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    dimanche 22 mars 2026

    Les Aventures d'Ethel Arkady : Pornopolis tome 1 : Prisonnière - Couverture (par Horlod)

    Après bien des avanies, je boucle enfin le premier tome de ce qui demeure, avec Adélaïde, une de mes plus grosses sagas à ce jour : Pornopolis. Cette histoire est née de ma volonté de composer le roman pornographique ultime. 

    Alors, je n’atteins sûrement pas le quart de ce que je prévoyais, mais je pense que j’ai réalisé quelque chose qui possède une certaine vision du genre, en m’inspirant d’auteurs qui l’ont travaillé dans le but de commenter notre humanité. Obsédé par l’importance du corps dans nos vies, et celui-ci étant souvent utilisé dans la fiction comme un vaisseau pour la narration, j’ai voulu le remettre au centre des préoccupations littéraires. Quoi de mieux pour cela que l’érotisme et la pornographie pour traiter de cette question ô combien intéressante, mais que notre époque pudibonde rejette avec force ?

    Ce roman revient de très loin, puisqu’il a d’abord été pensé comme un scénario de BD – estimant que le genre m’offrait plus de liberté de publication potentielle – et sur les conseils de différentes personnes, il a été continuellement remanié entre 2009 et 2012, avant que cette déclinaison ne soit morte et enterrée. Je l’ai ensuite repris sous une forme littéraire, sentant dans l’histoire quelque chose qui m’attirait. De la version BD, il reste quelques pages, des recherches graphiques et au moins deux tomes achevés. Outre ce travail, j’ai aussi accompli une longue session de lectures thématiques qui s’est étalée sur une bonne décennie. Je ne prétends pas avoir la science infuse ni la vérité à ce sujet, mais disons que ces années de réflexion m’ont servi à étoffer le roman de séquences auxquelles je n’aurais pas pensé autrefois.

    Tout cela pour en revenir à mes patronages qui auront chacun apporté une pièce stylistique à mon histoire. D’Alan Moore j’ai récupéré le mariage de l’ésotérisme et de la sexualité ; de J.G.Ballard et plus particulièrement la Trilogie du Béton, j'ai conservé les noces entre la technologie la plus froide et la sensualité ; du Marquis de Sade un goût pour la cruauté, mais également la question complexe de la domination (auquel j’ai adjoint les réflexions d’Étienne de la Boétie sur la servitude volontaire, les deux fonctionnant, à mon humble avis, comme un diptyque sur le même thème) et mon tour d’horizon seraient incomplets sans citer le comics Omaha the Cat Dancer de Reed Waller et Kate Worley dans lequel toutes les scènes érotiques se trouvent justifiées par l’état psychologique des personnages. Je mentionnerai aussi les œuvres sadomasochistes de Pichard sur la religion, bien qu’elles soient intervenues plus tardivement dans ma galaxie d’influences. Néanmoins, elles portent des interrogations qui hantent mon écriture, avec une approche similaire, empreinte de méchanceté et d'humour noir.

    Je me suis lancé dans cette aventure sans penser une seule seconde qu’elle me prendrait autant de temps, bien que je n’ai point rédigé Pornopolis en continu. De plus, cette histoire ayant été réfléchie de manière graphique, j’ai conservé cette connivence entre le dessin et l’érotisme, après tout, celui-ci possède toujours, à mon sens, une certaine sensualité. Les couleurs, le trait, tout cela procède de quelque chose d'émoustillant, quand on y songe . La rencontre avec quelques illustrateurs de talents a donné corps à l’œuvre finale. Je ne cache cependant pas que cet aspect a ralenti la naissance du texte, puisque chaque chapitre demande le double de temps pour être achevé.

    Ce qui m’amène enfin à la conclusion de tout cela : la magnifique couverture d’Horlod pour le roman. Je ne lui ai donné que deux indications : les couleurs et le thème de l’emprisonnement. Pour la palette, qui caractérise toutes les histoires à tonalité érotique, je me suis tourné vers From Beyond de Stuart Gordon, adaptation très, très libre de la nouvelle « De l’Au-delà ». Le directeur de la photographie Mac Ahlberg a décliné pour l'occasion une symphonie de magenta, rose, violet… Une esthétique qui agresse les yeux, mais qu’une partie de mon esprit a associée à une connotation sexuelle. Un virage, car même si les créatures lovecraftiennes semblent a priori éloignées de ces considérations esthétiques, elles constituent un élément clé de l’intrigue – et vous les retrouvez dans la composition d’Horlod.

    Pour toutes ces raisons, je suis plus qu’heureux de vous présenter cette magnifique illustration qui conclue en beauté dix-sept ans d’écriture et de dessin… 

    Plus que deux autres romans à achever. J’espère mettre moins de temps !






    lundi 8 septembre 2025

    Les Aventures d'Ethel Arkady : Pornopolis : L'Invocation

    J’aime les dessins très typés, et cela vaut autant pour des illustrations qui se rapprochent d’une forme de « réalisme » – avec tous les guillemets nécessaires à cette appellation non contrôlée – que pour des graphismes plus radicaux, comme l’esthétique punk de mon vieux complice ExpExp. Cependant, son style requiert une séquence qui corresponde à sa personnalité artistique. Je lui ai donc confié un chapitre assez particulier de la deuxième partie de Pornopolis, dans lequel la sexualité ne joue qu’un rôle mineur.

    Dans ce passage, nous entrons dans un moment charnière de l’histoire : notre chère Ethel Arkady sort de son enveloppe corporelle et explore sous la forme d’une projection astrale les secrets qui se cachent sous les entrailles de Pornopolis. Elle y découvre tout un monde abyssal grouillant de créatures qui ne ressemblent à aucune forme de vie connue dans notre « réalité physique ». Cette séquence cite de manière très explicite Lovecraft – qui reste une des grosses influences littéraires chez moi, et dont le poids thématique imprègne une large partie du fantastique contemporain, mais peut-être pas dans le sens où l’entendent beaucoup d’exégètes de l’auteur.

