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    dimanche 12 janvier 2014

    Éphémérides 2014 : L'année de tous les Dangers !


    Bonjour chères lectrices et chers lecteurs…

    Avec la nouvelle année, il est l’heure pour moi de faire une sorte de bilan de ce blog. Cela fait trois ans que je nourris une fois par mois cet espace de liberté où je publie ce qui me traverse la tête dont cet article patchwork. Chaque changement de date est l’occasion de poser des jalons et de regarder ce qui a été fait et ce qui reste à faire. J’achèverais l’article fleuve sur les vampires, bien que les productions que je vise de mes piques - la Bit-Lit dans ce qu’elle peut avoir de plus clichée - s’essoufflent. Il ne reste que quelques indécrottables fanatiques qui ne parviennent pas à voir que la fête est finie.

    Ce dernier point m’inspire une petite réflexion : on pourra me rétorquer que j’ai "beau jeu" de me poser en "père la morale" alors même que j’utilise un univers empreint d’un bestiaire fantastique d’une étonnante similitude avec ce type d'ouvrage que je ridiculise… Après tout, les frasques d’Ethel Arkady se déroulent dans un monde fictionnel en tous points similaire.  N’ai-je pas tout à gagner à la pérennité de ce sous-genre ? Pour ma défense, j’arguerais que les vampires et autres créatures appartiennent à l’ordre de la métaphore. J’en use comme bon me semble et selon l’angle d’attaque que j’ai fixé pour aborder le sujet. Le vampire incarne pour moi « le Capitaliste Ultime ». Il est destiné à être la Némésis d'Ethel Arkady qui symbolise de son côté « la Liberté » dans ce qu’elle peut avoir de plus paradoxale : Arkady pouvant aussi bien décapiter un nouveau-né avec les dents que sauver un SDF sur un coup de tête…

    Ce petit détour par mes propres écrits que je m’applique à rendre cohérent depuis sept ans déjà me fait songer au dilemme qui secoue notre monde humain et dont nous sommes tous les jours pollués par les éructations sonores. Le mantra de nos marionnettistes nous souhaite constamment tendus comme des cordes d’arc obsédées par une « crise » qui n’existe que pour justifier leurs rapacités pantagruéliques. Dans cet environnement mental délétère, ont surgi du net des gourous phagocytant de nobles causes, amalgamant tout et son contraire pour redistribuer des votes en direction du Front National.

    Ce ne serait pas important si ces clébards en rut ne rencontrez pas un tel succès public auprès d’une frange de la population séduite par les sophismes de ces malfaisants dans lesquelles on trouve parfois des pépites d’informations correctes disséminées ça et là comme les cailloux d’un Petit Poucet sadique. Ces amalgames soigneusement conçus rendent d’autant plus virulents les messages conçus par ces crypto-facistes. Tous ces amalgames ont créés une culture dévoyée, profitant des lacunes béantes d’un système d’éducation largement déficitaire qui ne procure pas aux nouveaux citoyens les protections idéologiques dont ils auraient besoin pour juger un tel discours à l’aune d’un esprit critique bien charpenté. Les agitateurs qui se drapent dans les oripeaux d’un catéchisme « antisystème » le savent bien et ils ne proposent que la stratégie du bouc-émissaire. Une méthode qui a en d’autres temps fonctionnée, jusqu’à un certain point…

    Les extrêmes fleurissent comme des champignons, augurant un futur des plus sombres. C’est pourquoi il faut tenter de se rappeler que seul l’Imagination et l'ingéniosité donnent à l’humain l’occasion de s’élever au-delà de sa pitoyable condition. Les solutions à de nombreux problèmes avec lesquels les médias nous angoissent existent, entre les pages des livres, dans la magie de la technologie. Il ne manque que la volonté de les mettre en œuvre. Il est de notre responsabilité de ne pas succomber à la névrose ambiante, de contrôler l’irrationalité qui s’empare de nous lorsque nous sommes acculés par la rumeur pour émerger hors de la vase.

    En cette nouvelle année je ne changerai donc pas mon fusil d’épaule d’autant que les histoires d’Ethel Arkady me permettent de rassembler plusieurs préoccupations qui me tiennent à cœur et qui participent autant de l’observation de la « réalité » tel que nous la construisons que du fantastique le plus pur.

    Pour finir, je vous propose une petite sélection du meilleur et du pire de l’année 2013 (selon moi). Une manière de se faire du bien et de vous recommander quelques nourritures de l’esprit tout en crachant un peu de venin puisque ceci sera le seul article « Foutage de Gueule » de l’année 2014.

    1. Littérature :


    Le meilleur : 

    les Ombres de Canaan / Robert E. Howard.

    Je me replonge avec délectation dans l’univers imaginaire de l’écrivain texan, surtout depuis que ses nouvelles ont été révisées, corrigées et compilées par le traducteur Patrice Louinet qui nous épargne les ajouts de Lyon Sprague De Camps. Rassemblant une sélection de contes horrifiques de Howard, le recueil suit l’évolution de son art dans le domaine du fantastique depuis ses débuts incertains jusqu’à ce que l’auteur trouve sa voie.

    Si Howard est plus connu pour la Fantasy à tendance bourrine avec les aventures de Conan, c’est un réel plaisir de le retrouver sur le terrain du fantastique pur et dur. Les premières nouvelles sont constituées d’hommage à l’écrivain William Hope Hodgson [1]. Elles rappellent par leurs ambiances maritimes et gothiques les récits de Jean Ray [2]. Par la suite Howard se fend de quelques Lovecrafteries et si l’on reconnaît l’empreinte du maître de Providence, la patte d’Howard leur confère une singulière brutalité. La Pierre Noire en particulier, avec son rite démoniaque retranscrit de façon presque clinique par l’écrivain demeure un summum de gore pur et dur.

