Après m’être penché un long moment sur Ethel Arkady, je reviens aux Chroniques de Yelgor avec certaines joies pour vous partager une toute nouvelle illustration de Didizuka. Celle-ci s’est imposée à l’occasion d’une discussion avec la dessinatrice : à quoi ressemble la croix de l’Unique, cette religion qui lie les différentes seigneuries du royaume ?
Grâce à Didizuka, je le sais ! De mes explications un peu embrouillées – en effet, à l’inverse des récits mettant en scène ma redoutable féline, le monde de Yelgor demeure flottant, sujet à toutes les possibilités qui me traversent l’esprit – elle a créé cet étrange symbole qui renvoie au rigorisme catholique, tout en étant quelque chose d’autre, de plus bizarre, inquiétant, gothique…
Cette image constituera un bon point de départ pour un prochain chapitre…
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mardi 13 décembre 2022
Les Chroniques de Yelgor : chant deuxième : La Nuit du Fer-Vivant : L'Unique
vendredi 13 septembre 2019
La Femme Écarlate : la Couverture
Pitch :
Alan
Svartur et les siens se retrouvent coincés dans la petite communauté de
Skull-city après une panne de voiture. Les autochtones manifestent un
intérêt grandissant pour les citadins et peu à peu, l’hospitalité des «
bons gars du sud » se transforment en piège…
De manière comique, c’est ma critique sur le livre Redneck Movies : ruralité & dégénérescence dans le cinéma américain de Maxime Lachaud qui a mis le feu aux poudres de mon imaginaire avec un petit bout de texte fictionnel en préambule, reproduisant l'ambiance les archétypes du gothique sudiste. Ma compagne – outre son rôle de correctrice avisée – a pour sa part ajouté du carburant dans la rédaction avec quelques suggestions bien tordues qui se retrouvent telles quelles dans le résultat final.
N’ayant pas envie de faire dormir ce récit – que je trouve réussi, une fois n’est pas coutume –, je vais donc le mettre à disposition d’un potentiel public en profitant des facilités d’impression que fournit la toile. Mais il me fallait une couverture… Et je ne peux pas toujours solliciter Duarb Du & Didizuka qui m’ont déjà gâté en terme d’iconographies remarquables.
J’ai demandé à une vieille connaissance de mes années d’étude, un de ses dessinateurs stakhanovistes au trait se partageant quelque part entre un expressionnisme bouillonnant et un penchant pour la simplification stylisé de la forme de réaliser la devanture de l’ouvrage : EXP. Étant disponible, il a accepté la tache, ce dont je lui suis reconnaissant.
Exp fait partie de ces personnes qui ont baigné comme moi dans la culture gore et punk avant que le grand ripolinage des années 2010 n’emporte tout ça dans les oubliettes psychiques. Qui de plus idéal que lui pour illustrer ce roman atypique ?
Tout comme pour celle des Chroniques de Yelgor avec Duarb Du, nous avons commencé par discuter autour de croquis avant d’aboutir à la couverture finale…
Trois brouillons simples qui reprennent une idée similaire : donner un symbole au clan de dégénérés révérant la fameuse « Femme Écarlate ». Pour ce faire, il fallait conjuguer la vision des collines arides de la région, ainsi que l’image des serpents, ces reptiles ayant un rôle non négligeable dans l'intrigue. Mon choix s'est porté sur le premier essai qui avait un quelque chose d’ésotérique avec une légère pointe d’influence de films d’horreur des années 80.
Deuxième version, aux traits d’abord pour bien cerné le motif, retravailler ensuite dans un écarlate faisant écho au texte. Cette fois, le dessin se simplifie pour devenir une sorte de logo : l’emblème de la religion du cru. Le titre est inclus dans la montagne de feu, mais à ce stade il se fond un peu avec le reste.
Plusieurs essais « psychédéliques », mais un brin trop chargé en ce qui me concerne. Cependant, le titrage jaune se détache bien de l’ensemble, ce qui nous aiguillera pour la version finale.
Deuxième version, aux traits d’abord pour bien cerné le motif, retravailler ensuite dans un écarlate faisant écho au texte. Cette fois, le dessin se simplifie pour devenir une sorte de logo : l’emblème de la religion du cru. Le titre est inclus dans la montagne de feu, mais à ce stade il se fond un peu avec le reste.
Plusieurs essais « psychédéliques », mais un brin trop chargé en ce qui me concerne. Cependant, le titrage jaune se détache bien de l’ensemble, ce qui nous aiguillera pour la version finale.
Je
vous invite à jeter un œil sur ces BDs dans lesquelles se manifeste son
goût de l’humour (noir) et de la dérision. Les amateurs des opuscules
désormais disparus comme Hara-Kiri ou Zoo du Professeur Choron en auront
pour leur pesant de cacahouètes. Pour ma part j’ai eu la chance
d’assister à la naissance de son trio de crétins de prédilection, les
flics de l’enfer, les pieds nickelés de la bavure : Mass ; Turba &
Fion. Tout un programme !
Cliquer sur l'image !
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Un peu de musique pour se mettre dans l'ambiance...
mercredi 7 mars 2018
Les Chroniques de Yelgor : version Chibi (by Didizuka)
Pris entre la rédaction d'une nouvelle histoire à quatre mains et une période de boulot plus intense que d’habitude, l’illustration du dernier chapitre des Chroniques de Yelgor prend un peu de retard, bien que le texte soit déjà rédigé. Mais la aussi talentueuse que précieuse Didizuka s’est fendue de quelques illustrations dans le style « Chibi ». L’occasion de découvrir les personnages sous un nouveau jour… Un grand merci à elle pour sa prolixité ! Je vous laisse apprécier.
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| Small Eldridge |
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| Small Allytah |
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| Small Tigrishka |
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| Small "Le Dauphin" |
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Un peu de musique pour se mettre dans l'ambiance...
lundi 20 novembre 2017
Les Chroniques de Yelgor : La Nuit de l'Auberge Sanglante chap 22/25
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| Illustration par Didizuka |
[Chapitre 16 : Ark'Yelïd]
[Chapitre 17 : Des Adieux]
[Chapitre 18 : Le Dauphin]
[Chapitre 19 : Allytah]
[Chapitre 20 : L'Arsenal]
[Chapitre 21 : Chevaux d'Acier]
Un peu de musique pour se mettre dans l'ambiance...
