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    dimanche 11 octobre 2026

    Les Chroniques de Yelgor : La Piste du Lancoeur (par Huba)

    Le mois d’octobre débarque avec son cortège de goules et de gobelins, mais comme j’achève le tome 2 des Chroniques de Yelgor, je vous propose une nouvelle scène de celui-ci. Celle-ci montre l’indécision de nos héros en exil, un thème qui me paraît à la mode en ce moment ! J’apprécie l’aspect très moyenâgeux que le talentueux Huba a conféré au Dauphin. Cette illustration réunit aussi Heldar d’Avon, le vieux paysan, et Tigrishka la fille adoptive d’Allytah. Ces personnages secondaires pèseront dans le récit et leur présence vous permet de constater le gros merdier qui se débat dans le monde de Yelgor, avec ses chevaux mécaniques, ces « furries » et autres émanations grotesques du cerveau décadent de l’auteur. Ce n’est qu’une illusion, voyez-vous. Je contrôle ce chaos et je vais vous expliquer ici comment… 


    « Pourquoi tu ne termineras jamais ton Loré ! »

    On sait que pour une bonne fantasy il faut un univers – enfin « un lore » selon la nouvelle nomenclature, que je renommerai « loré » par pure provocation mesquine – riche, avec des peuples, des religions, une géographie, une monnaie… Un monde secondaire comme l’appelait le vénérable J.R.R. Tolkien, qui en a bâti un si complet qu’en accomplir le tour relève d’une titanesque gageure. La Terre du Milieu ne compte pas que des langues, mais aussi des généalogies interminables, une histoire s’étendant sur des milliers d’années et une profondeur insoupçonnée dont le Seigneur des Anneaux et le Hobbit ne sont que la partie émergée. Seulement voilà : son loré n’a jamais été conçu pour arriver dans les mains des lecteurs lambda. Celui-ci ne consiste souvent qu’en notes contradictoires, en brouillons et en contes abandonnés. Certes, depuis son décès, il existe des publications de ses textes officieux, mais Tolkien écrivait d’abord pour son propre divertissement. Il avait un métier, une reconnaissance professionnelle et une position sociale qui lui procurait du temps pour que croisse son jardin imaginaire. 

    Le succès qu’il a rencontré – aussi mérité soit-il – a donné le « la » à une forme de fantasy que l’on a baptisée du sobriquet un peu infamant de BGF pour « Big Commercial Fantasy » et tous les thuriféraires de Tolkien se sont engouffrés dans cette voix, parfois par goût, souvent par pur mercantilisme. Ce qui caractérise cette mouvance : une importance absurde accordée aux détails du loré avec cartes, généalogies des rois et des innombrables divinités, langues, chronologie, etc., oubliant que la création de Tolkien tenait autant de l’exception que de la prouesse littéraire. Ce modèle et son impact culturel retentissants ont institué le loré en obsession dans le microcosme de la fantasy. Il devient la priorité et se transforme souvent en une course au perfectionnisme aigu au détriment de l’histoire ! Tous les petits rouages du monde doivent tourner les uns dans les autres à la perfection, comme une horloge suisse. Sauf qu'en tant qu’auteur débutant, vous êtes seul à la barre de ce drôle de navire et vous ne viendrez jamais à bout de cet océan. Je surlignerai cette évidence : le loré ne sert à rien si vos personnages ne le ressentent pas dans leur chair.

    Dans la grande famille des auteurs de fantasy ou de SF, avant que n’adviennent l’ère des sagas interminables, le loré relevait moins de l’obsession que de l’outil narratif. Je ne connais pas toute la littérature pulp, mais durant son moment de gloire, Robert E. Howard et H. P. Lovecraft, pour ne citer qu’eux, ont abordé le problème d’une manière plus féconde et surtout moins castratrice. Si R. E. Howard a bien construit un monde avec son « âge hyborien », celui-ci demeure « lacunaire » – mot employé ici sans aucune notion péjorative – ce qui lui permettait de suivre Conan le Cimmérien dans ses aventures en improvisant ses rencontres en fonction de ses besoins dramatiques. Il existe certes une ébauche encyclopédique de l’hyborie, avec une carte, mais à aucun moment ce document ne supporte la comparaison avec la création de Tolkien. 

    Cette différence s’explique par les conditions de production des deux hommes : Tolkien inventait son univers dans une optique de perfectionniste dilettante [1] là où Howard menait de front une carrière d’écrivain, ce qui le poussait à une efficacité immédiate pour payer son train de vie. Dans le cas d’Howard Philippe Lovecraft, la conception du loré devient encore plus abyssale. Bien que l’on parle plus d’un mélange d’horreur et de SF dans son cas, additionné d’une pointe de fantasy avec ses très « dusaniennes » Contrées du Rêve, Lovecraft n’a jamais effectué d’arbres phylogénétiques pour ses monstres indicibles et même ses Dieux aux noms gutturaux demeurent dans une nébuleuse interprétative. C’est parce que Lovecraft et Howard ont conservé des trous béants dans leur loré que ceux-ci ont donné un abri à l’imagination de milliers de lecteurs. Lovecraft a poussé la logique dans ses derniers retranchements en prêtant sa création à de nombreux correspondants pour qu’elle essaime autour de lui. [2]

    Ces deux exemples nous montrent qu’un loré, même incomplet, constitue un terrain fertile pour accueillir des histoires palpitantes.

    Abordons les terres du jeu de rôle, car celui-ci a contribué à cette obsession pour le loré [4] et accordez-moi une escale dans ce port pour souligner une évidence : vous n’êtes ni le Games Workshop de Warhammer ni la compagnie qui détient actuellement les droits d’AD&D, licence qui passe dans plus de mains qu’une prostituée du bois de Boulogne. Ces deux titans ludiques sont co-créés par de multiples employés et, afin de survivre économiquement, ces deux titres tissent du loré de manière industrielle. Second problème, le jeu de rôle constitue aussi un médium narratif avec ses spécificités propres : le loré doit procurer aux joueurs et au MJ de quoi déployer des aventures toujours mouvantes, ce qui comporte moult éléments à décrire : lieux, PNJ, cartes, monstres… En tant qu’écrivain ou scénariste isolé, vous ne possédez pas cette force de frappe colossale.