    Puis le style d'Howard s'affermit. Il décide de transposer des légendes de son Texas natal au sein de sa fiction. Il se débarrasse de toutes influences parasites, dont celle de Lovecraft, qu’il gratifiera d’un pied de nez dans la nouvelle Les Pigeons de l’Enfer. Avec son titre très série Z cette histoire d’horreur d’une efficacité redoutable propose une des plus terrifiantes et originales apparitions de zombie qu’il m’ait été donné de lire. Et après m’être enfilé quelques bouses infâmes sur le sujet (Bonjour le comics Walking Dead), autant dire que cela fait du bien !

    Parsemant l’ouvrage on trouve quelques nouvelles traitant à plusieurs reprises de la réincarnation. Howard accordait du crédit à cette croyance, ce qui donne parfois lieu à des fictions aussi troublantes que poétiques comme « Pour l’amour de Barbara Allen », dans lequel l'auteur change de registre et rédige quelques pages d’une insondable tristesse…

    Tâcheron pissant de la ligne pour les uns ou génie méconnu pour les autres, Howard se situe quelque part entre les deux, mais son talent de conteur ne peut être remis en doute tant ses récits foncent le pied au plancher au cœur du sujet pour embarquer le lecteur ailleurs…

    Le Pire :

    Comprendre l’Empire Alain Soral.

    Quelques précisions préalables : Je suis par essence apolitique et si je respecte votre foi à l’égard des questions religieuses, je déteste que l’on me fasse chier avec un prosélytisme malsain. Il en de même avec des idées issues des égouts de la pensée. Je suis par nature opposé aux régimes maltraitants leurs populations et à toutes formes de censures. Je n’ai pas de carte de partis politiques, ni de sigil ! Maintenant que ceci est clair, allons-y !

    Je me fendais précédemment d’un paragraphe sur les gourous du net, en voici un exemple vivant ! Convaincu par un ami de longue, j’empruntais cet opuscule à la bibliothèque pour m’éclater les rétines à sa lecture. Car qui pourrait trouver des qualités à cette chose puérile d’un homme s’auto congratulant auteur et sociologue. Soyons honnêtes :ceci est un livre de merde !

    Non seulement Alain Soral mélange les sujets les plus diverses qu’il picore dans l’actualité, mais en plus le bougre justifie ses innombrables sophismes par je cite : « Des années de lecture ! » ce à quoi on aimerait demander : « Lesquelles ? » puisque Soral ne nous gratifie d’aucune bibliographie, ceci afin de sauvegarder son lecteur de toutes lourdeurs universitaires. Soral néglige donc l'intelligence de son lecteur tout en l’abreuvant de mots techniques que celui-ci doit maîtriser sous peine de ne pas comprendre les enjeux du texte… Pourtant, une petite bibliographie aurait pu être d’une quelconque utilité à lecteur plus curieux qui aurait apprécié de se désaltérer aux sources de la connaissance de ce grand philosophe qu’est Alain Soral… Égal à lui-même, l'auteur est illogique jusque dans la conception de sa poussive rédaction censée nous expliquer la vie, la mort, le cul en quelque 150 pages.

    Ne nous faisons pas d'illusions, l'auteur ayant autrefois tapiné [3] dans des émissions de télé-réalités sordides pour y exposer son palmarès de dragueur invétéré, il ne faudra pas s’attendre à un style littéraire relevé ni encore moins à des saillies textuelles intelligentes. On nage en plein dans la boue des lieux communs. Combinant un ensemble de phénomènes aléatoires en une seule explication simpliste (tout est de la faute des sionistes-francs-maçons... Ils empoisonnent de l’eau pour qu’on attrape tous un psoriasis…). Lassé de courir après le cul des femmes, je suppose que Soral fait la cour à un pays dans son entier en faisant le pari de le ramener dans le giron d’une extrême droite décomplexée.

    Tout cet assemblage brinquebalant de cliché ne serait pas tragique si l'acculturation causée par les mêmes télé-réalités et leurs logorrhées pour lagomorphes neurasthéniques n’avait envoyé l’esprit critique de la plupart de nos concitoyens dans les chiottes. Comment adhérer aux idées d’un Soral portant aux nues des personnages politiques aussi dangereux que Poutine par exemple, lequel a autrefois descendu froidement sa propre population pour résoudre une prise d’otage.

    Comprendre l’Empire ne propose aucune nouvelle grille de lecture pour saisir les immenses ramifications du pouvoir. L’auteur ne fait aucune différence entre l’ancien capitalisme, défini par son théoricien Adam Smith et le Néo-libéralisme, pas plus qu’il ne suggère de solutions pour sortir de cette solide toile d’araignée où nous sommes tous interconnectés. Pour mettre au point une vision d’avenir il eut fallu se renseigner auprès de scientifiques, d’ingénieurs ; il eût fallu maîtriser tous les paramètres d’un monde complexe en permanente transformation et non en négliger des aspects importants, par exemple l’impact des activités humaines sur l’environnement.

    Soral ne fait qu’exciter l’appétit de la foule pour les explications les plus simples au travers d’un discours brassant dans toutes les doctrines « altermondialistes » pour ne pas révéler les traits grimaçants de sa véritable nature. Derrière son apologie du travail (encore…), du français bien français et du musulman bien musulman se dissimule une haine virulente de tout ce qu’il ne peut comprendre.

    Les allures de matamore du sieur Soral et de sa clique ne doivent pas tromper ! Lui et les siens adoptent une double position paradoxale, faite de provocations morbides dans un premier temps puis, dans un mouvement de reflux pouvant parfois être assimilé à de la lâcheté pure et simple, ils assument une posture de victimes outrées, cibles d’une intelligentsia de « bobos » manipulée par les lobbies « Maçonnico-sioniste » ! Rassurons un peu ces paranoïaques pathologiques [4] : les fameux lobbies existent ! Cependant, ils ne font pas grand-chose pour empêcher les idées malsaines de Soral et de ses complices de se diffuser, Comprendre l’Empire ayant été un succès en librairie… Les concepts d’extrêmes droites auraient-ils quelques invisibles protecteurs, encourageant cette gangrène philosophique à se disséminer dans le corps social ?