[Chapitre 17 : Des Adieux]
[Chapitre 18 : Le Dauphin]
[Chapitre 19 : Allytah]
[Chapitre 20 : L'Arsenal]
[Chapitre 21 : Chevaux d'Acier]
Tigrishka éprouva un instant de lassitude. Elle ne s’était pas reposée depuis qu’elle avait combattu l’horreur qui avait dévoré sa sœur, noyant dans une surcharge d’activités les regrets qui la torturaient. Elle se flagellait de ne pas être intervenue plus tôt, mais elle n’avait pas eu les moyens de réaliser la gravité de la situation tant elle était occupée par les rescapés. L’organisation de l’abri grouillant d’une foule bigarrée ainsi que les velléités autoritaires de son frère Yvain l’avaient distraite plus que de raison. Lorsque le Dauphin la tira par la manche, interrompant son dialogue et le fil amer de ses pensées, elle esquissa un mouvement de défense, manquant d’envoyer une volée labourer les joues encore pleines du gamin. Elle devinait que sa queue s’ornait de poils hérissés. Le vieux Gobelin – Labouk – orienta ses yeux globuleux vers le jeune homme.
— Qu’est-ce que tu veux ? gronda Tigrishka, s’efforçant de rentrer ses griffes dans leurs fourreaux de chair. Tu es guéri ? C’est très bien, mais je n’ai pas le temps de m’occuper de toi pour le moment…
Le Dauphin ouvrit la bouche, mais seul un pitoyable miaulement s’échappa de ses lèvres. Le genre de cri que son père aurait fait jaillir de la gorge de cette Sylvestre arrogante. Il serra les poings de rage contre sa tunique. Il détestait ce voyage et ces gens malpropres lui déplaisaient au plus haut point.
— Bon, tu ne peux pas encore parler, soupira Tigrishka en le toisant. Mais c’est pas une raison pour nous embêter !
— Qui c’est au juste, ce mouflet ?
Le Gobelin contemplait le Dauphin qui se sentait sali par le contact oculaire de cette créature de basse extraction. Tigrishka soupira de nouveau. Sa mère ne lui avait donné que des informations parcellaires.
— D’après ce que j’ai compris, c’est le fils du roi Jehan.
— Oh ! je vois… C’est vrai que ça va mal dans la capitale. Beaucoup de gens remettent en cause sa légitimité. Ça et les explosions de sigils piégés dans les rues… Mais pourquoi nous a-t-on amené le bâtard royal ? Après tout, il n’y a pas que des partisans de Jehan dans le coin, loin de là…
— Ça, il faudra le demander à ma mère. Apparemment, elle le connaissait autrefois.
— Impossible ! Pour qu’une Noctule comme elle connaisse le roi, il aurait fallu qu’elle participe à la guerre contre les Dieux Noirs contre son camp...
— Tu y as participé, toi ?
— Ouais, mais je n’étais que dans les postes reculés des marais. Et crois-moi que si j’avais ce putain de roi en face de moi, j’aurais deux ou trois choses à lui dire sur la présence de SES hommes dans NOS marais… Bref, je n’ai pas vu de Noctule.
— Elle ne parle pas beaucoup de son ancienne vie, grommela Tigrishka. Elle nous a appris à nous battre, mais elle n’a jamais dit d’où elle connaissait tout ça.
— Cette histoire pue. Crois-en un vieux Gobelin. Quand on en saura plus, crois-moi, on sera dans une telle mouise que cette soirée nous paraîtra idyllique. Pour ceux qui seront encore en vie, bien sûr.
— De toute façon, on n’a pas le choix, il faudra faire quelque chose pour Vanakard.
— Cet imbécile…
Le Dauphin en avait assez de cette conversation qui attisait les braises de sa migraine. Il tira de façon plus insistante sur la manche de Tigrishka. Elle lui jeta un regard noir, ses babines se retroussant sur ses crocs. Elle s’empara de sa main.
— On se retrouve dans le grand réfectoire, Labouk. Réunis les hommes de ton clan. Je crois que tu vas savoir de quoi il retourne.
L’attention de Tigrishka se focalisa enfin sur le Dauphin.
— Quant à toi, tu m’accompagnes !
Elle l’entraîna à sa suite. Le Dauphin tenta bien de s’arracher à sa poigne, mais les coussinets de la Sylvestre s’étaient transformés en un étau qui l’enchaînait à elle. Il grogna du mieux qu’il put, protestant contre ce traitement, mais rien n’y fit. Tigrishka traversa une volée d’escaliers et des couloirs étroits uniformes. Lorsqu’il réalisa qu’elle l’avait lâché dans une immense pièce enfumée, une dizaine de visages rougeauds le dévisageaient. Il distingua d’énormes casseroles à travers une épaisse bruine de cuisson, siège d’une intense activité volcanique. Des silhouettes vaporeuses s’agitaient en tous sens en un vaste ballet chaotique. Bientôt, une cohorte d’êtres se dirigea vers eux. Il essaya de filer, mais la Sylvestre, attentive au moindre de ses mouvements, lui coupa toute échappatoire.
Des matrones, de vieux briscards aux oreilles mâchouillées, des visages zébrés de cicatrices et de rides, des Gobelins verruqueux le cernèrent de toutes parts. Cette horde puant la graisse, les émanations de cuisson et la sueur rance, se poussait des coudes, s’amusant de lui, se nourrissant de sa désorientation passagère. Des rictus cauchemardesques tordaient leurs bouches grotesques aux dents manquantes. Quelques lagomorphes impassibles débitaient des légumes à une effrayante vitesse à l’aide de leurs incisives démesurées. Ils portaient tous des tabliers blancs. Ils relevaient parfois les yeux pour apercevoir la nouveauté qui distrayait la vie de la cuisine avant de retourner à leurs occupations. Une lueur d’intérêt malsaine pétillait au fond du regard de tous ceux qui cernaient le Dauphin. Il retint une très forte envie de chier. L’odeur nauséabonde qui l’enveloppait provoqua un haut-le-cœur qu’il contint avec un effort de volonté, ravalant la bile âcre qui remontait de son estomac.
— Vous aviez besoin d’un apprenti ? Je crois que ce garçon doit se faire une petite idée de l’existence.
Le Dauphin ne savait plus où se mettre. Il tenta de s’éloigner du groupe d’adultes, mais le plus grand d’entre eux s’approcha de lui.