    En effet, je trouve que l’on réduit un peu trop souvent Lovecraft à un ensemble de « tentacules, grimoires maléfiques, et racisme décomplexé ». Or, la plupart du temps, il est plutôt question de la peur devant l’inconnu, mais surtout de ce qui arrive à notre esprit limité lorsque nous comprenons la vastitude de l’univers et de son extrême indifférence à notre destin, un credo qui accomplit par la même le plus beau doigt d’honneur à l’humanisme, lequel prétend au contraire mesurer la réalité à l’aune de notre anthropocentrisme. Bien sûr, il existe d’autres thématiques au sein de son œuvre, mais je ne reviendrai pas sur celle-ci dans cet article. Si vous ne l’avez jamais abordé, je vous invite à explorer cette œuvre singulière[1].

    Mais je ne suis pas là pour établir une exégèse lovecraftienne, bien d’autres s’y sont attelés, avec bien plus de talent… [2] Comme exemple, je prendrais en exemple deux longues novellas qui m’ont marqué : Les Montagnes Hallucinées & Dans l’Abîme du Temps. Dans ces histoires cohabitent tout autant l’horreur et la fascination que Lovecraft éprouve pour une altérité non anthropomorphique. Car ni les Anciens, ni les membres de la Grande Race de Yith ne sont vus comme des entités maléfiques. L’auteur décrit leurs sociétés complexes avec une gourmandise sincère et surtout, un talent rarement atteint dans ce genre d’exercice, esquivant tous les pièges tendus par une logique anthropocentriste instinctive. Et pour moi, ces deux récits marquent une forme de jalon dans le corpus Lovecraftien. Bien sûr, on retrouve la peur de l’inconnu, et surtout celle du temps qui traverse toute son œuvre, mais aussi une recherche littéraire qui poussera dans ses derniers retranchements l’art de la description. C’est une chose de peindre l’humanité, c’en est une autre, très complexe, de représenter au mieux des êtres sortant complètement de notre appréhension sans y poser aucun jugement superfétatoire. Un paradoxe, quand on y songe, pour un auteur qui adoptait les opinions les plus réactionnaires de son époque. 

    Bon, mais où cette diatribe se dirige-t-elle ? J’y viens ! Je pense que de mon goût de l’horreur, du fantastique et de la fantasy, découle le fait que – en dehors de leurs aspects les plus servilement commerciaux – ces genres sont les plus à même d’explorer la radicalité sous toutes ses formes. Cependant, il ne faut pas confondre la radicalité avec quelque chose de violent ou de sexuel [3], non ! La radicalité, de manière étymologique constitue un retour à la racine, à l’essentiel. Or dans cette séquence, j’offre à Arkady un voyage vers les abysses, dans une chute sans fin vers le fond des océans, sans autre objet que cette rencontre avec une forme de vie incompréhensible pour elle. Je célèbre ainsi un écrivain auquel je dois un de mes plus puissants chocs artistiques. En retournant aux origines de son imaginaire et en l’interprétant de manière un peu oblique par rapport à tout ce qui a été déjà produit. Je me suis beaucoup amusé lors de la rédaction de cette plongée et elle répond à un autre chapitre qui se trouvera dans la Chauve-Souris d’Or, une aventure d’Arkady dont je causerai un de ces jours… 

    ExpExp s’est déchaîné sur cette illustration en réalisant un tableau ahurissant, presque abstrait, mais pourtant plein de la folie que je voulais incorporer à mon texte. Comme à son habitude, il a produit moult variations sur le même canevas que je vous propose ici !



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    [1] - Ainsi que celle de ses confrères qui lui ont emboîté le pas comme Robert E. Howard, Fritz Leiber, Frank Belknap Long, Robert Bloch et d’autres encore… Lovecraft a partagé sa création avec une foultitude d’auteurs de cette époque. En revanche, sauf si un désir de complétude vous y exhorte, les continuations du corpus lovecraftien par August Derleth s’avèrent aussi dispensables que problématiques pour la compréhension de celle-ci. De fait, si Derleth a réussi à sortir Lovecraft de l’anonymat en fondant une maison d’édition à sa gloire, il a commis des nouvelles et quelques romans en utilisant son univers pour l’ordonner dans le sens dans lequel il l’entendait, c’est-à-dire une stupide lutte du bien contre le mal. Catholique convaincu, Derleth avait une lecture biaisée de Lovecraft et même si on lui doit quelques bonnes histoires, la culture populaire a saisi le fameux « Mythe de Cthulhu » par cette ornière erronée  !

    [2] - Les éditions ActuSF ont enfin traduit la biographie de H.P.Lovecraft « Je suis Providence », une énorme masse d’informations tentaculaire de 2 400 pages qui vaut le déplacement pour les admirateurs les plus acharnés de l’écrivain. Cet ouvrage corrige d’ailleurs certaines approximations et contre-vérités sur le personnage qui continuent de circuler sur le web.

    [4] - Bien que je plaide coupable dans le cas de Pornopolis !

    lundi 2 septembre 2024

    Les Aventures d'Ethel Arkady : Pornopolis : "Les Spéciaux"

    Après des vacances bien mérité, ce qui explique mon absence récente des réseaux divers et variés, voici une nouvelle fournée d’illustrations pour Pornopolis par mon ami ExpExp… 

    Ce n’est pas la première fois que le bougre s’immisce dans l’univers d’Ethel Arkady, d’abord pour la couverture de mon premier roman, La Femme Écarlate, à avoir franchi toutes les étapes de la création, et ensuite pour Pornopolis, dépeignant un moment fort pénible de la vie de ma féline, d’où le recours à son style si particulier.

    Basé sur le rythme et la répétition, il lui réalise plusieurs itérations d’un même dessin afin d’en obtenir la meilleure, ou la plus bizarre possible, ce qui me laisse une grosse liberté de choix.
    Avec son trait brut de décoffrage, ExpExp offre un contrepoint aux illustrations précédentes, d’autant que cette scène correspond plus à un affrontement entre deux volonté et donc ne nécessite pas une approche sensuelle, laquelle demeure l’apanage de mon second complice, que je ne présente plus pour ceux qui suivent mes errances créatives.

    En bref, dans ce roman, j’aime à juxtaposer des styles parfois antinomiques, mais surtout, des dessins réalisés par des gens que j’estime ! Et j’espère que mes (quelques) lecteurs s’y retrouveront !