    Je ne vais pas m’étendre sur l’énormité de la chose, d’autres l’ont fait mieux que moi, mais il est dommageable de voir à quel point ces idéaux grotesques se répandent, trouvant un terreau durable dans les cerveaux malléables. La multiplication des signaux d’alarme impliquant un signe désormais trop célèbre témoignent d'un dangereux ballet idéologique où les camps opposés se nourrissent de leur haine mutuelle en espérant que le jeu de manipulation leur sera à tous deux favorable… [5]

    2. Bande-dessinée :

    Le Meilleur :


    - Moto Hagio Anthologie Moto Hagio

    En musardant de ça et de là entre les rayonnages encombrés des libraires on peut tomber sur de bonnes choses. Dans le domaine du manga ce sera l’auteure méconnue dans nos contrées Moto Hagio qui dans un style vaporeux démontre sa maîtrise implacable de l’histoire courte à tendance parfois horrifique, souvent fantastique. Reconnue comme l’une des créatrices du shojô [6] dans les années 1970, Moto Hagio explore une narration explosée dosant de manière subtile l’angoisse.

    Enfant meurtrier, double envahissant, gémellité troublante peuplent un univers trouble qui rappelle souvent les meilleurs écrivains du fantastique comme Edgar Allan Poe ou Henry James. Le diable se loge dans les petits détails et le passage d'une case à une autre peu amener un retournement de situation redoutable. En outre Moto Hagio n’hésite pas à changer de genre, arpentant parfois les arcanes d'une SF complexe. Avec Nous Sommes Onze, l’auteure montre toute l’étendue de son talent dans un angoissant huis clos spatial. On regrettera que la suite des aventures des onze se disperse un peu trop. Un écueil largement tempéré par la qualité de la narration et la description d'un univers cohérent.

    Plus qu’une BD classique, cette œuvre participe d’une recherche à la fois graphique et thématique sur le médium tout en repoussant les limites des genres. Malheureusement, la publication qui lui est consacrée par Glénat démontre encore une fois toute la médiocrité de cet éditeur qui nous offre à nouveau des livres fragiles, mal encollés et mal imprimés… Capitalisme sauvage quand tu nous tiens...


    - Sandman / Neil Gaiman.

    Dans le petit monde du comics, Sandman a gagné ses titres de noblesse grâce à un récit morcelé dont chaque fragment peut se lire comme une histoire complète, mais dont l’ensemble des parties forme une vaste saga sur le rêve dont les personnages récurrents ne cessent de se croiser. De 1989 à 1996, Neil Gaiman construit un univers foisonnant, passant d’une époque à une autre pour les besoins de son scénario. Picorant à toutes les traditions de contes et légendes, il cimente sa fiction dans un faisceau de références qui aboutiront à une fin aussi tragique qu’inévitable. Les variations de style graphique peuvent rebuter, chaque chapitre bénéficiant du travail d'un dessinateur différent. Cependant, ces fluctuations possèdent une justification, Neil Gaiman confiant chaque partie de son script à un artiste capable de lui conférer l’ambiance idoine.

    Pourquoi parler d’une BD qui n’est pas récente ? Tout simplement parce que les éditions Urban Comics ont décidé de réimprimer l’ensemble des épisodes en faisant table rase des forfanteries éditoriales de Panini Comics. La traduction a été repensée et quelques planches bonus ont été ajoutées. Des analyses de scénarios et des interviews complètent ces monstrueux ouvrages nous permettant de nous replonger dans un classique de la littérature. On pourra reprocher le prix excessif aux alentours de 35,00 € par album ce qui ne met pas la série à portée de toutes les bourses, mais vous pouvez toujours les faire venir dans vos bibliothèques !

    Quoi qu'il en soit, en passant de la fantasy à l’horreur gothique, Sandman offre en une seule histoire un gigantesque panorama de toute la richesse du fantastique. Une saga qui demeurera l’unique diamant de son auteur, Sandman ayant, épuisé toutes les audaces narratives de Neil Gaiman.  Il ne retrouvera jamais une telle virtuosité et ce ne sont pas ses médiocres romans qui me convaincront du contraire. Une œuvre dont la perfection dépasse tous les codes, les conventions et les stéréotypes du genre… Ce qui est déjà pas mal pour des « petits Mickey »…


    - Cromwell Stone / Andreas.

    Ma découverte de cet auteur complet allemand ne date, à ma grande honte, que de l'année dernière. Doté d’un style anguleux et jouant des possibilités narratives induites par le découpage, Andreas a trituré les capacités de la BD à explorer de nouveaux territoires au travers de scénarios flirtant toujours avec le fantastique et la science-fiction. Cette recherche de l'inquiétante étrangeté va conduire l'Allemand à s'intéresser de près à l'œuvre d'Howard Phillip Lovecraft.

    On a beaucoup glosé sur les difficultés qu’il y avait à adapter Lovecraft dans d’autres médias que la littérature. Ceci s’explique sans doute par une technique d’écriture oscillant entre une précision chirurgicale dans les nombreuses descriptions qui émaillent ses récits et un goût pour l’hypertrophie adverbiale confinant aux délires lorsque les abominations du cosmos achèvent de rendre fous les héros. Cette méthode de narration consistant à empiler les adjectifs et les adverbes les uns derrière les autres créent un effet incantatoire, une ivresse par le verbe.

    À côté de cela on lui reprochera de bâtir des dialogues plats et de négliger la caractérisation de ses personnages, mais c’est oublier que les protagonistes de Lovecraft ne sont que des appareils sensoriels placés là où ils sont pour transmettre aux lecteurs une vérité angoissante avant d’être broyés. À ces difficultés s’ajoute encore la maîtrise totale de la structure de l’histoire. Perfectionniste, Lovecraft peaufinait l'architecture narrative de ses contes. À cet égard, des nouvelles comme l’Appel de Cthulhu, l’Affaire Charles Dexter Ward ou les Montagnes Hallucinées sont des modèles de construction dramatique.