— C’est qui cette croquette ?
— Peu importe. Faites-lui faire le service.
— Écoute, Tigrishka, on est tous redevables d’une façon ou d’une autre à ta mère, mais on aimerait pouvoir retourner à la surface. Surtout, je n’ai pas les dons de ton pè…
Tigrishka tendit la patte vers lui. Elle contempla le visage sévère du lagomorphe.
— Je n’ai pas encore eu le temps de le pleurer. Il n’y a que ma mère et le Chevalier qui savent ce qu’il faut faire pour Vanakard. En attendant, autant manger un peu et s’organiser. Je vais voir les clients dans la grande salle. D’ici à ce que tout soit prêt, tu peux faire travailler « la croquette ».
Les hommes, les femmes et d’autres créatures se serrèrent autour du Dauphin qui frissonna dans ses chausses. Le plus imposant des cuistots lui adressa un sourire torve. Il s’empara des mimines royales de ses puissantes pognes rêches.
— Mes gens ! Alors toi, tu n’as jamais dû bosser un seul jour de ta vie. C’est quoi ton blaze ?
Le Dauphin gargouilla une éructation à peine sonore. L’homme pencha sa tête, faisant semblant d’écouter puis il émit un long rire tonitruant. Il haussa les épaules et se tourna vers ses ouailles.
— Eh bien ! Je ne pense pas qu’on en tirera grand-chose. Je vais t’appeler « la potiche ». Bon, la potiche, tu vas prendre les plateaux et commencer à faire le service. C’est peut-être la fin du monde, mais on ne partira pas le ventre creux. Il n’y a rien de tel qu’un gueuleton avant de se foutre sur la gueule !
Ce faisant, le gros cuistot le conduisit en le poussant vers une longue file de plateaux bourrés d’écuelles en terre dans lesquelles clapotait un rata fumant indéfinissable. Chacun épiait ses réactions avec un intérêt gourmand, mais le Dauphin ne pouvait se résoudre à exécuter les besognes des esclaves.
— Eh bah ! Allez, la potiche ! C’est pas bien compliqué, tu sais ! Tu prends les plateaux, tu les descends dans la salle qui se situe juste à ta droite après l’escalier. Vas-y. Allez !
L’homme lui colla une tape au derrière qui résonna dans toute la pièce. Le Dauphin poussa un petit cri étranglé de surprise. Ses fesses le chauffaient et il bouillait de rage sous le coup de l’humiliation. Observant avec défiance le cuistot et ses sbires, il s’empara de sa charge, redressant la tête. Le poids le décontenança, mais il se força à conserver une allure princière. Son attitude altière stupéfia ses tourmenteurs qui se turent avant de retourner à leurs tâches. Le Dauphin se plierait à leur volonté, le temps de recouvrer sa voix. Puis il userait de son autorité naturelle pour mettre tout ce beau monde sous sa coupe, se vengeant dans la foulée de la Noctule et de Tigrishka.
Il descendit une volée d’escaliers en colimaçon, ses bras l’élançant sous le poids du plateau. Derrière lui, il percevait des mouvements d’autres personnes qui l’accompagnaient pour faire le service. Les plans de l’abri le déconcertaient. Tout lui paraissait illogique par rapport au palais de son père. Le jeune garçon flottait dans une imprécision déroutante, mais paradoxalement, il avait enfin trouvé un but à son existence, une donnée qui le sublimait et conférait une certaine importance à ses gestes. Il avait traversé un tunnel angoissant pour en ressortir grandi. La Noctule lui avait presque rendu service en l’attaquant.
Il déboucha dans la grande salle du réfectoire. L’endroit s’étendait à des lieux de distance et la foule bigarrée échappée de l’auberge ne parvenait pas à le remplir. Ils s’étaient tassés entre eux dans un réflexe grégaire, n’occupant que quelques tables dans le coin droit. La luminosité artificielle lui perçait les rétines, titillant encore la douleur qui chatouillait son front depuis son réveil. Il posa le plateau devant un vieux lagomorphe qui bavait un peu. La créature humanoïde le remercia d’un signe de tête sans le reconnaître. Les quelques autres serviteurs distribuaient aussi les plats devant les gens qui s’attablaient aussitôt, engloutissant le rata et l’hydromel, mastiquant bruyamment leur portion tout en jetant parfois des interjections au sujet de la politique locale et de leurs inquiétudes.
— Qu’est-ce que tu veux ? gronda Tigrishka, s’efforçant de rentrer ses griffes dans leurs fourreaux de chair. Tu es guéri ? C’est très bien, mais je n’ai pas le temps de m’occuper de toi pour le moment…
Le Dauphin ouvrit la bouche, mais seul un pitoyable miaulement s’échappa de ses lèvres. Le genre de cri que son père aurait fait jaillir de la gorge de cette Sylvestre arrogante. Il serra les poings de rage contre sa tunique. Il détestait ce voyage et ces gens malpropres lui déplaisaient au plus haut point.
— Bon, tu ne peux pas encore parler, soupira Tigrishka en le toisant. Mais c’est pas une raison pour nous embêter !
— Qui c’est au juste, ce mouflet ?
Le Gobelin contemplait le Dauphin qui se sentait sali par le contact oculaire de cette créature de basse extraction. Tigrishka soupira de nouveau. Sa mère ne lui avait donné que des informations parcellaires.
— D’après ce que j’ai compris, c’est le fils du roi Jehan.
— Oh ! je vois… C’est vrai que ça va mal dans la capitale. Beaucoup de gens remettent en cause sa légitimité. Ça et les explosions de sigils piégés dans les rues… Mais pourquoi nous a-t-on amené le bâtard royal ? Après tout, il n’y a pas que des partisans de Jehan dans le coin, loin de là…
— Ça, il faudra le demander à ma mère. Apparemment, elle le connaissait autrefois.
— Impossible ! Pour qu’une Noctule comme elle connaisse le roi, il aurait fallu qu’elle participe à la guerre contre les Dieux Noirs contre son camp...
— Tu y as participé, toi ?
— Ouais, mais je n’étais que dans les postes reculés des marais. Et crois-moi que si j’avais ce putain de roi en face de moi, j’aurais deux ou trois choses à lui dire sur la présence de SES hommes dans NOS marais… Bref, je n’ai pas vu de Noctule.
— Elle ne parle pas beaucoup de son ancienne vie, grommela Tigrishka. Elle nous a appris à nous battre, mais elle n’a jamais dit d’où elle connaissait tout ça.