    J’en arrive à un autre point très important : l’hubris du démiurge ! Un piège satisfaisant pour n’importe qui. Vous inventez tout, vous êtes le Maître de la machine céleste ! Cela vient avec un prix qui se cache dans les détails : plus vous créez d’embranchements dans votre monde, plus vous le trouvez incomplet et plus vous remplissez un tonneau des danaïdes. Les généalogies se succèdent, puis les mythologies byzantines aux nombreux dieux, puis les différentes églises, puis les monnaies, puis, puis… Une spirale de fractales vous absorbe. En échangeant avec plusieurs personnes, je suis souvent tombé sur des artistes qui se perdaient dans ce cycle sans fin, car il vous procure la satisfaction d’avancer sur votre histoire, alors que vous n’en avez pas écrit une ligne. En revanche, vous montez une falaise de papiers qui s’écroulera sur vous. Souvenez-vous que le loré reste un travail « invisible » : une énorme part de celui-ci ne sera pas perceptible par les lecteurs. 

    Une autre forme de vice se dissimule dans cette pratique du « worldbuilding » intensif : la muséification ! Vous composez avec zèle un monde qui vous paraît si complet que vous vous retrouvez bloqué, incapable de le mettre en mouvement de crainte que les actions de vos personnages ne détricotent tout ce que vous avez échafaudé, quand leur rôle consiste justement à bousculer ce même monde. Ce défaut n’est pas réservé aux gens de plume : lors de parties de jeu de rôle, j’ai souvent vu des maîtres de jeu si obsédé par la cohérence du loré que les personnages-joueurs ne possèdent plus que des miettes de potentialités. La partie se résume alors à une ennuyeuse visite encyclopédique.

    La création de loré engendre la frustration assez particulière de ne pas « en savoir assez » et cela nourrit une forme de boulimie au cours de laquelle plus vous creusez et moins vous vous sentez prêt à passer le cap de la rédaction… À cela, j’ajouterai la présence de l’IA qui endossera le rôle d’une secrétaire très affable. Elle répondra à vos sollicitations avec une honnêteté toute mécanique et une obligation algorithmique à vous garder captif de sa compagnie. Vous produisez donc encore plus de détails, de manière industrielle et superfétatoire.

    À ce stade, le lecteur se demandera où je souhaite en venir ? 

    À ceci : la première et la plus importante question à se poser concernant votre loré est celle-ci : « est-ce que cela servira l’histoire que je veux écrire ? ». Il existe une règle du milieu littéraire qui dit : « tuez vos chéris ! (mais conservez les brouillons) ». Est-ce que la généalogie de la famille royale jusqu’à la soixante-deuxième arrière-grand-tante a un impact sur l’intrigue principale ? Non ? On s’en fout ! Est-ce que connaître toutes les monnaies de vos pays imaginaires, région par région, aura une importance sur le destin de vos héros ? Non ? Poubelle ! Si, dans votre page un de votre chapitre un, aucun de ses éléments n’apparaît et que vos protagonistes les ignorent, alors ils ne servent à rien. 

    J’exposerai ici une méthode, qui demeurera valable que pour ma pomme, mais je pense néanmoins nécessaire de l’approcher à ce stade, parce que vous pourriez croire que je critique une pratique qui possède par ailleurs un certain intérêt. Il se trouve qu’elle me fascine aussi, mais voilà, dans mes plus jeunes années, je lui ai alloué que trop de temps et j’ai vu moult créatifs sombrer dans ses sables mouvants. 

    Donc : 

    L’élément le plus important reste, à mon humble avis, que le monde conserve assez de plasticité pour accueillir les conséquences des actions de vos personnages. 

    À cette fin, la magie ou toute autre formes d’exotisme reposeront sur des prémisses très simples qui vous donneront assez de latitude pour improviser pendant votre premier jet sans menacer la cohérence générale. Considérez le loré comme une épice qui saupoudre le récit. Elle relève le plat, mais ce sont les protagonistes qui en constituent l’ingrédient principal. La société que vous organisez autour d’eux, la magie, les pays et tout le saint-frusquin n’existent qu’en tant que cadre à tout cela. J’irai même un peu plus loin en disant que si vous effacez le loré, l’évolution sentimentale et dramatique de vos personnages devrait rester cohérente. Quelques concepts simples, qui soutiennent votre proposition, vous aideront bien plus que la connaissance encyclopédique de votre univers. Ces concepts deviendront les piliers de votre création.

    Ceci posé, passons à ce que j’ai nommé de manière un peu pompeuse : la Coagulation. 

    J’emploie cette méthode autant dans Yelgor que dans les Aventures d’Ethel Arkady. Elle utilise les fameux piliers dont je parlais plus haut, mais elle leur adjoint d’autres éléments : 

    Une affirmation dans votre récit ne permet pas d’établir une loi de votre monde. Imaginons qu’un personnage X découvre dans un grimoire que les mages perdent leurs pouvoirs à quarante ans. Voilà quelque chose d’intéressant ! Cependant, vous ne savez pas encore si le pouvoir des magiciens possède une date de péremption. Votre personnage principal trouve certes cette information, mais peut-être est-elle erronée ? Induite par l’antagoniste ? À moins qu’elle ne soit placée là pour rassurer les quidams vis-à-vis des mages alors que ceux-ci savent très bien que leur maîtrise des arts occultes croit avec l’âge ? Autant de questions intéressantes que vous exploiterez en fonction de l’évolution de votre premier jet. Maintenant, imaginons que vous poursuivez cette palpitante histoire et que cette donnée se glisse dans un autre document, puis, parce que cela noyaute votre intrigue, le personnage X rencontre un mage qui a perdu ses pouvoirs après 40 ans. Avec ce détail final, vous avez « coagulé » votre monde, car le récit demandait une réponse. D’une affirmation fantaisiste dans la diégèse de la fiction, vous êtes parvenu à une loi et, du coup, vous avez apporté une pierre à votre loré. Dans ce monde-ci, les mages perdent pour certaines raisons – encore à découvrir – leurs pouvoirs après 40 ans. 