    Secondes Version

    Dans les premières recherches, il m’a envoyé une Arkady cyberpunk, plaçant un canon laser en lieu et place de son bras ! Cette conformation à peu de chance de se produire dans le monde de la féline, mais ce personnage existerait peut-être dans les Chroniques de Yelgor, tout comme une certaine « Fos », mais ceci est une autre histoire !



    Enfin, quelques versions abstraites, parce qu'ExpExp demeure incapable de ne pas transformer et de tordre à l'infinie ces images !



    mercredi 9 novembre 2022

    Les Aventures d'Ethel Arkady : Pornopolis - Aux Bains ! - Teaser Final (by MakuZoku)

    Enfin, après une longue gestation voici un léger aperçu de la petite séquence BD qui s’insère dans la vaste intrique de Pornopolis, toujours réalisée par MakuZoku. C’est un plaisir sans prix de voir un univers sur lequel on travaille depuis plus de dix ans prendre vie.

    MakuZoku constituait une évidence pour cette scène complexe, dans laquelle la gestion de l’action était couplée à celle des sentiments contradictoires qui agitent nos deux duettistes. Je souhaitais que les « visages » des protagonistes de ce duel, qui s'achève sur une apothéose charnelle à forte teneur pornographique, soient un élément capital dans la mise en scène. D’où mon intérêt pour un style (sur)expressif.

    L’ensemble me plaît tellement que je sortirais un comics séparé du roman. D’autant plus que MakuZoku farfouillera encore dans le vif des tripes de la dangereuse féline.

     

    À propos de la couverture : Après quelques expériences plus ou moins réussies, nous avons choisi ces couleurs plutôt « pétantes » qui se rattachent d'une manière cinématographique à l’univers lovecraftiens, notamment via le film From Beyond de Stuart Gordon – qui apportait un zeste d’érotisme sadique dans la mythologie très chaste (en apparence) de l’écrivain – mais aussi la récente adaptation de la Couleur tombée du Ciel de Richard Stanley, dans laquelle la teinte magenta / cramoisie dévore peu à peu l’écran. Ces étranges nuances correspondaient donc bien à l’ambiance de Pornopolis, d’autant plus que les radiolaires et autres cnidaires disséminés dans les planches et le récit ne sont pas là que pour être décoratifs...







    Ethel Arkady prisonnière des vampires en 1929…  

    Akemi Himiko prisonnière des Tokugawa en 1580

    dimanche 7 novembre 2021

    Bibliothèque des Ombres : Pot-pourris de rééditions remarquables... (02)

    Ça faisait un mois que je n’avais plus ouvert ce blog, car je cravache de plusieurs côtés pour achever différents projets liés à Ethel Arkady.

    En passant, je remercie encore Tom Larret qui m’a gratifié de cette magnifique concernant ma dernière nouvelle que vous trouverez ICI.


    Je vous entretiendrais de tout cela dans ces pages, mais pour le moment la patience s’impose comme une excellente conseillère. D’autant qu’avec l’actualité stressante qui est la nôtre, des soucis de santé dus au stress pourrissent mon existence. (rien à voir avec le virus star qui continue d’agiter les talk-shows et les Knock de tous poils)

    Donc, en attendant, voici un petit pot-pourri de mes récentes lectures.
     

    Eden : it's an Endless World / Hiroki Endo

    La nouvelle édition de ce manga nous permet d’en apprécier toute la pertinence. En effet, le monde futuriste décrit par l’auteur est celui d’une humanité à l’agonie, prise en étaux entre un virus qui a décimé 15 % de la population, les problèmes de pollution et la raréfaction des terres arables.


    Dire que le genre du « Cyberpunk » a été visionnaire est une lapalissade. Outre les sujets environnementaux, ce manga traite avec un certain brio de thèmes complexes comme le transhumanisme, l’extrémisme sous toutes ses formes, la mainmise de grandes compagnies industrielles sur le politique. Des questions qui appartiennent désormais à notre actualité.


    Pour autant cette énorme fresque est loin d’être un pensum assommant. Endo danse sur le fil du rasoir entre la SF cérébrale et les moments d’actions décomplexés typiques du genre dans des envolées de destructions massives ou des joutes dantesques. L’humanité des personnages est tiraillée en permanence et il vaut mieux ne pas s’attacher à eux, car l’auteur fait souvent preuve d’une cruauté ahurissante vis-à-vis de ces protagonistes.

     Balançant entre le drame et le grotesque, Endo parvient à infuser une mélancolie prégnante entre ses pages. Bien qu’Endo s’adresse à des lectures matures en raison des innombrables thèmes difficiles qu’il traite, il offre aussi à ceux qui oseront s’y pencher un univers foisonnant, complexe, riche en sujets de réflexions et en drames. 

     

    Le Troisième Œil / Olivier Ledroit

    Dessinateur talentueux, déjà à l’origine de plusieurs titres cultes comme Les Chroniques de la Lune Noire (avec Froideval au scénario) ou Requiem Chevalier Vampire (avec Pat Mills), Ledroit se lance ici dans une série en solo. 

    Nantie de sa longue expérience avec différents scénaristes, Ledroit tisse un récit assez lâche, ce qui lui permet de jongler avec les clichés du thriller ésotérique. 

    Le sujet lui offre l'occasion de tester la peinture numérique pour nous éblouir de planches psychédéliques qui emboîtent le pas aux pérégrinations du héros durant sa course métaphysique dans un Paris transfiguré par les Grands Anciens de Lovecraft. Impossible de ne pas songer aux créatures de la nouvelle « De l’Au-delà » avec la horde de radiolaires, de cnidaires, de myriapodes, chiens de Tindalos et autres zooplanctons qui apparaissent dans ces planches.

    Cette palette nocturne articule un récit aussi complexe que les différentes manifestations surnaturelles qui le hantent. L’histoire de la capitale est mise à contribution dans des explosions graphiques très expressives. De ce point de vue, l’album est une réussite et Ledroit lui confère une ambiance à nulle autre pareille.