— Cette histoire pue. Crois-en un vieux Gobelin. Quand on en saura plus, crois-moi, on sera dans une telle mouise que cette soirée nous paraîtra idyllique. Pour ceux qui seront encore en vie, bien sûr.
— De toute façon, on n’a pas le choix, il faudra faire quelque chose pour Vanakard.
— Cet imbécile…
Le Dauphin en avait assez de cette conversation qui attisait les braises de sa migraine. Il tira de façon plus insistante sur la manche de Tigrishka. Elle lui jeta un regard noir, ses babines se retroussant sur ses crocs. Elle s’empara de sa main.
— On se retrouve dans le grand réfectoire, Labouk. Réunis les hommes de ton clan. Je crois que tu vas savoir de quoi il retourne.
L’attention de Tigrishka se focalisa enfin sur le Dauphin.
— Quant à toi, tu m’accompagnes !
Elle l’entraîna à sa suite. Le Dauphin tenta bien de s’arracher à sa poigne, mais les coussinets de la Sylvestre s’étaient transformés en un étau qui l’enchaînait à elle. Il grogna du mieux qu’il put, protestant contre ce traitement, mais rien n’y fit. Tigrishka traversa une volée d’escaliers et des couloirs étroits uniformes. Lorsqu’il réalisa qu’elle l’avait lâché dans une immense pièce enfumée, une dizaine de visages rougeauds le dévisageaient. Il distingua d’énormes casseroles à travers une épaisse bruine de cuisson, siège d’une intense activité volcanique. Des silhouettes vaporeuses s’agitaient en tous sens en un vaste ballet chaotique. Bientôt, une cohorte d’êtres se dirigea vers eux. Il essaya de filer, mais la Sylvestre, attentive au moindre de ses mouvements, lui coupa toute échappatoire.
Des matrones, de vieux briscards aux oreilles mâchouillées, des visages zébrés de cicatrices et de rides, des Gobelins verruqueux le cernèrent de toutes parts. Cette horde puant la graisse, les émanations de cuisson et la sueur rance, se poussait des coudes, s’amusant de lui, se nourrissant de sa désorientation passagère. Des rictus cauchemardesques tordaient leurs bouches grotesques aux dents manquantes. Quelques lagomorphes impassibles débitaient des légumes à une effrayante vitesse à l’aide de leurs incisives démesurées. Ils portaient tous des tabliers blancs. Ils relevaient parfois les yeux pour apercevoir la nouveauté qui distrayait la vie de la cuisine avant de retourner à leurs occupations. Une lueur d’intérêt malsaine pétillait au fond du regard de tous ceux qui cernaient le Dauphin. Il retint une très forte envie de chier. L’odeur nauséabonde qui l’enveloppait provoqua un haut-le-cœur qu’il contint avec un effort de volonté, ravalant la bile âcre qui remontait de son estomac.
— Vous aviez besoin d’un apprenti ? Je crois que ce garçon doit se faire une petite idée de l’existence.
Le Dauphin ne savait plus où se mettre. Il tenta de s’éloigner du groupe d’adultes, mais le plus grand d’entre eux s’approcha de lui.
— C’est qui cette croquette ?
— Peu importe. Faites-lui faire le service.
— Écoute, Tigrishka, on est tous redevables d’une façon ou d’une autre à ta mère, mais on aimerait pouvoir retourner à la surface. Surtout, je n’ai pas les dons de ton pè…
Tigrishka tendit la patte vers lui. Elle contempla le visage sévère du lagomorphe.
— Je n’ai pas encore eu le temps de le pleurer. Il n’y a que ma mère et le Chevalier qui savent ce qu’il faut faire pour Vanakard. En attendant, autant manger un peu et s’organiser. Je vais voir les clients dans la grande salle. D’ici à ce que tout soit prêt, tu peux faire travailler « la croquette ».
Les hommes, les femmes et d’autres créatures se serrèrent autour du Dauphin qui frissonna dans ses chausses. Le plus imposant des cuistots lui adressa un sourire torve. Il s’empara des mimines royales de ses puissantes pognes rêches.
— Mes gens ! Alors toi, tu n’as jamais dû bosser un seul jour de ta vie. C’est quoi ton blaze ?
Le Dauphin gargouilla une éructation à peine sonore. L’homme pencha sa tête, faisant semblant d’écouter puis il émit un long rire tonitruant. Il haussa les épaules et se tourna vers ses ouailles.
— Eh bien ! Je ne pense pas qu’on en tirera grand-chose. Je vais t’appeler « la potiche ». Bon, la potiche, tu vas prendre les plateaux et commencer à faire le service. C’est peut-être la fin du monde, mais on ne partira pas le ventre creux. Il n’y a rien de tel qu’un gueuleton avant de se foutre sur la gueule !
Ce faisant, le gros cuistot le conduisit en le poussant vers une longue file de plateaux bourrés d’écuelles en terre dans lesquelles clapotait un rata fumant indéfinissable. Chacun épiait ses réactions avec un intérêt gourmand, mais le Dauphin ne pouvait se résoudre à exécuter les besognes des esclaves.
— Eh bah ! Allez, la potiche ! C’est pas bien compliqué, tu sais ! Tu prends les plateaux, tu les descends dans la salle qui se situe juste à ta droite après l’escalier. Vas-y. Allez !
L’homme lui colla une tape au derrière qui résonna dans toute la pièce. Le Dauphin poussa un petit cri étranglé de surprise. Ses fesses le chauffaient et il bouillait de rage sous le coup de l’humiliation. Observant avec défiance le cuistot et ses sbires, il s’empara de sa charge, redressant la tête. Le poids le décontenança, mais il se força à conserver une allure princière. Son attitude altière stupéfia ses tourmenteurs qui se turent avant de retourner à leurs tâches. Le Dauphin se plierait à leur volonté, le temps de recouvrer sa voix. Puis il userait de son autorité naturelle pour mettre tout ce beau monde sous sa coupe, se vengeant dans la foulée de la Noctule et de Tigrishka.