    La coagulation, vous l’avez observée, crée de manière organique une contrainte. Bien sûr, cela vous obligera à noter celle-ci dans un document idoine. Cette technique ne satisfait pas le désir d’exhaustivité, mais elle fabrique un loré efficace pendant le processus d’écriture tout en évitant de vous éparpiller dans une fractale sans fin. Cependant, en fonctionnant comme cela, vous ouvrez de nouvelles interrogations dont vous n’aurez jamais les réponses, ce qui ne cause aucun dommage à votre trame principale. Avons-nous toutes les réponses sur le monde de la réalité véritable qui nous entoure ? Non ! J’en déduis donc que votre monde secondaire vivra très bien avec des mystères.

    Je sais qu’en exposant cela, je tourne le dos au prérequis, souvent admis dans le joyeux milieu des amateurs de SFFF, qu’un loré cohérent constitue l’alpha et l’oméga d’un récit et ce d’autant plus qu’il court sur certains sites d’aide à l’écriture, ou même dans des vidéos d’analyses YouTubesques, mais cette autopsie constante et morbide du loré a déformé la vision générale que nous avons de cet élément et le moindre interstice devient une faille, une erreur de scénario, la preuve que l’auteur s’est trompé, en dépit du fait que rien n’assèche plus l’imagination qu’une intrigue sans mystère. Les trous dans la trame ne sont pas forcément péjoratifs et les œuvres qui conservent une pincée d’ésotérisme littéraire auront bien plus de charmes que celles qui s’étendent ad nauseam sur leur loré, lequel dissimule parfois une narration poussive. [3] 

    Cette volonté explicative possède quelque chose de scolaire et elle montre surtout une profonde méfiance envers l’intelligence des lecteurs. Pour parler franc : je me fais chier devant de tels objets culturels ! J’aime qu’une œuvre m’échappe, se torde entre mes doigts pour la bonne raison que je sais que j’y reviendrai un jour, de la même manière que je retourne souvent aux films de David Lynch ou de Satoshi Kon parce qu’ils gardent une part de mystère. Satoshi Kon affirmait d’ailleurs qu’il préférait les œuvres qui ne lui livrait toutes les clés de compréhension et sa filmographie est régie par cet axiome : tout est explicable… Jusqu’à un point de rupture dans la diégèse où le spectateur s’interroge sur ce qu’il a vu. Je pense que ce modèle, quoiqu’il faille composer avec les spécificités du médium, demeure applicable à la littérature.

    En conclusion : selon moi, un loré fonctionnel répond aux questions qui meuvent les personnages, mais il n’a pas à être exhaustif. Vous éprouverez moins de frustration à le cuisiner avec des piliers solides, une réserve de loré « liquide » et enfin des mystères. 

    Quelle que soit la méthode que vous choisissez pour votre histoire, il y a une seule vérité qui compte : vous n’achèverez jamais votre loré, et c’est très bien comme ça !

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    [1] – Point d’interprétation péjorative de ma part, je souligne juste une différence économique entre les deux écrivains.

    [2] – Pour le meilleur et parfois le pire ! Je ne reviendrai pas ici sur les calamiteuses réécritures howardienne de Sprague de Camp, qui a transformé Conan en une expression du surhomme américain en opposition totale avec la vision noire et nihiliste de Howard, ni sur les bricolages manichéens du corpus lovecraftien par August Derleth. Un fourvoiement qui sera bien sûr entériné avec le jeu de rôle l’Appel de Cthulhu et les innombrables thuriféraires de Lovecraft. (Jeu que j'aime par ailleurs, je vous rassure. J'ai commencé à découvrir le jeu de rôle avec ce titre.)

    [3] – Comme je l’entends, le mystère n’est pas de l’inconsistance, celle-ci tenant de la facilité d’écriture puisqu’elle se manifeste souvent contre les lois primordiales – les fameux piliers dont je parlais – qui régissent la diégèse. Des erreurs de ce type sont repérables dans le premier jet et s’incarnent par un excès de coïncidences, des pouvoirs aux effets aléatoires, des personnages affaiblis quand cela arrange l’auteur, etc.

    [4] – De même que dans le milieu du jeu vidéo, mais ne m’intéressant que très superficiellement à celui-ci, je me garde d’en discourir. 

    samedi 13 avril 2019

    Bibliothèque des Ombres : Moi ce que j'aime c'est les Monstres/Emil Ferris

    AVERTISSEMENT : Ceci n’est qu’un avis que vous n’êtes en aucune manière obligé de partager. Mon humble but ici est de proposer une lecture de mon ressenti. Si d’aventure vous vous sentez l’âme d’un justicier en déposant une pêche dans la section des commentaires, sachez que cela ne me fera pas changer d’avis et que vous perdrez votre temps. En vous remerciant pour votre compréhension…

    Cet imposant pavé de plus de 500 pages nous est présenté dans un bel écrin par les éditions de M. Toussaint Louverture [1]. Nous suivons les aventures de Karen Reyes – avatar fantasmé de l’auteur – qui enquête sur le meurtre de sa voisine de palier, une certaine Anka Silverberg… Reyes apparaît comme l’une de ces adolescentes complexées, fascinée par les monstres, elle s’imagine souvent en privé « dur à cuire » à la dégaine de lycanthrope.

    Le dessin au bic, vendu comme une des originalités de l’ouvrage alors que la technique a déjà été exploitée plusieurs fois [2], n’est pas dénué de cachet. Les couvertures de faux magazines de cinoche horrifique type « Fantagoria » qui séparent les chapitres sont d’une facture tout à fait appréciable et convoquent une contre-culture à laquelle je ne peux qu’être sensible. C’est d’ailleurs la partie la plus appréciable de la BD. La patte d’animatrice et de publicitaire de l’auteure transparaît dans la composition des planches, dans l’attention accordée à une homogénéité symétrique qui frappe l’œil dès la première vision.