    Complexe dans son texte et la structure de son découpage, surprenant dans son parti-pris radical, cet album solo augure du meilleur pour la suite de la série. Olivier Ledroit, confirme ici son statut d’auteur fantastique complet.

     

    Le Mercenaire / Vicente Segrelles 

    La BD espagnole est un tout un continent inexploré du 9e Art et Vicente Segrelles en est un des plus brillants représentants. À partir des années 80, il s’engage sur une longue saga d’héroïc-fantasy réalisé à la peinture à l’huile. Une technique unique dans le monde de la bande dessinée, de par sa lenteur d’exécution, mais aussi par sa richesse chromatique.

    On y suit les pérégrinations d’un mercenaire sans nom, rappelant par cette absence de dénomination, l’archétype des westerns spaghettis de Sergio Leone. Cet anti-héros déambule dans des paysages arides, des cimes enneigées et d’imposantes gorges escarpées. Peuplé de dragons, de géants et de nefs volantes, ce monde est décrit dans une palette de couleurs d’une rare subtilité. Les pleines pages et les cadres amples invitent à la contemplation. 

    Le découpage cinématographique épouse à la perfection cette atmosphère languissante, nous menant par la main dans les méandres de cet univers singulier.
     
    Vicente Segrelles n’oublie pas de conférer une portée universelle à son récit et une bonne part de son intrigue repose sur une course à l’armement alchimique, ce qui fait écho à la Guerre Froide qui se déroulait pendant la composition de la première partie de cette saga.

    Présenté dans une intégrale réalisée avec soin, Le Mercenaire est une de ses œuvres qui, de par sa technique, sa narration limpide et son sujet, offre le meilleur de ce que la BD. Une série atypique, attachante et qui invite à la contemplation. On appelle ça un chef-d’œuvre !

    Une dernière illustration pour la route...

    samedi 2 janvier 2021

    Mon premier roman : La Femme Écarlate

    Tout d’abord une bonne année à tous & à toutes, en espérant que les relents morbides et autoritaires de 2020 s’éloignent de notre réalité. Ce que je ne crois pas possible pendant quelque temps, mais soyons un peu optimistes : personne n’est encore capable de deviner l’avenir ! Même, et surtout, les barbiers de plateau de télévision. Mais pour aborder des sujets plus enthousiasmants, et en attendant de nouveaux articles, je porte à vos mirettes esbaudies le résultat d’une année acharnée de travail, mon premier roman. 

    Cliquez sur la couverture pour acheter le roman !

    Pitch :
    Alan Svartur, comptable quarantenaire pour une puissante multinationale, se perd avec sa famille dans les profondeurs du désert texan à cause d’une déviation routière. Obligés de s’arrêter dans un village en décrépitude, ils devront composer avec des autochtones envahissants qui souhaitent les convier à leurs « fêtes de la Crécelle » pour célébrer une mystérieuse « Femme Écarlate »…

    Après plusieurs relectures, des retouches à droite et à gauche, et après avoir passé l’épreuve de l’appréciation de quelques personnes choisies, n’ayant pas d’appétence particulière pour le genre, je suis fière de le mettre en ligne.

    Cette fameuse Femme Écarlate, dont la couverture signée par le talentueux EXP. avait déjà fait l’objet d’un article dans ces pages.

    À l’origine je l’avais rédigé pour essayer de m’insérer dans une collection de roman trash, qui a fermé ses portes pendant le processus créatif, c’est ballot. Je l’ai tout de même achevé, tant cette expérience me plaisait. J’adore me rouler dans la fange d’un bon gore craspec !

    L’histoire empreinte aux Rednecks Movies, avec un détour sur les terres de Lovecraft, sans qu’il y soit cependant mention de la moindre divinité tentaculaire. Respectueux des canons esthétiques du genre, je n’évite ni les ambiances glauques et poisseuses, ni la violence gratuite, ni la sexualité déviante. Pire : je les assume pleinement !

    Ce roman n’est absolument pas pour toutes les sensibilités, en conséquence assurez-vous au préalable d'avoir un estomac d'airain pour goûter la chose !

    dimanche 16 août 2020

    Bibliothèque des Ombres : Sombre, le jeu de rôle dont vous êtes la Victime !

    Comme toutes mes tables au club ont été pulvérisées façon puzzle par madame Kauvide et ses sbires – le roi Nécron 1er et son fidèle Varan –, je n’ai plus eu l’occasion de jouer depuis quelques mois. C'est donc l'occasion de vous présenter l’œuvre du sieur Johan Scipion qui est d’une agréable fréquentation et que je vous encourage à pratiquer, si ce n'est séance tenante, au moins dès que l'on pourra, n'est-ce pas....

    Sombre promet la peur « comme au cinéma »[1]. C'est-à-dire émuler d'abord les survivals des seventies, ce genre bourrin par excellence, souvent très chargé au niveau de la symbolique politique. Une caractérisation étrange, mais qui correspond très bien aux objectifs que se donne l’auteur de cette publication qui fait office d’OVNI dans le microcosme rôlistique. Ainsi les personnages-joueurs sont-ils virés de leurs podiums de héros pour devenir des putains de victimes ! Des victimes, oui, mais des victimes qui se battent et qui en chient.

    Aux origines il y avait Kult, autre jeu de rôle d’horreur s’inspirant des obsessions développées par Clive Barker dans les Livres de Sang et Hellraiser[2]. Donc au programme, sexe, torture et créatures aux désirs charnels impies en mode BDSM de l’extrême. Soit la panacée pour les amateurs du genre. Hélas pour génial et impressionnant que soit cet univers, assez large pour durer des décennies, il était noyauté par un système de jeu symptomatique des années 90 : bourré de statistique dans les coins, avec une fiche de personnage lardé de détails dont, au final, on se foutait complètement étant donné l'incroyable létalité des parties. Ce qui revenait à passer des heures carrées à remplir des colonnes de chiffres, avec de « sombres secrets » et autres amorces narratives pour les mettre à la poubelle après 10 minutes. Si pour moi la création des personnages-joueurs est une porte ouverte sur un univers, une sorte de sas comme l'est un générique de film, cet aspect de Kult n’était pas le mieux pensé.