    Ces pièges ne parviennent pas à annihiler l’attrait des beautés morbides suggérées par l’écrivain et de nombreux artistes, toutes pratiques confondues, se sont frottés de front à son l'univers suintant. La plupart ont connu un échec prévisible en tentant de visualiser les créatures du « Mythe de Cthulhu » mais celles-ci s’apparentent à l’incarnation du concept « d’Horreur Cosmique ». Elles sont donc, du fait de leur statue à la limite du symbolique, peu aptes à être matérialisées de manière crédible. Certains exégètes lovecraftiens, plus prudents dans leurs démarches ont biaisé le problème en adaptant les nouvelles de Lovecraft à leurs visions propres. Cette option peut parfois aboutir à des résultats assez étranges comme le Néonomicon d’Alan Moore.

    À l’opposé de ce traitement, Andreas contourne les écueils qui lui barraient la route en s’inspirant de la cosmogonie de Lovecraft sans faire référence à aucun de ses textes. Pourtant, le synopsis de ce triptyque contient tous les éléments pour figurer dans l'univers du reclus de Providence. Ainsi le personnage principal, Cromwell Stone, nous apparait-il d’abord comme un homme traqué par de mystérieux tueurs pour avoir participé à une croisière qui fut le théâtre de phénomènes étranges. Il se réfugie dans une immense bâtisse hantée tandis que d'inquiétants voisins surgissent dans son environnement anxiogène. Le lecteur s’en doute : la maison est liée aux événements de la funèbre croisière, eux-mêmes connectés à l’émergence d’une entité divine perdue sur notre planète. Cromwell Stone, tiraillé par des forces occultes qui le dépasse n’échappera pas à son destin et connaîtra lui aussi un sort bien plus pervers que la mort…

    La dimension d'horreur cosmique donne toute son essence lovecraftienne à un récit mené tambour battant est obtenue grâce au travail graphique d’Andreas rappelant certaines gravures du 19ème siècle. Le noir et blanc tranché apporte une indéniable atmosphère à cette BD qui multiplie les visions dantesques. Cromwell Stone, bien qu’en marge de l’univers de Lovecraft peut se lire comme une synthèse de toutes ses thématiques de prédilection. Au travers de cette BD d'une rare intelligence, Andreas prouve que les meilleures adaptations sont celles qui conservent l’esprit particulier d’un auteur sans en suivre la lettre…

    Le Pire :

    Les sorties de bouses imprimés ont été si nombreuses en 2013 que je n’aurais pas assez d’un livre de 2300 pages pour en venir à bout. Autant se concentrer sur ce qui est bon…

    3. Cinéma :

    - Le meilleur : 


    Je me suis déjà fendu d’un article au sujet de ce film et de ses nombreux détracteurs. Que dire sinon que Tarantino essaie toujours d’exhumer une certaine forme de divertissement populaire sans pour autant renoncer à en faire un objet qui ne serait qu’uniquement marchand. Si on peut lui reprocher sa gouaille et quelques tics de réalisation, le résultat est néanmoins efficace et digne des séries B d’antan. Un spectacle intelligent qui marque le retour du western spaghetti sur grand écran. Que demander d’autre ?





    - Le Pire : 



     - Le Hobbit : La Désolation de Smaug / Peter Jackson.
    En s’occupant du Hobbit, juste après être sorti de la réalisation du Seigneur des Anneaux, Peter Jackson tente de refaire ce qui a fait son succès dans la fantasy. Las, il semble bien que le système hollywoodien ait dévoré l’âme de Peter Jackson avec la même rapidité que le dragon Smaug croquant un nain.

    Le moindre tic stylistique du réalisateur est multiplié par 1000. Les prises de vue aérienne se muent en complexes mouvements de caméra aussi inutiles que gerbant. Le montage accuse une paresse inouïe là où Peter Jackson n’hésitait pas  autrefois à faire des cuts violents, incisifs qui frappaient par leurs brutalités et donnaient un impact dramatique puissant au passage d’une scène à une autre. La direction photographique atonale ne saisit aucune ambiance. Les différentes séquences éclairées de façon similaire sombrent dans une platitude exaspérante. Ainsi la description d’une ville a-t-elle exactement le même étalonnage qu’une scène angoissante impliquant hallucinations et araignées géantes… La technique du 48 images par seconde confère une texture de plastique à tous les objets, achevant de sortir le spectateur de l’univers du film. Comment prendre fait et cause pour des personnages ressemblant à des playmobiles ?

    D'autre part, le scénario souffre de béances monstrueuses dues aux ajouts qui ont été nécessaires pour faire du Hobbit une saga en trois volets. Ainsi, la love-story esquissé entre un nain semblable à un surfeur californien et une elfe, totalement inutile pour le récit, leste une bonne partie du métrage d’une enfilade de stéréotypes embarrassants. Les exemples de pareilles bourdes abondent pendant ces longues et pénibles 3 heures de projection. Je ne parle pas du jeu misérable des acteurs qui torpille un ensemble déjà saumâtre.

    Le pire étant de voir que de nombreux spectateurs apprécient un tel plat faisandé. Le pire étant de constater qu’un réalisateur que j’ai admiré a définitivement vendu son âme au diable. Le pire étant d’avoir payé ma place pour cette bouse de dragon fumante, espérant encore, niais que je suis, assister à un moment de cinéma et non à un film en plastoc…

    Les résolutions 2014 :

    - Compte tenu des impératifs temporels et du besoin que l’on a parfois de se décrasser la tête (lectures, sport, jeux et autres…) je posterais un peu moins d'articles originaux. Pour l’année 2014, je me contenterais d'achever le long texte sur les vampires et j’entamerais lorsque mon emploi du temps me le permettra la révision d’un article sur H.P.Lovecraft et ses nombreuses déclinaisons.

    - À côté de cela je m’astreindrais remettre en ligne mes illustrations, BDs, peintures, courts-métrages et photographie. Ceci afin de ne pas perdre ce rendez-vous mensuel avec vous.