    Si le graphisme est à la hauteur, où est le problème ? Simple ! Emil Ferris ne sait pas réaliser une bande dessinée. La lourdeur pachydermique de son découpage chaotique m’a assommé. En conséquence, la lecture de cette œuvre s’est étirée sur des semaines et des semaines du fait de longues pauses. Revenir à ces pages pachydermiques a nécessité de prendre une inspiration profonde pour essayer de décortiquer ces arabesques nonsensiques comme un Champollion fou.

    La narration écrite se perd dans des circonvolutions abracadabrantesques, fait des nœuds dans sa propre histoire, abuse d’une pénible glossolalie rhétorique qui surligne chaque minuscule détail superfétatoire. On pourrait mes rétorquer à raison que c’est un effet de style littéraire, mais ici cela ne fonctionne pas et procure non l’immersion mais une prégnante migraine après dix minutes de lecture. L’ensemble aurait dû subir une relecture attentive : entre les répétitions, les adverbes et les phrases alambiquées placées de manière gratuite au petit bonheur la chance, c’est un festival d’horreur pour les yeux.

    Je ne pense pas que les traducteurs soient pour quelque chose dans ce massacre. Ce style, je le reproche à l’auteure ! Et si le conditionnement de l’édition française est un écrin à la limite de la flagornerie, je ne subodore pas que ses responsables aient eu un quelconque mot à dire sur le produit d’origine. Mes piques s’adressent surtout à la publication américaine, aux personnes qui auraient pu convaincre Ferris de tailler dans le vif d’un script abscons.

    N’en déplaise aux nombreux laudateurs, une BD transmet ses informations nécessaires à la suspension consentie de l’incrédulité et à la maturation des émotions par le prisme de l’image ; or ici, on est loin du compte : la mise en page sous forme de cahier, qui part d’une bonne idée pour coller au thème de l'adolescence, nuit à la clarté de l'ensemble ; les dessins correspondent avec une remarquable exactitude aux interminables descriptions embrouillées que l’on a lues quelques minutes plus tôt ; le découpage saute d’une séquence à l’autre sans rime, ni raison, se permet des torsions pour flatter l’œil, mais perd en route sa logique événementielle… N’est pas Fred qui veut, etc.… En résumé, l’auteure sacrifie le confort de son auditoire sur l’autel d’une esthétique snobinarde assez insupportable.

    Puisque l’ouvrage se place dans la catégorie très discutable des « romans graphiques », je reviens un petit moment sur sa narration : si nous emboitons le pas à une adolescente, alors le style ampoulé de l'auteure n’épouse jamais les perceptions de son personnage. On sent le poids de l’adulte qui essaie – sans jamais y parvenir – de retrouver ses sensations de jeunesse. Sans parler de singer l'écriture d’une gamine dans l’Amérique en plein bouleversement des années 60, ce qui est une vraie gageure[3] en soi, il est tout de même possible de créer l'illusion d'une voix intérieure, en usant d'une prose en décalage constant avec les situations rencontrées...[4] Les outils stylistiques existent, encore faut-il avoir l’imagination pour les utiliser. Je ne m'étendrais même pas sur l'apparition des appétences charnelles qu’explore ce pénible monologue et qui n’échappe pas au psychologisme de comptoir. Cette complaisance laudative a poussé de quelques crans supplémentaires ma détestation de cette BD. C’est une appréciation subjective, mais ce sujet n’apporte à mon sens pas grand-chose à l’histoire et il est exposé de manière si prosaïque, avec si peu de subtilité, que cela en devient embarrassant.

    Conséquence de tout cela, le propos initial se délite dans un bric-à-brac incompréhensible. En dépit du marasme ambiant, certaines séquences fonctionnent. J’ai tout de même goûté le passage sur le traitement des prostituées dans l’Allemagne Nazie, qui est raccord avec la symbolique du monstre créé par Ferris, bien que cette séquence soit amenée dans le récit avec la finesse d’un bulldozer aviné [5].

    Mais plus encore que ce qui aurait dû rester un modeste récit à la première personne, un de ces exercices égotiques sans plus d’incidence que nous inflige depuis quelques décennies déjà le milieu de la BD dite « underground », s’est retrouvé par la grâce d’un air du temps délétère propulsé au rang de chef-d’œuvre insurpassable.

    C’est non sans ce que je nomme, de manière péremptoire, une certaine fierté que les rabats du quatrième de couverture nous apprennent qu'Emil Ferris a contracté le virus du Nil lors d’un voyage en Égypte. Conséquence immédiate, notre auteure a dû réapprendre à dessiner, et c’est de cette résurrection miraculeuse qu’est né ce fœtus de BD.

    Qu’on soit bien d’accord, cela est fort dommageable pour elle, mais cela ne contribuera pas à me rendre plus sympathique cet ouvrage qui m’est apparu comme, au mieux, antipathique. Qu’on se le tienne pour dit : on a tous nos problèmes et être malade, handicapé ou même tétraplégique n’est pas ce qui nous dote du talent ultime ! Comme l’époque nous oblige à souligner l’évidence : quels que soient votre condition physique et votre sexe, vous n’excellerez dans votre domaine de prédilection qu’avec une pratique journalière, assidue et une remise en question de tous les instants. Être affecté d'un quelconque particularisme n’est pas et ne sera jamais un sésame pour produire une œuvre de qualité. Je ne dis pas qu’Emil Ferris n’a pas sué sur ce livre, en revanche je maintiendrai qu’avant de passer le stade la publication, le manuscrit aurait dû bénéficier d’un travail éditorial musclé pour éviter des scories et gagner en efficacité tout en perdant des pages superflues dans l’opération.