    Aussi Johan Scipion a-t-il empoigné le taureau par les cornes pour débarrasser l’horreur rôlistique de sa pire tare : les règles touffues. Pas de gras ici. Une fiche minimaliste qui donne au joueur quelques traits, une phrase lapidaire en guise de caractérisation et une jauge psychique et physique qui baissera très, très vite. Grâce à cette prise en compte des attritions qu’encaissent les personnages, les parties tournent rapidement au pugilat, les infortunés protagonistes pétant les plombs dans la grande tradition d’un huis clos zombiesque à la George A. Romero.

    On le voit, l’auteur a étudié son jeu lors de multiples parties et en a peaufiné tous les aspects, privilégiant la vivacité du récit aux corsets de la simulation à tout crin. L’improvisation est un moteur fécond de Sombre : à partir d’un simple canevas archétypal, car l’horreur n'a qu'un nombre de déclinaisons restreintes, il est tout à fait loisible de dériver dans plusieurs directions et ambiances. Ce qui fait la véritable beauté du genre, ce sont les innombrables torsions que l’on peut appliquer à son schéma narratif à priori anémique. Halloween de John Carpenter et Massacre à la Tronçonneuse de Tobe Hooper racontent une histoire très similaire et pourtant les deux films sont différents dans leur exécution – magistrale – et ne procure pas le même genre d’angoisse au spectateur. La seule « faiblesse » que l’on pourrait trouver à cette proposition élégante est qu’il faut un maître de jeu qui ait un peu de bouteille, qui soit apte à improviser avec éloquence. Cela demande aussi des joueurs capables de lâcher leurs Aïe-Phone pour se concentrer sur l’ambiance. Une bonne partie d’horreur, comme un film du même acabit, ça se mérite !

     Dans le souci de continuer sa gamme, et pour explorer d’autres possibilités, Johan Scipion a ainsi diversifié son jeu en plusieurs sous-déclinaisons qui ont toutes leur utilité en fonction de ce que vous cherchez à faire vivre à vos joueurs. Vous voulez initier en douceur vos proches à la pratique rôlistique ? Le très minimaliste Sombre 0 est fait pour vous, avec quelques scénarios pas piqués des hannetons. Personnellement, j’ai mené plusieurs fois Deep Space Gore, Toys Scaries & Les Grimmies avec une indéniable réussite auprès de parfaits étrangers, en convention et en soirée ludique dans les bibliothèques.

    Trois scénarios aux ambiances différentes qui évoquent autant les Alien-like qui pullulaient dans les années 80 que le très bizarre et barré Dolls de Stuart Gordon, en passant par une inspiration contes de fées gore. Soit que du velours en ce qui me concerne. Les conseils de maîtrise qui remplissent les pages du magazine sont d’ailleurs excellents et il est recommandé de les potasser avant de mener la partie. Ces histoires courtes m'ont permis de multiplier les parties en un temps record, à l’inverse d’autres systèmes beaucoup plus chronophages. Alors certes, on y perd un peu en immersion – quoiqu’avec de bonnes descriptions, on peut s’en sortir –, mais l’amusement et là, et l’horreur demeure, pour le moment, un genre dont l’évocation fait toujours appel à un imaginaire collectif puissant pour sauter au-dessus des pénibles présentations d’univers. Je n’en ai tiré que des personnes qui ont apprécié l’expérience et qui n'ont, pour une grosse majorité, jamais touché un seul livre de gidéaire de leurs vies. J’ai même testé certains de ces scénarios avec des têtes blondes qui se sont assez vite prises au jeu, au point de se faire parfois de belles vacheries, m’offrant quelques parties mémorables.

    Le numéro 9 se penche sur les actionner-horrifiques, dans la droite descendance d’Aliens de James Cameron ou le Vampires de John Carpenter. Une variation « Sombre Max » que je n’ai pas encore eu l’occasion de tester, mais dont je gage que je trouverai bien le moyen de le maîtriser à un moment ou à autre. Il faut dire que Johan Scipion nous présente un scénario redoutable d'efficacité qui reprend la partie centrale de la nouvelle L’Appel de Cthulhu de Lovecraft, ce qui fait plaisir à l’amateur de Lovecrafteries que je suis. L’horreur mêlée au bourrin m’a toujours paru une excellente option, d’autant plus que les armes à feu ou tranchantes font rarement dans la dentelle. Donc oui, trois fois oui ![3]

     Mais un de mes fascicules préférés restent le 8 : son décor archétypal de slasher et sa cohorte d’idées de scénario en font un puits d'inspiration sans fond. Vous pourriez passer toute une année à utiliser le même décor sans en éprouver de lassitude tant les itérations proposées sont variées et amusantes. Le système minimal « 0 » appliqué à ce type de récit – difficilement transposable en jeu de rôle, du fait que les protagonistes ne sont que de la chair à boogeyman – est un coup de génie. De fait, le scénario A Man after Midnight est un exemple de rigueur et de sobriété d'écriture. 0 oblige, les personnages ont une durée de vie extrêmement limitée et les rencontres avec l’émule de Jason Voorhes sont aussi courtes que sanglantes. Cela demande bien sûr de grandes capacités d’improvisations et de descriptions de la part du MJ — en particulier sur les meurtres spectaculaires qui sont l’apanage du genre —, mais en poussant le concept à fond, avec un tirage au sort de personnages qui ne dépareilleraient pas dans le camp de vacance de Cristal Lake, on tient là une pépite ludique bien fendarde.

    Les Hors-série qui complètent la collection apportent un lot conséquent de nouvelles techniques, de scénarios et de suggestions qui en font de toute façon une acquisition d'agrément pour vos parties, si celle-ci tourne en rond.

    La plume de l’auteur est agréable, nerveuse, sèche, à l'image du cinéma qu'il cherche à émuler. Tout au plus lui reprocherais-je un emploi un peu trop fréquent d’anglicisme. Si certains critiques du milieu rôliste, dont le BHL de la discipline, champion du monde de la sodomie de drosophiles, pour reprendre la dénomination consacrée par l’auteur de Sombre lui-même, ce sont gaussés du format minimaliste du jeu, sa concision et son absence d’univers ne sont pas des défauts à mes yeux. 