    - Quelques courtes critiques apparaîtront pour nourrir la Bibliothèque des Ombres, car je m’aperçois que j’ai de plus en plus tendance à oublier ce que j’ai lu. En un autre temps, je tenais un journal de lecture et le moment est venu de me contraindre de nouveau à cette discipline. Si vous rodez en ces lieux vous pourrez y trouver de quoi sustenter votre esprit ou, parfois, passer votre chemin sur tel ou tel gâchis de papiers ayant la forme d’un livre…

    Bonne Année à tous et à toutes.


    ___________________________________________

    [1] - Auteur qui influencera H.P.Lovecraft, notamment pour l'ambiance maritime déliquescente.

    [2] - Écrivain dont je raffole également et que j’avoue avoir plus lu que Hodgson, ceci expliquant cela…

    [3] - Pour reprendre son expression favorite qui revient de manière pathologique dans son discours...

    [4] - Mon avis, pour ce qu'il vaut dans le bras de fer Valls / Dieudonné : Je m'en bats les couilles ! Dieudonné, autrefois piètre humoriste s'est acoquiné à Alain Soral, ce qui le disqualifie d'office comme étant quelqu'un de raisonnable. L'attitude de Valls dans cette affaire est au choix stupidement conne ou dangereusement suicidaire. En tendant à Dieudonné (qui n'attendait que ça !) une aussi belle exposition médiatique il gave une certaine extrême-droite de nouveaux convertis ! A croire que Dieudonné à trouver un nouveau partenaire pour ses sinistres pantalonnades...

    [5] - Pour ceux que la pensée intéresse réellement et qui veulent élargir leurs champs d'investigations et qu'un peu d'effort dans la lecture ne rebute pas, je recommandes quelques ouvrages qui valent bien plus que la marmelade de mots de Soral :  Éloge de la Fuite / Henri Laborit ; La Nouvelle Grille / Henri Laborit ; Ecoute Petit Homme / Wihelm Reich ; Psychologie de masse du Fascisme / Wihelm Reich ; Essai d'exploration de l'Inconscient / C.G.Jung ; L'unique et sa Propriété / Max Stirner ; liste non exhaustive, bien évidemment... D'une manière générale préférez toujours l'original à l'imitation...

    [6] - Qu’on nommera manga « pour fille » bien que cette définition ne corresponde pas vraiment à la réalité d’un courant tiraillé entre d’énormes différences de tonalité...

    dimanche 10 février 2013

    Foutage de gueule ultime : Django Unchained et le communautarisme.

    Pour cette fois-ci, la critique ne concernera pas le film en lui-même puisque Django Unchained offre aux spectateurs un honnête divertissement. Certes il ne s'agit pas du chef-d’œuvre du siècle, mais après une année de films de merde encensés de manière exagérée par la presse, voir une série B décomplexée qui n’en oublie pas de placer dans la ligne de mire de ses exigences les plaisirs multiples du dialogue et de l’écriture avant de discuter avec les colts, ça donne le moral ! Quentin Tarantino cisèle avec un soin d'orfèvre ses répliques, obsédé par la musicalité des mots au point d’inviter l’Allemand et un peu de Français dans sa narration.

    Dessin de JorisLaquittant

    Les ennuis du film proviennent me semble-t-il d'une série de mauvaises interprétations des intentions de Tarantino. Ainsi, Spike Lee, un réalisateur engagé sur la cause des Afro-Américains, se pose en détracteur outré, choqué par l’utilisation d’un contexte historique et du maniement du mot « nigger ». Et tant pis si le film bonnis par ses malédictions semble fédérer les spectateurs. Le fait que Spike Lee appartienne à la communauté Afro-Américaine lui donne t-il forcément le pouvoir de condamner de façon péremptoire le travail de Tarantino ? La lecture d’une œuvre par son biais communautaire comme unique critère de jugement est-elle recevable ? Dans cette optique, nombreux sont ceux qui accusent Tarantino de « racisme » ou de complaisance dans la violence. Toutes ces allégations me paraissent infondées, inspirées par une grille de lecture critique étroite en porte à faux avec le véritable contenu de cette série B de haute tenue.

    Quentin Tarantino choisit le cadre de l’esclavagisme dans les états du Sud car ces sombres événements lui donnent l’occasion de s’adonner à deux genres en une seule histoire, manipulation formelle déjà à l'œuvre tout au long de sa filmographie. En le formulant de manière plus correcte, la sélection de l’époque lui a été probablement dictée par ses envies de cinéma. Dans Django Unchained il exhume le Western Spaghetti[1] et la Blaxploitation et tout comme les westerns ritals situaient leurs scénarios les plus gauchistes durant la révolution mexicaine, Tarantino utilise un schéma similaire pour traiter son sujet. Analysons un peu plus en détail les genres[2].
    Le premier "Django" de Sergio Corbucci.

    Western Spaghetti : contrairement à de nombreux westerns de l’âge d’or américain, Tarantino concentre sa narration sur un chasseur de prime : le docteur King Schultz (Christoph Waltz). Hors, l’archétype du chasseur de prime n’a que peu été prisé par le western américain. Pratiquant la justice expéditive, ces sinistres personnages nuisent à la mythologie des westerns classiques qui lui ont préféré les figures du bandit repentant et du shérif. Si John Ford a parfois dépeint la face sombre de la conquête de l’ouest, il a toujours conservé une touche de déférence pour le mythe du Pionner [3]. 

    Chez les Italiens cette révérence pour les origines de l’Amérique n’existe pas. Ils n’ont pas hésité à salir le western, à le rouler dans la boue. Le cadre historique sert de prétexte pour explorer des narrations singulières, aussi le western se métamorphose-t-il en tragédies antiques, en histoire relevant du fantastique gothique ou lorgnant sur le manifeste politique dans le sous-genre nommé ironiquement Western Zapata. C'est donc ce Chacal des grandes plaines de l’ouest, le chasseur de prime qui sera choisi comme personnage emblématique pour désacraliser de façon iconoclaste le stéréotype du cowboy, le replaçant dans un contexte brutal et paradoxalement bien plus proche de la vérité que les anciens westerns à la John Wayne.