    Je demande à un auteur de m'entraîner à la découverte, à travers une narration qui respecte les règles de l’art, une vision, une interprétation du monde, une rêverie, quelque chose qui me montre le meilleur de l’humanité, étant donné que nous sommes quotidiennement confrontés à la médiocrité de notre apathique époque. Que la santé de madame Ferris soit défaillante est une donnée biographique qui peut éclairer certaines choses si d'aventure la passion qu'elle nous inspire nous pousse à disséquer ses œuvres, à essayer de comprendre le pourquoi du comment de la formation de ses thèmes de prédilections, mais ce n’en est en aucun cas un argument valable pour adopter une posture de supériorité qualitative. Et cela ne nous dispense pas, en tant que lecteurs avisés et matures, de débrancher notre esprit critique !

    Comme je m’attaque à un ouvrage qui bénéficie d’une impressionnante aura de légitimité dans le minuscule milieu éditorial, je vais tenter de tirer ici une conclusion de tout cela. Il y a une myriade de points problématiques à soulever sur ce livre, mais d’une part cela aurait étiré au-delà du raisonnable ce texte déjà bien trop long, d’autre part cela aurait nécessité des recherches documentaires que je n’ai hélas, ni le temps, ni les moyens et surtout pas l’envie de mener. Donc :

    J’appuierai ici sur un point que me reprocheront sûrement les idiots de notre merveilleuse époque : je n’ai rien contre les femmes dans les arts. Que du contraire même !

    Cependant, les travaux qu’elles fournissent doivent être à la hauteur de mes attentes. Dans le cas qui nous occupe, j’ai plus l’impression que cet album a été produit pour satisfaire à des desiderata sociétaux plutôt que qualitatifs, ce qui a sur moi un effet émétique foudroyant !

    D'autant que ce type d’œuvres masquent mal une idéologie, qui tend de plus en plus vers la propagande se généralise. Particulièrement dans le monde de la BD francophone et américaine qui me paraît plus perméable aux discours simplistes faisant une part belle aux raisonnements tronqués et autre sophisme. L’ironie dans le cas d’Emil Ferris c’est que celle-ci traite du nazisme en usant d’une symbolique pompière qui maquille à la truelle son sermon implicite et explicite.

    Mais peut-être que je me trompe, que je sur interprète. Peut-être… Il n’en demeure pas moins qu’au final toute cette littérature est survendue à l'excès, car, au risque de me répéter, ce n’est pas vos orientations sexuelles, vos maladies ou vos handicapes qui font votre talent. C’est un travail constant et opiniâtre, quelles qu’en soient les conséquences sur soi et sur les autres qui sont la marque des artistes digne de ce nom… À l’inverse de l’imagerie d’Épinal, pratiquer ce sacerdoce n’est pas enviable et le prix à payer en est souvent élevé que ce soit dans ses relations sociales, amoureuses ou laborieuses. Cela n’a rien de glamour. C’est une répétition ennuyeuse de gestes pour réussir à arracher à la vase une création qui ait un minuscule intérêt.

    Ce qui me fout en rogne c’est de placer sur un piédestal la personne derrière le crayon plutôt que le résultat sur la planche. En l'état Emil Ferris m’a infligé un pensum assommant. Et si je comprends l'idée qui sous-tend ses scènes, la matérialisation sur le papier échoue sur tous les tableaux à être lisible.

    Mais des femmes qui écrivent et qui dessinent avec un peu plus de talent et de faconde, il y en a ! Et il y en aura toujours. Et c'est tant mieux ! Tellement en fait que je ne pourrais pas avoir assez de deux vies pour parcourir les œuvres qu’elles nous ont donnés. Néanmoins, je ne m’adonnerais pas à cette ivresse sur le simple fait qu’elle ait une vulve comme appareil reproducteur, mais bien parce qu’elles ont eu un cerveau et une imagination d'une puissance infinie qui a embrassé tous les paradoxes de la créature humaine.

    D’ailleurs pour certaines d’entre elles qui rentrent dans mon panthéon personnel des auteurs qui m’ont le plus marqué et je serais incapable de de pratiquer la dissection critique sur leurs travaux de peur d’y égarer ma plume dans un océan de richesses. Plus tôt que de perdre votre temps précieux dans la lecture de ces monstres navrants, abîmez-vous dans les mondes d’Ursula K. Le Guin, allez à la rencontre de la féline Omaha auquel Kate Worley a prêté sa voix, goûtez aux vaudevilles survoltés de Rumiko Takahashi, à la science-fiction douce amère de Moto Hagio, explorez les origines de la littérature gothique avec Mary Shelley ou avec les sœurs Brönte, creusez les profondeurs de l’horreur avec Shirley Jackson ou Tanith Lee, frissonnez avec le western cannibale d’Antonia Bird : Vorace… et tant d’autres.

    Quand on cherche, on trouve !

    ____________________________________________________

    [1] — lesquels ont réédité le plus fréquentable Watership Down de Richard Adams, que je vous recommande plutôt…

    [2] — notamment par Cromwell, l’auteur d’Anita Bomba dont je vous conseillerai plutôt la fréquentation. D’autant que les éditions Akileos ont sorti une bien belle intégrale.

    [3] — Un petit tacle gratuit à Oscar & la Dame Rose d’Eric Emmanuel Schmidt qui est un cas d’école de non-écriture dans le genre, avec ses phrases simple à la naïveté mécanique qu’on croirait jaillir d’une IA qui simulerait l’écriture d’un enfant.

    [4] — L’auteur de SF Jack Womack dans le glaçant Journal de nuit dont la réalité cauchemardesque est à nos portes parvient à simuler le style d’une adolescente de douze ans de manière crédible, avec toutes ses contradictions.

    [5] — Bien que le même sujet a été traité d’une manière beaucoup plus réussie et assez poignante dans la 27e lettre de Will.

    dimanche 27 mai 2018

    Bibliothèque des Ombres : Kane : intégrale, vol.1/Karl Edward Wagner

    L’été et sa moiteur étouffante me paralysant, il est temps de dégainer les gros volumes pour égrainer les heures chaudes durant lesquels j’ai autant d’énergie qu’une larve neurasthénique bourrée au Vitallium250gr. Et comme on a parcouru la piste du Cush en compagnie de Charles R. Saunders, autant enchaîner sur la création de son volubile et alcoolique comparse : Kane ! Un colosse d’Héroïc-Fantasy cruelle sur lequel j’aurais bien plaqué la moustache blonde de Franco Nero dans une adaptation cinématographique qui demeurera de l’ordre du fantasme…

    Éditeur : Gallimard
    Collection : Folio SF : Fantasy
    Traduit par Patrick Marcel
    735 p.
     