Il descendit une volée d’escaliers en colimaçon, ses bras l’élançant sous le poids du plateau. Derrière lui, il percevait des mouvements d’autres personnes qui l’accompagnaient pour faire le service. Les plans de l’abri le déconcertaient. Tout lui paraissait illogique par rapport au palais de son père. Le jeune garçon flottait dans une imprécision déroutante, mais paradoxalement, il avait enfin trouvé un but à son existence, une donnée qui le sublimait et conférait une certaine importance à ses gestes. Il avait traversé un tunnel angoissant pour en ressortir grandi. La Noctule lui avait presque rendu service en l’attaquant.
Il déboucha dans la grande salle du réfectoire. L’endroit s’étendait à des lieux de distance et la foule bigarrée échappée de l’auberge ne parvenait pas à le remplir. Ils s’étaient tassés entre eux dans un réflexe grégaire, n’occupant que quelques tables dans le coin droit. La luminosité artificielle lui perçait les rétines, titillant encore la douleur qui chatouillait son front depuis son réveil. Il posa le plateau devant un vieux lagomorphe qui bavait un peu. La créature humanoïde le remercia d’un signe de tête sans le reconnaître. Les quelques autres serviteurs distribuaient aussi les plats devant les gens qui s’attablaient aussitôt, engloutissant le rata et l’hydromel, mastiquant bruyamment leur portion tout en jetant parfois des interjections au sujet de la politique locale et de leurs inquiétudes.
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Un peu de musique pour se mettre dans l'ambiance...
samedi 31 décembre 2016
Les Galeries du Royaume de Yelgor : part 2 : Didizuka.
Douze chapitres, Douze illustrations dont six sorties des pinceaux et des arpèges plumitifs de ma complice Didizuka. Chacune de ses images aura contribué à étoffer ces chroniques en expansion constante… En passant, je vous invite à compulser ses très bonnes BD en ligne : Cut Off et Elle était là. Je vous souhaite de bonnes fêtes, et une bonne année, en espérant que 2017 soit moins catastrophique que 2016...
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dimanche 9 octobre 2016
Les Chroniques de Yelgor : La Nuit de l'Auberge Sanglante chap 10/25
[Chapitre 7 : Tension !]
[Chapitre 8 : L'Auberge Sanglante]
[Chapitre 9 : Le Sang de Sol]
Des pans entiers de l’édifice s’affaissaient dans un vacarme cataclysmique. Allytah respirait avec difficulté et l’atroce blessure qui lui ouvrait le flanc gauche suppurait d’épaisses perles sanguines qui alourdissaient son pantalon de toile écrue d’une teinte sombre. Fauve à l’architecture indescriptible, Zed sauta sur sa proie, ses bras éclatant pour s’orner de pics osseux.
Allytah esquiva deux coups s’achevant sur deux colonnes qui explosèrent en un nuage d’étincelles. La langue pointue, obscène ver annelé se terminant par un cruel éperon décoré de barbillons, jaillit pour frapper. Allytah interposa le sabre. Le tronçon de chair palpitante se perdit dans les flammes. Déséquilibré par la destruction de ses structures de soutènement, le plafond grinça avant de s’effondrer dans un soupir minéral. Allytah anticipa d’un battement de cœur l’affaissement du second étage et s’écarta d’un pas de danse sur le côté, hors de portée des débris embrasés. Surpris par la douleur qui émanait de sa langue tranchée, Zed réagit avec moins de promptitude. Les décombres écrasèrent l’ex-prévôt dans un sirocco de brasillons et de projectiles pourpres.
Allytah avisa ses compagnons d’infortune, horrifiée par l’apparition du mage qu’elle venait de sectionner en deux. L’ignoble chose avait perdu ses jambes, mais les avait substituées par ses côtes métamorphosées en pattes d’araignée. Les entrailles, agitées d’une impossible vie indépendante, dégueulaient hors de la cavité abdominale béante pour enserrer Schiscrim dans leurs anneaux gluants.
Toute la bâtisse gémissait, annonçant son collapsus imminent. Abandonnant Zed à son triste sort, Allytah bondit en direction de sa fille adoptive et de Bodre qui souffrait le martyre, cloué au sol par une mauvaise fracture. Grâce au sabre, elle annula un instant la pesanteur, effectuant un saut de plusieurs pieds. Elle s’apprêtait à se jeter à l’assaut du monstre qui tourmentait Schiscrim et à enfin sustenter le métal vivant lorsqu’un épouvantable craquement retentit derrière elle. La masse de chair palpitante à moitié carbonisée de Zed s’élevait du tas de braises. Ses tissus entamés par le brasier sifflaient sous l’action de la chaleur. De larges plaques de peau calcinée donnaient naissance à un bourgeonnement anarchique d’organes inconnus et à des membres surnuméraires atrophiés qui grossissaient à vue d’œil.
Les pics de calcium de Zed s’interposèrent entre elle et ses protégés. Les yeux injectés de sang de l’ignominieuse créature se fixèrent sur Allytah. Elle frissonna en observant une bouche jaillir d’une cloque, encore empoissée d’un ignoble mucus blanchâtre.
— Ça se passe entre nous deux, ma chérie !
— Espèce de…
Schiscrim se débattait dans la masse qui l’avait entravée. Elle ne possédait plus qu’une piètre marge de manœuvre et les anneaux gluants compressaient sa gorge, coupant lentement sa respiration. Désespérée, elle mordit les liens visqueux de toute la force de ses mâchoires juvéniles. Un sang pâteux au goût d’ammoniaque jaillit dans sa bouche, manquant de l’étouffer. Les tentacules s’agitèrent autour d’elle, relâchant leur étreinte sur ses jambes et ses bras.
Elle griffa les parois de l’organisme impossible, lui infligeant de profondes entailles. Enfin, la créature la lâcha. Schiscrim bondit à quelques pieds du mage dont la silhouette ne cessait de vibrer et de se métamorphoser. D’une main tremblante, Bodre tendit son casse-crâne à la jeune Kobold. Schiscrim tint fermement le bâton.
La tête à moitié décomposée par l’action de la chaleur lui adressa un ignoble sourire. Ses dents étaient devenues triangulaires et pointues comme celles d’un requin.
— Tu veux te battre, hein petite salope !
— Je ne te crains pas, abomination !
La chose bondit dans sa direction, tous ses tentacules orientés vers elle. Schiscrim esquiva de justesse la charge d’une pirouette, faisant tournoyer son arme autour d’elle. Le poids au bout de la hampe conférait au bâton une force centrifuge qui permettait à Schiscrim de décupler la puissance de ses coups tout en maintenant une giration constante.