    Django Unchained s’inscrit dans cette tradition, mais signalons qu’à l’inverse de ce que supposent nombre de ses détracteurs, Tarantino ne se réfère nullement au maniérisme de Sergio Leone, géant rapidement adoubé par les défenseurs du bon goût [4]. Tarantino exhume des cinéastes dans les franges les plus méconnues du western à l'italienne, naviguant entre exploitation pure et expérimentation tous azimuts pour donner naissance au meilleur de la série B. Il préfère au maestro la mise en scène brut de décoffrage de Sergio Corbucci à qui l’on doit le premier opus de « Django » ainsi qu’un des chefs-d'œuvre du genre, le Grand Silence . Un film glaçant dans tout les sens du terme qui revient sur une des pires pages de l’histoire des États-Unis en contant le massacre de toute une ville par des chasseurs de prime menés par un Klaus Kinski psychopathe.


    Quentin Tarantino suit donc les codes du Western Zapata dans lequel un étranger (ici le chasseur de prime Schultz) prend sous son aile un pauvre péon mexicain (ici l’esclave « Django ») pour lui enseigner les rudiments de la révolution. Souvent, les intérêts des protagonistes ne se rejoignent pas et le péon doit faire face à son mentor pour le tuer. Dans Le Dernier Face à Face de Sergio Solima, un enseignant (Gian Maria Volonté) est pris en otage par un bandit (Tomas Milian) se battant pour la cause des péons. Chemin faisant les deux hommes sympathisent. Très vite l’enseignant prend goût à cette vie et s’il aide volontiers les rebelles aux débuts, ses appétits augmentent. L’homme timoré que la violence du bandit terrifiait fait place à un général assoiffé de sang et de sadisme. Tarantino ne cite pas ce film précis, mais le duo Schultz/Django use de cette dichotomie. 

    Une partie des citations filmique me paraissent provenir de Lucio Fulci dont Tarantino partage la fascination pour la violence expressionniste et les ambiances poisseuses. Plus connu pour ses films de zombies, Fulci a œuvré dans tous les genres du cinéma italien. Les westerns de l’époque lui procurent un terrain d’expérimentation pour visualiser des cauchemars. Son western Le Temps du Massacre comporte quelques scènes typiques de son approche frontale du malsain : le fils dégénéré d’un riche propriétaire foncier dont la démarche de zombie exagère l’aura maléfique s’amuse à jeter des paysans en pâture à ses chiens, manipule son père et enfin parvient à vaincre une première fois le héros, nous offrant une longue séquence de quinze minutes de sadisme gratuit durant lequel notre cowboy sera fouetté à mort lors d’une réception mondaine. Django Unchained reprend ainsi certains de ces passages clés en les réinterprétant. Entre Sergio Corbucci et Lucio Fulci, Tarantino va chercher ses références dans le bis craspec plutôt que chez le plus acceptable Sergio Leone.
    Depuis quelques lignes déjà j’écris « Django » entre guillemets. Il y a une explication assez simple, et qui porte un autre regard sur la signification du titre du dernier Tarantino. Succès-surprise, le premier Django de Sergio Corbucci, a poussé les producteurs italiens à inscrire leurs créations en cours dans l’ornière de ce film. Sans logique le nom de Django a été apposé à toute une pelleté de pellicules n’ayant que peu ou pas de rapport avec le Django premier du nom. Le western gothique Tire encore si tu peux de Giulio Questi [5] est aussi connu sous le nom de Django tire encore si tu peux sans que Django (Franco Nero) n’y apparaisse. On peut encore citer : Quelques dollars pour Django ; Django tire le premier ; Django prépare ton cercueil ; Django le justicier ; Poker d’as pour Django ; Le retour de Django ; Avec Django la mort est là ; Django porte sa croix ; Django prépare ton Cercueil ; Avec Django ça va saigner ; etc.… 

    Ainsi le nom de Django est-il un autre synonyme pour « l’homme sans nom » de Sergio Leone. Au fond Django est presque une fonction, c’est l’homme qui apporte la violence. Le « Django » incarné par Jamie Foxx n’est rien d’autre qu’une nouvelle matérialisation de cet esprit vengeur dont nous ne connaîtrons jamais le véritable nom… Pas un hasard si Quentin Tarantino a choisi ce titre pour son film et comme patronyme pour son héros. En procédant de cette manière il s’inscrit dans la droite ligne de la mythologie héritée du western italien.

     
    Blaxploitation : Dans le petit monde de la blaxploitation qui, il me paraît nécessaire de le rappeler a été principalement créé par les américains d'ascendance WASP pur jus à des fins bassement mercantiles, c'est-à-dire s’attirer les faveurs du public noir, les héros sont noirs. Les blancs sont cantonnés au rôle de sous-fifre ou de pourris ultime. Le mot « Nigger » fuse dans toutes les phrases. Le plus célèbre des films de Blaxploitation, Shaft de Gordon Parks voit son protagoniste éponyme aider une police impuissante à enrayer les cartels de la drogue. Shaft arrive à ses fins non sans oublier de coucher avec une blanche, pour l’humilier une scène plus loin. Si les films de Blaxploitation se déroulent fréquemment dans des environnements urbains, certains sont cuisinés à d’autres sauces, dont celle du western. En montrant son héros triompher des blancs, Tarantino inscrit son œuvre dans cette tradition. Mais si Quentin Tarantino aime à se délecter de ce type de cinéma, il en connaît les étroites limites. Le propos racial unidimensionnel dessert souvent ces productions dont l’intérêt purement mercantile n’est que rarement transcendé. Aussi l’accole-t-il à d’autres genres, le film d’amour dans Jackie Brown ou le western spaghetti dans Django Unchained. D’autant que la musique fait clairement référence à tout un pan de la culture afro-américaine, depuis le funk jusqu’au rap.
    On reproche au réalisateur de ne jamais se séparer de sa cinéphilie. Cependant même s’il reste fasciné comme un gamin par ces prédécesseurs, Tarantino est loin d’être un plagiaire. À l’inverse d’un Ridley Scott frappé par Alzheimer, ses références sont digérées pour construire un univers cohérent avec une dramaturgie fonctionnant à plein rendement.