    Tout à la fois sorcier, poète et guerrier, Kane a été maudit par un dieu fou à l’éternité. Il distrait son inextinguible ennui en tentant de bâtir des empires… qui ne cessent de s’écrouler en monticules de sable sous ses doigts. Mais cette vaine quête n’est-elle pas celle d’un adversaire à sa mesure, capable de le délivrer de la prison du temps ?

    La collection Folio-SF a réédité les romans, les nouvelles et les poèmes composant le cycle de Kane en trois épais volumes, donnant l’occasion aux lecteurs français de se plonger dans des aventures empreintes de spleen et d'une brutalité peu commune dans le genre de la fantasy. Wagner n’a pas peur des mélanges – c’est le moins que l’on puisse dire – et si le style s’avère inégal, il émane de cette fiction l'indéniable fascination que l'on éprouve pour des œuvres frôlant l'excellence et le génie. Son protagoniste principal, au carrefour des influences, synthèse parfaite de Conan et de Sauron, participe à l'aura de ces textes ambigus au sein desquels la morale est plus d'une fois retournée, le cul par-dessus tête.

    Mais avant de plonger de plain-pied dans le contenu de ces trois énormes volumes, survolons le bouillon de culture dans lequel baigne l’auteur et qui a présidé à la naissance de cet antihéros. Comme il le révèle dans une courte postface du troisième tome, Wagner aura longtemps muri sa création dans le creuset de ses différentes lectures. Ce seront d’abord les classiques du gothique anglais – Melmoth ou l'Homme Errant de Mathurin en particulier – qui auront nourri sa réflexion sur l’importance des seconds rôles « négatifs » qui emmènent l’intrigue, éclipsant fréquemment des protagonistes principaux s'avérant fades dans leurs actions et consensuels dans leurs morales.

    De cette influence, il conservera une fascination pour un environnement hostile reflétant souvent les sentiments des personnages ainsi qu’une tendance à la grandiloquence. Il usera de Kane pour se livrer à toutes sortes d’expérimentations, cherchant à construire un style qu’il définira comme étant du « gothique sous acide ». Une taxinomie adaptée aux dernières aventures de Kane qui le verra atterrir dans les années 70…

    La littérature « pulp » des années 30 a également joué un grand rôle dans l'établissement de la charte esthétique de Kane. On retrouve dans les textes de Wagner la patte de l’inévitable Robert E. Howard pour le côté sec et brutal des scènes d’action. Souhaitant donner à son monde un lustre réel, factuel, Wagner compose des dialogues rudes et crus qu’il privilégie aux déclamations ampoulées qui plombent les récits des continuateurs de Tolkien et qui tendent, selon lui, à décrédibiliser le genre. D’autant plus que Kane – même s’il fréquente parfois des têtes couronnées – passe plus de temps en compagnie de mercenaires et de grouillots de guerre, qui jurent plus qu’ils ne débitent des logorrhées shakespeariennes. Une option stylistique boudée par les thuriféraires de la fantasy que j’applaudis, tant cette trivialité confère, paradoxalement, plus de force à l'imaginaire. 


    Amis écrivains, la boue, la poussière, la merde et le langage fleuri des charretiers sont vos meilleurs outils pour solidifier votre charpente de mots.

    Évoquons aussi la mythologie chrétienne dans le bagage de notre personnage. Karl Edward Wagner ne s’appesantit pas sur la question, pour lui Kane [1] est Caïn ! Outre son immortalité, il possède dans ses yeux une étincelle de folie, la fameuse marque infamante, qui l’éloigne de l’humanité. Très discrète, cette référence à une religion contemporaine existante va infuser dans différentes nouvelles, aboutissant aux meilleurs textes de l'auteur.

    Enfin, difficile de parler de Kane sans évoquer les récits qui le mettent en scène et l'évolution de son statut dans ce qui a été l’œuvre d’une vie.

    Le premier volume comporte deux romans :

    — La Pierre de Sang :


    Illustration par Frank Frazetta
    Première apparition de Kane, bien que cette histoire fut publiée après le Château d'Outre-Nuit. Il flotte sur cette épopée barbare l'influence d' H.P.Lovecraft, tant dans son intrigue que dans des descriptions rivalisant d’adjectifs, parfois jusqu’à la surenchère.

    Après une courte scène introduisant Kane en voleur, nous le voyons mettre sur pied une expédition dans de lointains marais, promettant d'arracher à la vase des tonnes d'or au potentat local. Trahissant à tour de bras, Kane s'empare du trésor des Rillytis – une race d’hommes crapauds abâtardit – : une Pierre de Sang. L’énorme joyau cache en son cœur une technologie oubliée qui fait du cristal une intelligence artificielle, bâtit par les ancêtres des Rillytis du temps de leurs splendeurs. En constante expansion, tirant son énergie du vide sidéral, cet artefact confère un pouvoir inimaginable à son possesseur... À moins, que celui-ci soit, in fine, l’outil de l'esprit de froide logique lovée dans le minéral…

    Un récit nerveux, dense, parfois desservi par un excès d’images et de répétitions reprises dans une traduction ( ?) que je supposerais un peu trop déférente, quoique paradoxalement excellente dans son ambition de retranscrire l'ambiance que distille Wagner. Malgré ces petites scories, ce roman pose les jalons de la saga : une atmosphère empreinte de déliquescence, des royaumes pourrissants menés de main de fer par des soudards sans scrupules et des mystères surnaturels sur lesquels se devine l’ombre du maître de Providence.