Les tentacules de la créature étaient arrachés dès qu’ils tentaient de happer la Kobold. Le mage chassait les débris autour d’eux, élargissant le cercle de leur lutte dans le pandémonium de l’incendie. En arrière-fond, Schiscrim devinait le deuxième duel entre Alita et le prévôt. Son opposant sondait sa défense, perdant à chaque essai des livres de barbaque répugnante.
Le monstre, comprenant qu’il risquait d’égarer des fragments de sa personne s’il persistait dans ses timides assauts, recula puis chargea en direction du mur. Aidé par ses pattes d’araignée, le mage escalada la pente avec une célérité surnaturelle comme un obscène arthropode géant. Des morceaux de maçonnerie se détachaient sous son poids. Il se suspendit, tête en bas, aux parties encore entières du plafond. Schiscrim bloqua le tournoiement de son casse-crâne avec quelques secondes de retard. Des filins poisseux s’enroulèrent autour de son cou et de ses bras, l’obligeant à lâcher son arme. La chose la hissa vers sa gueule béante de lamproie hérissée de crochets suintants de bave gluante, plantés en cercles concentriques le long d’un œsophage géant.
Bodre avisa la situation de ses camarades, paniqués. Si seulement il pouvait avertir ce putain de Chevalier… Quel était son nom déjà, au jeunot ? Le vieux paysan se mordit la joue et agrippa le pied à peu près intact d’une table. À quelques pas de lui, une fenêtre qui n’avait pas encore été obturée par les éboulements bâillait sur les frimas de l’hiver. Il s’appuya sur sa canne improvisée, retenant un hurlement de souffrance lorsque sa carcasse décrépite craqua de tous les côtés et qu’un stylet de givre s’enfonça au creux de ses reins.
Les quelques foulées qui le séparaient du monde du dehors, loin de la folie qui faisait rage dans les derniers murs debout de l’auberge, lui parurent des kilomètres. Des rats de glace rampaient le long de son échine, menaçant de le plier en deux de manière irréversible. La baffe d’une bourrasque de neige le rafraîchit, taisant la douleur le temps de quelques inspirations. Ses mains nues, contractées en une boule autour de son tuteur, blanchirent jusqu’à se confondre avec le tapis de poudreuse. À moitié aveuglé par les larmes qui se métamorphosaient en givre sous ses yeux, il avançait au jugé. Il espérait que cette dernière lutte qu’il menait contre la fatalité qui l’avait toujours frappé changerait la donne.
Allytah et lui avaient entretenu – dès la construction de l’auberge à laquelle il avait participé – une longue et étrange complicité. Bodre ne se souvenait même plus de sa vie auparavant tant celle-ci était nimbée des vagues amères du regret. La guerre qui avait ensanglanté tout le pays lui avait pris son lopin de terre et sa famille. La famine puis la redoutable peste de fer avaient emporté tous les siens dans un flot d’horreur. Sa femme avait été une des dernières victimes à succomber, le corps piqueté de milliers d’épines surgissant des profondeurs de sa chair, déchirant ses lèvres et crevant ses yeux avec la lenteur sadique d’un inquisiteur de l’église de l’Unique. Le remède existait, bien sûr ! Les mages du roi Jehan avaient réussi à comprendre la nature de la maladie et à créer un antidote, mais encore fallait-il pouvoir entreprendre le voyage jusqu’à la capitale Tulking-Rox et s’acquitter du prix exorbitant de la précieuse substance.
C’est dans ce cauchemar de tous les instants, dans un petit hameau saigné à blanc qu’étaient apparus la Noctule, son compagnon Jacques le forgeron et toute sa marmaille bariolée. Elle avait administré l’antidote aux villageois qui pouvaient être sauvés. Elle s’était installée dans les profondeurs des bois, à quelques lieues de leurs champs. Malgré les quelques protestations du bourgmestre et du prêtre de l’Unique, les locaux avaient souhaité remercier la Noctule – sans faire le rapport entre cette étrange femme et les héros qui avaient remporté la partie contre les Dieux Noirs – en participant à l’élaboration du bâtiment qui était devenu un point de rencontre pour eux, mais aussi pour d’autres ethnies.
Bodre en avait fait sa seconde maison et rapidement, il avait possédé son couvert et son gîte quand il le souhaitait. Allytah ne lui posait jamais de questions, elle lui adressait un sourire et tout était entendu. Il tentait parfois de timides remboursements de son ardoise qu’elle refusait toujours gentiment, mais fermement. Lorsque les premiers clients non humains étaient apparus, Bodre avait manifesté comme les autres locaux un mouvement de recul. Puis, en un imperceptible dégradé des récriminations, la population hétéroclite de l’auberge avait tissé des liens.
Perdu dans ses souvenirs, se tenant à son bâton, Bodre progressait, pas à pas vers la deuxième entrée du souterrain d’Allytah. La bougresse n’avait pas choisi tout à fait au hasard le duché de Mabs pour s’établir. Son expérience de mercenaire l’avait mise au fait des secrets dont regorgeait le royaume, notamment ces abris souterrains, vaste réseau de galeries maintenues en état par une magie inconnue au service des nobles d’une très ancienne civilisation dont l’existence se délitait dans les limbes des siècles. Le Chevalier et les quelques survivants de l’attaque insensée du prévôt Zed – les dieux maudissent cette ordure – devaient patienter dans ces boyaux.
Bodre louvoya entre deux pins dont l’éminence se perdait dans les pointillés d’un tapis d’étoiles à peine voilées par la lueur des flammes qui feulaient dans son dos. Il traversa deux lieues à une vitesse d’escargot. Il se damna mille fois pour sa lenteur tandis que ses amies risquaient de se faire tailler en pièces par des monstres issus de l’imaginaire d’un camé à l’huile d’Avtaup. Enfin, il repéra les deux rochers de forme ronde représentant presque Jyzho, le dieu de la félicité et de la gourmandise.
Il se pencha sur la pierre qui masquait la dalle de métal. Le blizzard engourdissait tous ses mouvements. Il n’arrivait même plus à lâcher son bâton, ses doigts désobéissant aux injonctions de son cerveau. Il souffla sur ses mains paralysées. Sa colonne vertébrale craqua une nouvelle fois et il chut sur la surface rêche du granit. Il se fendit la lèvre et perdit deux de ses dernières dents dans un éclaboussement de sang. La conscience de l’urgence de la situation et la douleur continue de sa fracture masquèrent celle du choc.