    Car plus qu’un genre, l'horreur est surtout une ambiance, une manière de raconter des histoires. Pas d’univers ici (ou de « lore ») complexe et fouillé, mais plutôt une série de déclinaisons dans des environnements différents qui toutes reposent sur une même tonalité. Que ce soit des polars sanglants, un émule d’Alien dans l’espace ou une chasse aux cultistes dans les bayous de Louisiane, l’horreur est une épice narrative qui met l’accent sur la mortalité et le côté sale de l'existence. Une sous-culture carnavalesque et cathartique qui n’a eu de cesse de nous présenter un miroir déformant de nos pires tares et donc une saine manière de ricaner. Et c’est ça qui est bon !

    En conclusion, Sombre est une de ses pépites – avec Tranchons & Traquons – qui réinvente le loisir en le dégraissant de ses innombrables tableaux de statistiques pour aller droit à l’essentiel. Pécuniairement à la hauteur des bourses les plus maigres, ce jeu est une excellente porte d’entrée dans ce loisir particulier, que l’on soit des vieux briscards ou des nouveaux venus.

    Chapeau bas, monsieur Johan Scipion.

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    [1] — Ça aussi ça risque de bientôt disparaître, merci à tous ceux qui ont plébiscité les chiasses culturelles de l’Oncle Nickey qui a dorénavant un monopole encore jamais vu sur l’ensemble de la production américaine et donc mondiale. Il va être de plus en plus difficile d’échapper aux pets puritains de la compagnie aux oreilles rondes, à ses étrons numériques colorés à la diarrhée de CGI, à son idéologie hypocrite sur coulis de fumiers opportunistes et à son révisionnisme historique venu tout droit du fond de la plus profonde cuvette de chiottes repeintes par un Hitler qui se serait drogué aux laxatifs. Mais bon, vous l’avez tous voulu, hein ?

    [2] — Si vous ne l’avez jamais lu, c’est l’occasion de parfaire votre culture horrifique !

    [3] — Je m’excuse ici auprès des gens sensibles et des associations vertueuses qui prétendent imposer une manière de jouer et de décrire, désolé, mais une lame de sabre ça tranche, une épée ça transperce et une salve de mitraillette ça coupe un homme en deux. Autant dire que tout cela est sale, que ça pisse le sang et que ça en fout partout. Sans parler des cris d’agonies des victimes. Alors, vous pouvez en rester à vous branler l’occiput en titillant des points de vies, personnellement je préfère pratiquer le gore dans tous mes jeux de rôle, tout au moins si combat il y a. Cela ajoute un supplément de crédibilité que n'auront jamais des super-héros en caoutchouc-mousse qui traverse du béton sans une égratignure. Parce qu’un corps humain, même bien entraîné contre une surface en granit, ça fait juste un cadavre explosé, les organes étalés aux alentours, et les os surgissant d’un magma de tissus détruit. Ni plus, ni moins

    jeudi 4 juin 2020

    Bibliothèque des Ombres : carnet de lecture 03 : Mangas, BD & adaptations Lovecraftiennes (bis) !

    Troisième salves de critiques minimales pour fêter ce troisième mois et demi de confinement pour ma part, avec la nette impression d'être en taule, dans un asile de fou, dirigé par une bande de maniaques paranoïdes en liberté. Mieux vaut avoir de saines lectures sous la main pour ne pas péter tous les câbles en même temps...

     Dylan Dog : Berceuse Macabre/Barbara Baraldi & Corrado Roi

    En Italie, Dylan Dog est une institution culturelle. Avec quelques autres personnages du géant éditorial Bonelli. Dylan Dog, né sous la plume de Tizanio Sclavi est un dandy aux allures de Rupert Everett qui traîne son spleen dans les ruelles d’une Londres fantasmatique dans laquelle il résout des affaires impliquant du surnaturel.

    Dans cette Berceuse Macabre, c’est Baraldi qui remplace Sclavi au scénario, mais le changement n’entache en rien la qualité du script anxiogène, sublimé par les planches suintantes d’encre de chine de Roi qui exhalent des relents d’expressionnisme allemand.

    Un traitement graphique bien poisseux que les blagues de l’assistant de Dylan, Groucho, peine à adoucir. Il faut dire que les auteurs s’attaquent à l’enfance inquiétante, un de ces thèmes horrifiques qui fleurète avec les limites de ce que l'on peut montrer dans la fiction d'épouvante. Cette enquête glauque est emmêlée avec une narration parallèle racontant les déboires d’un vieux conteur… dont les histoires semblent faire échos aux événements.

    Car dans l’univers de Dylan Dog, rien n’est simple, ni même achevé et une dernière case peut très bien relancer le récit ou amener le lecteur à reconsidérer tout ce qu’il vient de lire.

    Série atypique, qui a hérité du sens de l'absurde et du fantastique celui qui fut longtemps son scénariste, Tiziano Sclavi, Dylan Dog mérite votre attention, et qui sait ? Peut-être prendrez-vous goût au doux frisson du cauchemar[1].


    Une Année sans Cthulhu/Thierry Smolderen & Alexandre Clerisse

    Comment résumer un récit monstrueux qui perd le lecteur dans un labyrinthe de témoignages d’un même événement qui, chacun, en donneront une interprétation différente ? Car c’est le pari adopté par le scénariste Smolderen et le dessinateur Clerisse. Continuant leurs explorations du vingtième siècle à travers le prisme de l’imaginaire, comme ce fut le cas avec Souvenirs de l’Atome (consacré aux années 60 et à la SF de Cordwainer Smith) ou l’Eté Diabolik,  (consacré aux années 70 avec en point de mire le fumetti d’espionnage éponyme) ils s’attaquent ici aux décennies 80, au cinéma d'horreur.

    Marqués au fer rouge par le jeu de rôle – et les faits divers l’entourant – autant que par l’émergence du jeu vidéo et des sciences cognitives, les deux auteurs mixent le tout en un récit qui aurait pu devenir indigeste, n'était-ce leurs capacités a synthétisé les innombrables thématiques dont ils se sont emparés. Ce qui aurait pu ressembler un gros mélange de culture « nostalGeek » conserve ici un parti-pris fort, grâce à une écriture lyrique, usant de la métaphore et du symbolisme avec habileté et à un graphisme qui mue continuellement pour fusionner les différents niveaux de réalités auxquels nous sommes confrontés.