    Que raconte Django Unchained d’ailleurs ? Simplement la quête d’une des nombreuses incarnations de « Django » à la recherche de sa femme prisonnière des enfers. Le film est à peine commencé depuis dix minutes que le réalisateur nous donne les clés pour comprendre ses intentions. Il transpose l’histoire de Siegfried ou, tout du moins une de ses variations, dans le cadre du western. Ainsi « Django », comme Siegfried doit-il traverser les enfers et combattre un dragon pour grimper au sommet de la montagne et délivrer Broomhilda (Kerry Washington). 

    L’adjonction du personnage de Schultz à « Django » ne fonctionne pas dans une transmission du savoir du type « du maître blanc vers son gentil sauvage ». Schultz n'utilise de paternalisme condescendant envers Django. Tout au plus lui donne-t-il les armes et lui enseigne-t-il à jouer un rôle qui lui permettra d’accomplir sa quête. Personnage égaré, issu de la culture germanique, à l’époque en plein essor, Schultz se situe en total décalage avec le monde qui l’entoure. Si Django demeure mutique durant la première heure, il faut comprendre qu’après avoir été battu comme du plâtre et avoir été métamorphosé en bien de consommation, il ne lui reste plus que quelques oripeaux épars de confiance en son prochain. L’association Django/Schultz commence comme par un échange de service, mais elle évolue en une profonde amitié. Schultz traite Django en égal, voire en un membre de sa famille. Ce résidu d’humanisme, inutile dans l’univers brutal du western, que porte en lui le chasseur de prime signera son arrêt de mort. 

    L’esclavagisme en Amérique et sa cohorte d'horreurs se transforment sous la caméra du réalisateur en un enfer ou l’hypocrisie de la civilisation dissimule la bêtise et sa compagne, la barbarie. L’utilisation des abominations d’une époque n’est qu’un outil narratif pour poser des barrières infranchissables à son protagoniste. Tarantino ne souhaite aucunement nous expliquer que l’esclavagisme c’est mal par une démonstration dramatique ! Il confie ce bourbier à d’autres [6] (dont Steven Spielberg qui avait déjà traité le sujet avec emphase et force séquences larmoyantes dans Amnistad). Tarantino compte sur la jugeote des spectateurs pour conserver à l’esprit qu'il réalise une fiction et non une reconstitution scrupuleuse. Les hectolitres de sang nous assurent que ceci est très exagéré.
    La violence, cet objet de détestation du cinéma de genre par les défenseurs du bon goût a toujours été pointé du doigt depuis l’apparition des premiers films d’horreur jusqu’à maintenant. Elle continue pourtant d’être l’objet d’un désir cynégétique de la part de nombreux cinéastes, dont certains très respectables.[6] En cinéaste chevronné, Tarantino s’en sert avec un art consommé. Sa connaissance des différentes méthodes utilisées dans sa représentation à l’écran lui permet de mêler deux niveaux de mise en scène. Le premier et le plus visible éclate lors des scènes de fusillades durant lesquelles les crânes et les corps explosent, balayés par des impacts surpuissants dans des gerbes de sang numériques hallucinantes. De telles hémorragies monstrueuses dédramatisent et théâtralisent les échanges de coups de feu, les métamorphosant en un ballet morbide exécuté avec maestria. Le deuxième niveau intervient à l'intérieur de deux scènes : le combat des « mandigos » et celle du dépeçage d’un pauvre bougre par des chiens enragés. Quentin Tarantino découpe ces actes de barbarie en flashs épars les épiçant de bruitages liquides immondes. Cette méthode relève de la suggestion, une approche efficace et terrifiante. Notre imagination aiguillée par l’enchaînement syncopé des gros plans construit une action bien plus redoutable que celle que pourrait visualiser le cinéaste en nous dévoilant tout (ce qui en outre ressemblerait à de la provocation gratuite et peu intelligente tout en banalisant des agissements inhumains). En procédant de la sorte, Tarantino nous envoie une note d’intention imagée qui dit ceci : « J’use de la violence comme outil narratif mais je ne m’octroie pas le droit de basculer du côté de la basse exploitation. » La violence réelle, ayant existé ou ayant pu exister, bénéficie d’un traitement elliptique qui la rend terrifiante à nos yeux. La violence de « Django » au contraire trouve ses racines dans le domaine du grotesque, du Grand-Guignol. Les hectolitres de sang la dédramatisent immédiatement. Nous savons que tout cela est impossible, qu’il s’agit d’un ballet épique qui nous soulage de ce que nous avons subi précédemment.

    S’il faut voir un propos politique dans ce film, il n’entre à aucun moment dans des considérations sur les rapports raciaux. Quentin Tarantino situe ces derniers rebondissements dans un enfer qui se nomme Candyland. Un nom de parc d’attractions pour suggérer que la folie et la bêtise se drapent dans d’hypocrites oripeaux de bienséances. Que l’enfer au quotidien modèle les hommes pour les métamorphoser en démons dociles qui règnent d’une main de fer sur le petit royaume que leur octroie dédaigneusement le maître des lieux. Dans la scène clé du film qui oppose ainsi Django et Schultz à Léonardo DiCaprio, le véritable dragon trouve son incarnation dans le vieux serviteur Stephen (Samuel L. Jackson), un personnage ingrat impeccablement interprété par Samuel L Jackson, un laquais enfermé depuis si longtemps dans son rôle que les vexations et les humiliations sont devenues la seule satisfaction de son existence. Stephen modèle ses comportements pour plaire à son maître et parfois le manipuler pour jouir de ses sautes d'humeur. 
    À ce moment de l’histoire, le réalisateur nous a suffisamment triturés pour qu’on soit sur ses gardes. Chaque phrase prononcée lors d’un interminable dîner se métamorphose en un duel plus violent que tous ceux auxquels nous avons assisté. Poussé à bout, Schultz finit par exploser et descend l’infâme Calvin Candie. Il libère la violence que nous avons accumulée pendant deux heures. La suite se situe en droite ligne d’une catharsis qui était attendue depuis longtemps. Le réalisateur ne nous ment plus sur sa manière classique de procéder. Tarantino s’est débarrassé des derniers oripeaux de sophistication qui hantait ses précédents opus pour nous faire croire à nouveau à une histoire simple.