Incapable de bouger ses doigts pour composer le code qui lui permettrait de s’introduire dans la place forte, Bodre urina sur ses mains, se servant de la chaleur organique qui filtrait à travers les mailles de ses chausses. Le liquide chaud délia brièvement ses articulations blanches. Il poussa de toutes ses forces l’éminence rocheuse. La douleur qui émanait de son dos mordit ses côtes, s’insinua dans tous ses os, le transformant en une boule à vif. Il gargouilla une expression de désespoir puis la masse vibra pour enfin rouler dans la légère déclivité du terrain. Bodre usa de chaque précieux instant pour se pencher sur un pupitre lumineux qui rayonnait dans toute la forêt. Tremblant de tous ses membres, il introduisit la suite d’idéogrammes dans la boîte magique dans l’ordre qu’Allytah lui avait enseigné, des années plus tôt.
La dalle soupira et pivota sur elle-même. Bodre plongea dans l’ouverture sombre. La force lui manqua pour s’agripper aux barreaux de l’échelle. Il glissa et tomba une dizaine de pieds plus bas. La douleur explosa dans son dos, l’emportant dans les ténèbres.
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Allytah esquiva deux coups s’achevant sur deux colonnes qui explosèrent en un nuage d’étincelles. La langue pointue, obscène ver annelé se terminant par un cruel éperon décoré de barbillons, jaillit pour frapper. Allytah interposa le sabre. Le tronçon de chair palpitante se perdit dans les flammes. Déséquilibré par la destruction de ses structures de soutènement, le plafond grinça avant de s’effondrer dans un soupir minéral. Allytah anticipa d’un battement de cœur l’affaissement du second étage et s’écarta d’un pas de danse sur le côté, hors de portée des débris embrasés. Surpris par la douleur qui émanait de sa langue tranchée, Zed réagit avec moins de promptitude. Les décombres écrasèrent l’ex-prévôt dans un sirocco de brasillons et de projectiles pourpres.
Allytah avisa ses compagnons d’infortune, horrifiée par l’apparition du mage qu’elle venait de sectionner en deux. L’ignoble chose avait perdu ses jambes, mais les avait substituées par ses côtes métamorphosées en pattes d’araignée. Les entrailles, agitées d’une impossible vie indépendante, dégueulaient hors de la cavité abdominale béante pour enserrer Schiscrim dans leurs anneaux gluants.
Toute la bâtisse gémissait, annonçant son collapsus imminent. Abandonnant Zed à son triste sort, Allytah bondit en direction de sa fille adoptive et de Bodre qui souffrait le martyre, cloué au sol par une mauvaise fracture. Grâce au sabre, elle annula un instant la pesanteur, effectuant un saut de plusieurs pieds. Elle s’apprêtait à se jeter à l’assaut du monstre qui tourmentait Schiscrim et à enfin sustenter le métal vivant lorsqu’un épouvantable craquement retentit derrière elle. La masse de chair palpitante à moitié carbonisée de Zed s’élevait du tas de braises. Ses tissus entamés par le brasier sifflaient sous l’action de la chaleur. De larges plaques de peau calcinée donnaient naissance à un bourgeonnement anarchique d’organes inconnus et à des membres surnuméraires atrophiés qui grossissaient à vue d’œil.
Les pics de calcium de Zed s’interposèrent entre elle et ses protégés. Les yeux injectés de sang de l’ignominieuse créature se fixèrent sur Allytah. Elle frissonna en observant une bouche jaillir d’une cloque, encore empoissée d’un ignoble mucus blanchâtre.
— Ça se passe entre nous deux, ma chérie !
— Espèce de…
Schiscrim se débattait dans la masse qui l’avait entravée. Elle ne possédait plus qu’une piètre marge de manœuvre et les anneaux gluants compressaient sa gorge, coupant lentement sa respiration. Désespérée, elle mordit les liens visqueux de toute la force de ses mâchoires juvéniles. Un sang pâteux au goût d’ammoniaque jaillit dans sa bouche, manquant de l’étouffer. Les tentacules s’agitèrent autour d’elle, relâchant leur étreinte sur ses jambes et ses bras.
Elle griffa les parois de l’organisme impossible, lui infligeant de profondes entailles. Enfin, la créature la lâcha. Schiscrim bondit à quelques pieds du mage dont la silhouette ne cessait de vibrer et de se métamorphoser. D’une main tremblante, Bodre tendit son casse-crâne à la jeune Kobold. Schiscrim tint fermement le bâton.
La tête à moitié décomposée par l’action de la chaleur lui adressa un ignoble sourire. Ses dents étaient devenues triangulaires et pointues comme celles d’un requin.
— Tu veux te battre, hein petite salope !
— Je ne te crains pas, abomination !
La chose bondit dans sa direction, tous ses tentacules orientés vers elle. Schiscrim esquiva de justesse la charge d’une pirouette, faisant tournoyer son arme autour d’elle. Le poids au bout de la hampe conférait au bâton une force centrifuge qui permettait à Schiscrim de décupler la puissance de ses coups tout en maintenant une giration constante.
Les tentacules de la créature étaient arrachés dès qu’ils tentaient de happer la Kobold. Le mage chassait les débris autour d’eux, élargissant le cercle de leur lutte dans le pandémonium de l’incendie. En arrière-fond, Schiscrim devinait le deuxième duel entre Alita et le prévôt. Son opposant sondait sa défense, perdant à chaque essai des livres de barbaque répugnante.
Le monstre, comprenant qu’il risquait d’égarer des fragments de sa personne s’il persistait dans ses timides assauts, recula puis chargea en direction du mur. Aidé par ses pattes d’araignée, le mage escalada la pente avec une célérité surnaturelle comme un obscène arthropode géant. Des morceaux de maçonnerie se détachaient sous son poids. Il se suspendit, tête en bas, aux parties encore entières du plafond. Schiscrim bloqua le tournoiement de son casse-crâne avec quelques secondes de retard. Des filins poisseux s’enroulèrent autour de son cou et de ses bras, l’obligeant à lâcher son arme. La chose la hissa vers sa gueule béante de lamproie hérissée de crochets suintants de bave gluante, plantés en cercles concentriques le long d’un œsophage géant.