    Débutant comme un film d’horreur classique de la décennie, les personnages – et le lecteur – ne tardent pas à se perdre dans un écheveau de pistes toutes plus incohérentes les unes que les autres et qui, pourtant, parviennent à s'emmêler harmonieusement. Les auteurs se gardent bien de déflorer le mystère qui palpite sous cette intrigue, demeurant en cela plus proche de Twin-Peaks que de Strangers Things.

    Au final une excellente BD qui restitue un imaginaire que l’on croyait mort en enterré dans toute sa noirceur. Ce qui est en soi un bel exploit !


     Riff Reb’s : A bord de l’étoile Matutine ; Le Loup des Mers ; Hommes à la Mer/Riff Reb

    Passionné par la mer et les histoires de marin, le dessinateur Riff Reb s’est attelé à bâtir un schooner d’adaptations de romans sentant les alizées pour les amateurs du genre. Cet album rassemble l’intégrale de ses recherches graphiques en un objet fort esthétique, à la reliure solide, ce qui est déjà une grosse qualité en ces temps.

    Les différents récits sont narrées avec maestria, le texte préexistant permet à Riff Reb de tirer le meilleur de son art en se concentrant sur son découpage. Les amateurs d’abordage et de naufrages en tous genres en seront pour leurs frais.

    Utilisant souvent une langue riche, ponctuée par des idiomes maritimes, Riff Reb compose des planches grandioses en usant de la bichromie pour sublimer la mélancolie de ses personnages, des clochards célestes, incapable de demeurer sur la terre ferme, car toujours tiraillé par le parfum obsédant de la mer qui promet à ceux qu'elle envoûte une liberté sans entrave, en dépit des innombrables sacrifices exigés par Poséidon et ses naïades.

    Entre contes de pirates et chasse aux phoques tournant à la catastrophe sous la houlette d’un capitaine tyrannique, ces tranches d'existences englobent tous les aspects de la vie des marins des siècles passés. Une lecture recommandée si les embruns vous titillent les narines !


    NeuN/Tsutomu Takahashi

    1940, treize enfants ont été fabriqués à partir de l’ADN d’Aldolf Hitler pour pérenniser le troisième Reich. Les officiers nazis décident d’éliminer toute la lignée, excepté un individu qui aurait développé des pouvoirs psychiques remarquables.

    Connu pour ses œuvres qui s’aventurent dans les recoins les plus sombres de l’esprit humain, le mangaka Takahashi s’intéresse ici au nazisme et plus particulièrement à la manière dont il a été vécu en Allemagne. Un sujet pour le moins lourd qui est supporté par une mise en scène qui hérite de ses traits charbonneux pour imprimer une infinie noirceur à l’ensemble.

    Bien que s’abreuvant au calice du thriller ésotérique, l’auteur parvient à rendre cette intrigue solide en se focalisant les personnages dans un découpage harmonieux, très lisible. Ne nous épargnant guère sur les horreurs de la guerre il s'autorise quelques bizarreries gothiques en confrontant nos héros à des émules de Mengele.

    Du fait de son traitement sérieux et de son sujet épineux, ce récit ne convient qu’aux lecteurs ayant un estomac résistant et une grande ouverture d’esprit, mais le résultat en vaut le détour.

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    [1] - Il est à noter que Dylan Dog a eu le droit à deux adaptations cinématographiques, l’une éponyme, l’autre adaptant une œuvre de jeunesse de Sclavi amorçant déjà ce que sera l’enquêteur en cauchemar. Je vous conseillerai plutôt l’adaptation italienne de 1994 : Dellamorte Dellamore de Michele Soavi, dans laquelle on retrouve d’ailleurs Rupert Everett dans le rôle principal, mais aussi le cocktail détonnant d’humour (noir) et de terreur qui fait la saveur de ce fumetti atypique.

    mardi 14 avril 2020

    Bibliothèque des Ombres : carnet de lecture 02 : Mangas, BD & adaptations Lovecraftiennes

    Deuxième fournée d’œuvres en vrac, plus orientée sur la bande-dessinée. Des chefs-d’œuvres et d'autres titres un peu plus anecdotiques, mais qui toutes présentent ce que je cherche en priorité dans n'importe quelle fiction : des choix esthétiques forts et assumés jusqu'au bout. En vous souhaitant une bonne découverte.


    Beastars/Paru Itagaki; Ki-Oon
    Marginal dans nos contrées, le genre de l’anthropomorphisme demeure pourtant le support idéal des fables, le plus à même d’explorer nos failles humaines par le biaise de la métaphore.

    Témoin ce manga qui, sous couvert d’un prétexte classique : l’on y suit les pérégrinations d’un groupe d’adolescents appartenant aux lycées de Cherryton mêlant de manière mixte les herbivores et les carnivores disserte sur la morale et l'éthique. Car c’est dans le contexte placide de la vie scolaire bien rythmée qu’intervient un meurtre atroce.

    Loup gris plutôt marginal, Legoshi décide de mener l’enquête, ce qui va l’entraîner dans le labyrinthe des faux-semblants et l’obliger à faire face à sa propre nature de prédateur.

    Avec une narration fluide, l’auteur nous emmène dans un écheveau d’intrigues complexes, intriquées les unes dans les autres. Elle se sert de la liberté qui lui procure le genre animalier pour conduire son récit sur des rivages très sombres, n'hésitant jamais à saupoudrer certaines scènes d'un soupçon d'épouvante très efficace.

    Du divertissement de grande classe donc, qui allie l’intelligence de son propos à une réalisation brillante. Probablement un des meilleurs mangas de l’année. 


    Grateful Dead/Masato Hisa; Casterman

    Chine, fin du XIXe, début du XXe, Ko-Lin est une prostituée qui se métamorphose sur l'ordre d’un maître Taoïste en une redoutable combattante capable d’en remontrer au Jiang-Shi, des créatures mortes vivantes voisines de nos vampires.