    Ce qui nous vaut d'énormes paragraphes hallucinatoires lorsque Kane tente de contrôler l’intelligence artificielle dormant dans la Pierre de Sang ainsi que des descriptions gourmandes en décrépitudes de toutes sortes. Wagner plonge sa plume dans l'encre d'un romantisme noir, quelque-part entre Edgar Allan Poe et les décadentistes français pour peindre un monde flottant où les passions sont excessives et où les réalisations humaines ont autant de consistances que des châteaux de sable érodés par les alizées.

    L’horreur, qu’elle soit de nature diffuse ou plus frontale, est dispensée avec générosité, trouvant sa pleine puissance dans des affrontements dantesques n'hésitant jamais à verser dans la démesure et les flots de tripailles.

    Une parfaite introduction à l’univers tourmenté de Kane.

    — La Croisade des Ténèbres :


    Illustration par Frank Frazetta
    Deuxième morceau d’anthologie de cette première intégrale qui confronte Kane à une secte vindicative se répandant comme une peste sur les royaumes voisins. Profitant de la crédulité du « Prophète » meurtrier, Kane intégrera les rangs de son armée de va-nus pieds, et usera de ses talents pour discipliner une assemblée disparate de bandits en une redoutable meute organisée. Son plan pour s’arroger le trône sera contrecarré par le général de la ville adverse, victime dans un premier temps de son orgueil, puis retournant sur les lieux de sa défaite comme un phénix pour démanteler la cabale d'un Kane en mauvaise posture, ses machinations se heurtant à la nature d’outre-monde de l'entité téléguidant la secte…

    Un roman dense, touffu, plein de fureur et d’horreur dont la moindre n’est pas celle de cette religion étouffante dont les exactions et l’ignominie au quotidien ne sont pas sans évoquer avec quelques décennies d’avance les atrocités des fous de Dieu de l’État Islamique. L’auteur utilise toutes les ressources de la fiction pour proposer des images qui vous collent dans le crâne comme cette partie de football entre enfants… avec la tête d’un incroyant !

    Dans cette atmosphère de paranoïa constante et de massacres gratuits, la menace que représente un Kane est minimisée, au point que notre personnage paraisse presque insignifiant face à une foule hystérisée par des préceptes absurdes. D'ailleurs, notre antihéros charismatique ne devra sa survie qu’en pénétrant dans l’antre de l'entité derrière cette vague de fanatisme, ce qui nous vaudra une longue scène psychédélique, au cours de laquelle l’immortalité de Kane sera mise à rude épreuve.

    Morceau monstrueux de Dark Fantasy aux échos – hélas – bien réels, ce second volet des aventures de Kane disserte sur la nocivité de la croyance instrumentalisée sans oublier de poursuivre ses expérimentations littéraires.

    Une pièce maîtresse du genre.
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    [1] – Caïn se prononce Kane à l’américaine…

    lundi 5 février 2018

    Bibliothèque des Ombres : PaléoArt/Zoé Lescaze (Taschen, 2017)




    289 p.
    Traduction : François Dirdan
    Préface de Walton Ford

    Parmi tous les sujets qui ont focalisé mon attention, je crois qu’un des premiers – comme pour quelques autres bambins de la fin du XXe siècle – fut les dinosaures, ces gros « sauriens » venus des âges sombres de la terre. Et bien sûr, en dehors des musées, ce furent les livres qui me permirent de goûter à l’opium crétacé grâce à des visions d’illustrateurs parfois si prégnantes qu’elles imprimèrent durement mes rétines. Peut-être éprouvai-je ce vertige que n’importe qui ressent devant ces squelettes de pierre méticuleusement rassemblés par les paléontologues, traces antédiluviennes d’un passé plus lointain et inimaginable que celui déjà immense qui nous sépare des pharaons. Outre la grandeur – encore qu’il existe une infinité d’espèces ne dépassant pas le mètre, ce qui relativise un peu les choses –, c’est surtout la notion temporelle qui procure un effarement qui doit être voisin de l’effroi cosmique cher à Lovecraft. Parce que si « du haut de ces pyramides cinq siècles vous contemplent », qui dirent des millions d’années qui nous fixent depuis les orbites vides d’un compsognathus ? L’histoire humaine à l’échelle des dinos ? Rien ! Même pas le quart du demi d'un cinquième d’un battement de cœur de stégosaure !

    Or pour se figurer toutes ses bestioles ainsi que nos très lointains ancêtres, il a fallu recourir aux talents et aux artistes de tous poils et de toutes origines. Malgré la grandeur et la complexité de la tâche à accomplir, les peintres qui ont mis les mains dans le pétrole n’ont pas vraiment eu la postérité qu’ils auraient méritée. Car l’effort de création à fournir s’accompagne souvent – mais pas toujours – d’une vraie recherche pour tendre vers une véracité des scènes représentants les fameux animaux dans leurs environnements. Ainsi, la science s’offre une valse avec l’imagination. Une danse contrariée tant les deux cavalières ont un tempérament antagoniste, le calme et la pondération de l'une se mélangeant parfois assez mal avec les envolés lyriques de sa comparse, prompte à se défaire des carcans académiques pour vadrouiller ou bon lui plaît.

    C’est cette sarabande à travers les siècles que ce magnifique ouvrage se propose de nous relater au travers du prisme de l’art et de ses praticiens. S’il est quelquefois question de science, ce ne sera que pour appuyer les multiples mutations qui vont marquer l’esthétique des dinosaures. Des soubresauts d’apparences qui se modifient au fur et à mesure que les techniques de reconstitution se font de plus en plus pointues nous permettant d’apprendre quelques miettes de savoir supplémentaires sur notre lointain passé. Les dinosaures, on les connaissait depuis le moment où nous avons commencé à creuser dans la glaise. Autrefois ils furent parés des oripeaux de basilics et de dragons. Parfois révérés comme des Dieux, parfois broyés en poussière pour éveiller la virilité défaillante de quelques barbons neurasthéniques, les fossiles ont toujours flotté dans un coin sombre de notre conscience.

