentent les émotions du héros. Un élément fantastique ou science-fictif apparaît dans certains récits, sans que cela soit une caractéristique essentielle. Il se distingue aussi par des titres de chapitres à rallonge – qui feront le délice des pasticheurs – et un jeu de références méta-textuels, mentionnant d'autres œuvres. Publiés à leurs époques sous formes de feuilletons, ces œuvres ont bénéficiés d’illustrations en noir & blanc, souvent des gravures. Parmi les écrivains les plus connus qui ont travaillé ce genre, citons : les sœurs Brönte, Charles Dickens, Bram Stocker, Wilkie Collins
     
    [2] – Une séquence pénible victime illustrant à merveille ce que j'appelle : le syndrome « Scooby-Doo » – le monstre n’est qu’un déguisement utilisé par les conjurés pour faire peur aux héros en instrumentalisant les superstitions locales – qui est loin d’être satisfaisante et qui permet à l’auteure de se débarrasser avec fainéantise d’un arc narratif dont elle ne savait que faire…

    lundi 16 mai 2016

    Bibliothèque des Ombres : Morwenna/Jo Walton (in Psychovision)

    La Bibliothèque des Ombres rouvre ses portes après une petite mise en sommeil dû, entre autres, à la rédaction des Chroniques de Yelgor qui focalise toute mon attention. Voici donc un roman de Fantasy qui prend le genre à rebrousse-poil tout en parlant de livres. Le genre de roman qui te donne envie de compulser d'autres ouvrages, augmentant de façon exponentielle la taille de la bibliothèque. De plus cette chronique adolescente est à recommander aux jeunes lecteurs de tous horizons... Ami enseignant, si tu m'entends....

    http://www.psychovision.net/livres/critiques/fiche/1342-morwenna

    lundi 17 novembre 2014

    Bibliothèque des Ombres : Ferrailleurs des Mers/Paolo Bacigalupi (in Psychovision)

    Hop ! Retour des chroniques littéraires histoire de patienter entre deux projets. Pour ce coup-ci, je vous propose une virée dans un futur à la fois pessimiste et crédible à travers un roman pour la jeunesse qui aura été la bonne surprise de ce mois-ci. Située quelque part entre Mad Max et l’Île au Trésor de Stevenson, l’œuvre de Paolo Bacigalupi va méchamment vous changer des insipides Divergentes et autres Hunger Games qui ne cessent de pulluler sur les étals de nos librairies et de nos bibliothèques…
    
    
    http://www.psychovision.net/livres/critiques/fiche/1334-ferrailleurs-des-mers
    Cliquez sur la couverture pour avoir accès à la critique.