Bodre avisa la situation de ses camarades, paniqués. Si seulement il pouvait avertir ce putain de Chevalier… Quel était son nom déjà, au jeunot ? Le vieux paysan se mordit la joue et agrippa le pied à peu près intact d’une table. À quelques pas de lui, une fenêtre qui n’avait pas encore été obturée par les éboulements bâillait sur les frimas de l’hiver. Il s’appuya sur sa canne improvisée, retenant un hurlement de souffrance lorsque sa carcasse décrépite craqua de tous les côtés et qu’un stylet de givre s’enfonça au creux de ses reins.
Les quelques foulées qui le séparaient du monde du dehors, loin de la folie qui faisait rage dans les derniers murs debout de l’auberge, lui parurent des kilomètres. Des rats de glace rampaient le long de son échine, menaçant de le plier en deux de manière irréversible. La baffe d’une bourrasque de neige le rafraîchit, taisant la douleur le temps de quelques inspirations. Ses mains nues, contractées en une boule autour de son tuteur, blanchirent jusqu’à se confondre avec le tapis de poudreuse. À moitié aveuglé par les larmes qui se métamorphosaient en givre sous ses yeux, il avançait au jugé. Il espérait que cette dernière lutte qu’il menait contre la fatalité qui l’avait toujours frappé changerait la donne.
Allytah et lui avaient entretenu – dès la construction de l’auberge à laquelle il avait participé – une longue et étrange complicité. Bodre ne se souvenait même plus de sa vie auparavant tant celle-ci était nimbée des vagues amères du regret. La guerre qui avait ensanglanté tout le pays lui avait pris son lopin de terre et sa famille. La famine puis la redoutable peste de fer avaient emporté tous les siens dans un flot d’horreur. Sa femme avait été une des dernières victimes à succomber, le corps piqueté de milliers d’épines surgissant des profondeurs de sa chair, déchirant ses lèvres et crevant ses yeux avec la lenteur sadique d’un inquisiteur de l’église de l’Unique. Le remède existait, bien sûr ! Les mages du roi Jehan avaient réussi à comprendre la nature de la maladie et à créer un antidote, mais encore fallait-il pouvoir entreprendre le voyage jusqu’à la capitale Tulking-Rox et s’acquitter du prix exorbitant de la précieuse substance.
C’est dans ce cauchemar de tous les instants, dans un petit hameau saigné à blanc qu’étaient apparus la Noctule, son compagnon Jacques le forgeron et toute sa marmaille bariolée. Elle avait administré l’antidote aux villageois qui pouvaient être sauvés. Elle s’était installée dans les profondeurs des bois, à quelques lieues de leurs champs. Malgré les quelques protestations du bourgmestre et du prêtre de l’Unique, les locaux avaient souhaité remercier la Noctule – sans faire le rapport entre cette étrange femme et les héros qui avaient remporté la partie contre les Dieux Noirs – en participant à l’élaboration du bâtiment qui était devenu un point de rencontre pour eux, mais aussi pour d’autres ethnies.
Bodre en avait fait sa seconde maison et rapidement, il avait possédé son couvert et son gîte quand il le souhaitait. Allytah ne lui posait jamais de questions, elle lui adressait un sourire et tout était entendu. Il tentait parfois de timides remboursements de son ardoise qu’elle refusait toujours gentiment, mais fermement. Lorsque les premiers clients non humains étaient apparus, Bodre avait manifesté comme les autres locaux un mouvement de recul. Puis, en un imperceptible dégradé des récriminations, la population hétéroclite de l’auberge avait tissé des liens.
Perdu dans ses souvenirs, se tenant à son bâton, Bodre progressait, pas à pas vers la deuxième entrée du souterrain d’Allytah. La bougresse n’avait pas choisi tout à fait au hasard le duché de Mabs pour s’établir. Son expérience de mercenaire l’avait mise au fait des secrets dont regorgeait le royaume, notamment ces abris souterrains, vaste réseau de galeries maintenues en état par une magie inconnue au service des nobles d’une très ancienne civilisation dont l’existence se délitait dans les limbes des siècles. Le Chevalier et les quelques survivants de l’attaque insensée du prévôt Zed – les dieux maudissent cette ordure – devaient patienter dans ces boyaux.
Bodre louvoya entre deux pins dont l’éminence se perdait dans les pointillés d’un tapis d’étoiles à peine voilées par la lueur des flammes qui feulaient dans son dos. Il traversa deux lieues à une vitesse d’escargot. Il se damna mille fois pour sa lenteur tandis que ses amies risquaient de se faire tailler en pièces par des monstres issus de l’imaginaire d’un camé à l’huile d’Avtaup. Enfin, il repéra les deux rochers de forme ronde représentant presque Jyzho, le dieu de la félicité et de la gourmandise.
Il se pencha sur la pierre qui masquait la dalle de métal. Le blizzard engourdissait tous ses mouvements. Il n’arrivait même plus à lâcher son bâton, ses doigts désobéissant aux injonctions de son cerveau. Il souffla sur ses mains paralysées. Sa colonne vertébrale craqua une nouvelle fois et il chut sur la surface rêche du granit. Il se fendit la lèvre et perdit deux de ses dernières dents dans un éclaboussement de sang. La conscience de l’urgence de la situation et la douleur continue de sa fracture masquèrent celle du choc.
Incapable de bouger ses doigts pour composer le code qui lui permettrait de s’introduire dans la place forte, Bodre urina sur ses mains, se servant de la chaleur organique qui filtrait à travers les mailles de ses chausses. Le liquide chaud délia brièvement ses articulations blanches. Il poussa de toutes ses forces l’éminence rocheuse. La douleur qui émanait de son dos mordit ses côtes, s’insinua dans tous ses os, le transformant en une boule à vif. Il gargouilla une expression de désespoir puis la masse vibra pour enfin rouler dans la légère déclivité du terrain. Bodre usa de chaque précieux instant pour se pencher sur un pupitre lumineux qui rayonnait dans toute la forêt. Tremblant de tous ses membres, il introduisit la suite d’idéogrammes dans la boîte magique dans l’ordre qu’Allytah lui avait enseigné, des années plus tôt.
La dalle soupira et pivota sur elle-même. Bodre plongea dans l’ouverture sombre. La force lui manqua pour s’agripper aux barreaux de l’échelle. Il glissa et tomba une dizaine de pieds plus bas. La douleur explosa dans son dos, l’emportant dans les ténèbres.
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Un peu de musique pour se mettre dans l'ambiance...
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