    Alors, qu’en est-il des accusations de racisme ? Comme nous l’avons vu, le réalisateur a choisi son contexte en fonction des scènes qu’il voulait y mettre. Il a soigneusement balisé le terrain en nous faisant confiance pour pouvoir digérer cette époque et ces mœurs antédiluviennes, mais dont les spectres se sont enracinés dans les cervelets de n’importe quels êtres humains. Non, Django Unchained n’est pas une fiction raciste au sens où l’entendent ses détracteurs du Net qui veulent l'analyser au moyen d’une seule grille de lecture. Cette méthode demeure toujours réductrice des nombreuses idées qui traversent une œuvre.

    S’il fallait chercher une lecture idéologique au travail d’écriture de Tarantino, il reposerait en partie sur des personnages bien construits qui symbolisent chacun à leurs manières des tournures d’esprit différentes. Tarantino va s’échiner pendant tout le film à opposer deux individus isolés, le couple de déracinés Django/Schultz, capables de réflexion et de raison vis-à-vis de leurs entourages, à des brutes ignares dont le manque d’intelligence décidera de leurs perte. 

    Sous ses aspects de western sanguinolent, Django Unchained ne discute que de cela. Schultz et Django s’adaptent à leur monde de diverse manière tout en faisant preuve d'imagination et de panache, les personnages qui les entourent demeurent coincés dans leurs certitudes et leurs habitudes, incapable d’évolution. Ils ne voient pas d’autres ressources que les schémas comportementaux de leurs ancêtres. Ce sont tous des moutons de panurge qui ne savent pas se remettre en cause. 




    À ce titre, Stephen est emblématique puisqu’il représente une fonction et a laissé son humanité se fossiliser pour conserver son poste de petit dieu de son univers étriqué. Stephen constitue l’ennemi le plus important du film et sans lui le métrage aurait perdu de sa dimension complexe. Il renvoie à toutes les personnes qui ont aidé servilement l’oppression : par crainte du fouet, de la mort, puis par habitude et enfin par sadisme. Quant à Calvin Candie si celui-ci est éduqué il se fourvoie dans une fausse science, la phrénologie, tout en disposant d’une immense bibliothèque (symbole du savoir) qui ne lui sert que de décoration là où Schultz connaît les livres et leurs auteurs…
    En terminant sur une note cynique, l’image des deux esclaves qui restent dans leur cage malgré la porte ouverte, le film achève de démontrer que la plupart des hommes ont les plus grandes difficultés à se sortir des schémas que leur impose la société qu’ils s’approprient [7]. Qu’on ne s’y trompe pas, tous les personnages de cette histoire recèlent leurs parts d’ombre. Bien qu’ils possèdent un code de conduite, nos deux héros restent des loups pour leurs prochains de par l’activité qu’ils exercent. Schultz cherche certes à se racheter en assistant Django mais il pratique une profession qui parodie la justice. 
    Non, Django Unchained n’est pas un film qui se veut une réflexion sur l’esclavagisme ou la lutte des races, mais juste un conte de fées pour adulte qui démontre qu’entre la barbarie et la civilisation, il n’y a qu’une mince couche de vernis qu’il suffit de gratter pour révéler notre véritable et sombre nature. Un très bon film donc, au scénario efficace et qui, même sans forcément connaître tout le faisceau des influences de Quentin Tarantino [8] (On ne reproche pas à Martin Scorcese d’être lui aussi un recycleur d’image en puissance alors qu’il se réfère tout autant à ses prédécesseurs que Tarantino) possède une réalisation élégante, une photographie léchée et une narration sans faille.


     
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    [1] Ouvrage que je recommande chaudement à ce sujet, pourvu d'une iconographie exhaustive : Il était une fois le Western Européen de Jean-François Gire aux éditions Bazaar & co.

    [2] "Le genre devient intellectuellement stimulant lorsqu'il implique une codification rigide, une série de conventions contre lesquelles s'insurger. Établissons d’emblée les règles à dérégler puisque c'est souvent en dérogeant à un système établi que le film de genre produit son discours..." in Vies et morts du Giallo de 1963 à aujourd'hui dirigé par Alexandre Fontaine Rousseau pour Panorama Cinéma p. 22.

    [3] « l’Esprit Pionner » comme l’a surnommé Stephen King sur le ton de la plaisanterie dans son excellent essai Anatomie de l’horreur pour définir ce qui imprègne les fictions des années 50-60…

    [4] Je ne remets pas en cause l’excellence des films de Leone, mais son ombre gigantesque a enterré un peu vite des perles du cinéma de genre.

    [5] Western totalement barré et que je vous conseille fortement, cher lecteur…

    [6] Il y aurait de très nombreuses observations à faire à ce sujet, mais si un film idiot peut résumer le débat, Funny Game de Michael Haneke se pose là. Le cinéaste s’échine durant deux heures à exécuter une œuvre « dégoutante » tout en conservant une réalisation classieuse qui… enjolive les actes odieux de ses antihéros. Du cinéma prétentieux qui ne considère les productions horrifiques qu’en fonction de leurs définitions la plus primaire. Haneke ignore que la représentation de la violence dépend de plusieurs gradation graphique en fonction de l’effet voulu…

    [7] A ce sujet je pourrais disserter quelques temps de l’aliénation au quotidien. Du glissement sémantique qui c’est établi entre la dénomination chômeur et demandeur d’emplois ou dans le fait que ce sont les chômeurs qui doivent se vendre sur le marché du travail… En poussant pas trop loin le raisonnement on pourrait presque constater que le salariat prend la forme sournoise d’un auto-esclavage…