    Première série de Misato Hisa (Jabberwocky), ces deux albums établissent déjà la maîtrise de l’auteur sur son travail du noir et blanc atypique dans le manga et sa prédilection pour les univers fantastiques mêlant pléthore d’influences. En plus des Jiang-Shi nos héros se frotteront également à d’anciennes terreurs du Far West ou à des insectes intelligents.

    Une œuvre empreinte d’un esprit très « série B » mais qui cache sous ses côtés décousus une aisance esthétique et narrative admirable.

    Sans prétention, mais néanmoins avec une vraie envie d’exposer son amour de tout un pan de la culture cinématographique et littéraire populaire dans toute sa démesure, Misato Hisa conçoit chacune de ses aventures comme des incroyables melting-pots où les idées les plus farfelues acquièrent une réelle densité.

    Les Mythes de Cthulhu/Alberto Breccia, H.P. Lovecraft; Rackham

    La rencontre de deux maîtres ! Pendant cinq ans, l’artiste argentin s’échinera à matérialiser les cauchemars de Lovecraft en BD. Un exercice d’adaptation beaucoup plus ardue qu’il ne le paraît au premier abord. Car si la langue de Lovecraft suscite des images stupéfiantes dans l’imaginaire du lecteur, il est beaucoup plus difficultueux de leur faire franchir la barrière graphique. Décrire n'est pas montrer...

    Breccia va donc amener le médium de la BD dans ses derniers retranchements, usant de toutes les techniques à sa disposition pour rendre hommage aux maîtres de Providence : crayons, photographies retravaillées, collages… Les planches sont martyrisées par la plume, le pinceau et les multiples couches de lavis pour rendre au mieux les envolées hyperboliques de l’écrivain.

    Et cela marche ! Il se dégage des dessins de Breccia une atmosphère glauque, une noirceur à couper au couteau. Les créatures tentaculaires de Lovecraft, noyées dans la brume d’un sfumato d’encre de chine, à la fois immenses et indiscernables, retrouvent cette aura de terreur que leurs confère le floue des adjectifs et des qualificatifs de l'écrivain.

    S’aidant d’extrait direct du texte de Lovecraft, l’œuvre adaptative de Breccia réussit son pari de respecter l’esprit des écrits, conservant l'ambiance si particulière des nouvelles, tout en leur donnant une forme originale ou toutes les techniques de la BD noir et blanc sont mises au service du récit.

    Du grand art !

    #NouveauContact/Bruno Duhamel; Bamboo
    Habitant des Highlands, Doug est un marginal qui aime photographier son environnement et partager ses clichés sur les réseaux-socios. Jusqu’au jour où il tire le portrait d’un monstre qui barbote dans le lac. C'est à cet instant que sa vie tranquille bascule dans le chaos…

    Ce récit est que le point de départ d’une satire à l’acide de notre époque et de tous ses épiphénomènes sociaux. Grâce à une narration simple et sans fioriture, Duhamel parvient à rendre compte du pathétique des polémiques à rallonges qui agitent les réseaux.

    Militants de tous bords se retrouvent mis dos à dos dans cette histoire qui nous invite à prendre du recul sur nos harangues énervées, (volontairement ?) amplifiées par l'architecture des réseaux sociaux qui facilitent les prises de position extrêmes, l’immédiateté entraînant la surdité et la stupidité. À ce titre, ce n’est pas anodin que l’auteur s’échine à épingler l’Oiseau-Bleu, caisse de résonance par excellence des mauvaises nouvelles.

    Une bonne BD donc, divertissante, et qui a le grand mérite de nous tendre un miroir déformant.
     


    Les Montagnes Hallucinées/Gou Tanabe; Ki-Oon

    Déjà auteur de mangas d’horreur, Tanabe, à la suite de Breccia, relève le défi d’adapter les récits de H.P.Lovecraft. Nouvelle longue et complexe, les Montagnes... ne se prêtent guère à l'exercice tant elle condense toutes les particularités difficultueuses du maître de Providence et il eût été à craindre que le trait trop précis de Tanabe ne le desserve.

    Mais le mangaka connaît ses limites. Astucieux, il va détourner son style limpide pour représenter l'indicible. S’il commence pianissimo, les trois quarts de l’histoire narrant l’exploration polaire par le menu, il bifurque ensuite dans le second volume lorsque les créatures antédiluviennes rentrent en scène. C’est là que l’auteur met toute sa technique de dessin au service de l'emphase de son récit.

    S’inspirant des peintures naturalistes d’Ernst Haeckel, il noie les planches dans une abondance de détails qui finissent par avoir un effet hallucinatoire sur le lecteur, similaire aux enfilades d’adjectifs et de qualificatifs dont raffole Lovecraft lors de ses plus belles envolées lyriques.

    Ici encore le noir et blanc démontre que, derrière son apparente simplicité, une capacité a traité les sujets les plus délicats. Un travail de maître.

    Chronique de l’ère Xénozoïque : l’intégrale/Mark Schultz; Akileos

    Perfectionniste, c’est un terme qui colle à l’illustrateur Mark Schultz qui dépeint dans cette unique BD un monde post-apocalyptique peuplé de dinosaures et dans lesquels les survivants tentent de retrouver, à leurs risques et périls, les techniques que leurs ancêtres (c'est à dire nous...) ont laissés derrière eux.

    En dépit de son emballage très décontracté et dont les thèmes sont à même de faire piaffer d'anticipation les amateurs de série Z, Xénozoïque possède un réel propos et l’aventure, si elle est toujours présente, converge vers un objectif : traiter de l’écologie.

    Aussi fantasque soit l'univers décrit par le trait et le découpage élégant de Schultz, la découverte de celui-ci nous entraîne dans une éthologie imaginaire dans laquelle les terribles sauriens – de retour en cette époque futuriste – ont leurs rôles à jouer dans un environnement devenu hostile à l’homme.

    Hélas pour nous, Mark Schultz n’est jamais parvenu à concocter une conclusion satisfaisante à son œuvre, l’achevant sur un ultime rebondissement qui demeurera une porte ouverte sur une suite fantasmée par le lecteur.

    Ce qui n’est pas une raison pour se priver d’un excellent ouvrage, divertissant et plus complexe que son concept de départ ne le laisse supposer.