    Le PaléoArt est donc une discipline artistique qui consiste à redonner vie à ce qui fût. À défaut de pouvoir voyager dans le temps, les artistes vont s’échiner à récréer un passé antérieur. Une quête qui, comme le montre la journaliste Zoë Lescaze, a été ponctuée d’erreurs, de créatures difformes et d’interprétations pour le moins… curieuses. Mécène et industriels désireux de se tailler une réputation se sont penchés sur le chevet des squelettes, imposant parfois leurs désidératas aberrants, donnant naissance à des avortons ayant plus à voir avec la chimère qu’avec la reconstitution soigneuse.

    L’aventure débute en Angleterre vers 1830 avec une certaine Mary Anning qui, dans la précarité financière collecte des « Doigts du Diable » et autres « Pierres à Serpents » pour les vendre à des crédules comme remède contre le panaris et philtres d’amour divers. Ce n’est qu’avec le temps — et la sortie de la détresse économique — que la jeune femme apprendra à mieux connaître ces étranges pierrailles, s'intéressant à la géologie pour poser les bases de la paléontologie balbutiantes, la notion de préhistoire n’existant pas encore. En rencontrant le géologue anglais — et dessinateur à ses heures pas perdues pour tout le monde — Henry Thomas de la Beche, Mary Anning va enfanter sans le vouloir de la première œuvre de PaléoArt : Duria Antiquior. Cette modeste aquarelle ressuscite par la grâce du trait et du pigment les fossiles découverts le long de la côte anglaise.

    Duria Antiquior - Henry Thomas de la Beche, 1830
     À la première stupéfaction vis-à-vis de ces créatures, succéda une période de chaos au court de laquelle les diacres et autres autorités religieuses eurent beaucoup de mal à gober la pilule amère : les humains n’ont tout simplement pas existé pendant des centaines de millions d’années. Pendant une partie du XIXe siècle, le PaléoArt balbutiant fut souvent mis au service d’idéologies parfois saugrenues, ainsi l’une d'elles prophétisait que l’homme, étant par nature la perfection divine trônant au sommet de l’évolution, ces lointains ancêtres ne seraient être que des ébauches grotesques, quelques reptiles cannibales barbotant dans la boue antédiluvienne. Un concept exploité par l’anatomiste Richard Owen à travers les sculptures sauriennes de Crystal Palace, fabriqué par Benjamin Waterhouse Hawkins à l’occasion de la première exposition universelle en 1851. Par cette démonstration de force, d’une puissance égale à celle du plus récent Jurassic Parc de tonton Spielby, Richard Owen va ancrer dans l'esprit de ses contemporains l’idée des dinosaures — un mot dont il baptisera les squelettes géants en 1841 — sont à l'évidence de pitoyables avortons. Les pauvres mégalodons et iguanodon ne se reconnaitraient pas dans les dantesques sculptures les affublant de caractéristiques fantaisistes. Ainsi au début de leurs représentations les dinosaures furent-ils tour à tour instrumentalisés pour servir les théories défiant l’évolution darwinienne ou pour symboliser la redoutable flotte anglaise dans la figure du combat de l’ichtyosaure contre le fragile plésiosaure, allégorie de la France Macro… Napoléonienne.

    Mégalosaure de Crystal Palace.


    Néanmoins, ces délires fantasmatiques, ces gravures et ces aquarelles de monstres mous et de tylosaures cruelles ne resteront que des surgissements de l’inconscient dans le positivisme de la science et de l’industrie naissante. Tout comme les visions spirites et la chasse aux fées de Conan Doyle, les dinosaures seront les acteurs d’un incroyable retour du merveilleux refoulé par une raison par trop cartésienne. De plus, à l’inverse des théories d’Allan Kardec, ces créatures adoubées par les officines scientifiques vont vite envahir le monde avec un égal succès en tout point du globe, de la Chine en passant par les steppes glacées de la Russie, faisant même une halte dans les mines belges, à Bernissart où l’on exhumera un des plus impressionnants troupeaux d’iguanodons. 
     
    Ichtyosaure et Plésiosaure de Edouard Riou, 1863


    Ce succès entrainera aux États-Unis une ruée vers les fossiles dont la folie furieuse n’aura rien à envier à celle de l’or, les ossements rapportant gros et les différentes universités n’hésitant pas à débourser des fortunes pour posséder de préférence des géants complets. C'est aux sons des colts que naîtra une véritable épopée western sur fond de Crétacé. Les protagonistes : Othniel Charles Marsh et Edward Drinker Cope. Des amis passionnés de géologie qui plongeront dans une rivalité sanglante qui causera la destruction de quelques squelettes lors d’acte de sabotage opéré à la dynamite. Si Marsh s’avérait être un personnage paranoïaque, à la limite de la psychopathie, Cope quant à lui sera hanté par des cauchemars récurrents au cours desquels les tyrannosaures et tricératops ne cesseront de démantibuler son corps dans un jurassique anxiogène. Néanmoins à eux deux, ces paléontologues de l’extrême exhumeront plus d’une centaine d’espèces – pour celles qui auront survécu aux règlements de compte à Trias-city – et établiront durablement la richesse américaine dans le domaine. C’est dans cette ambiance délétère que Cope demandera à un autre homme d’exception de matérialiser sur la toile ces découvertes : Charles R. Knight.

    Leaping laelaps (1897)
    Issu d’un milieu aisé, Charles R. Knight s’est passionné assez tôt pour le dessin, écumant les zoos pour croquer les animaux. Sa carrière dans le monde minuscule du PaléoArt sera lancée par Henry Fairfield Osborn, le directeur controversé du Muséum d’histoires naturelles des États-Unis, et également le forgeron du nom du dinosaure le plus connu de l’histoire : le tyrannosaure rex. C’est le flair, mais aussi le sens du spectacle qui attirera Osborn vers les talents du jeune peintre, pour lui commander une série d’illustrations. Par l’intermédiaire d’Osborn, Knight rencontrera Cope et usera de toute sa technique pour insuffler un peu de vie dans les dépouilles tirées de la nuit des temps. Knight se passionnera pour les bestioles et chamboulera de fond en comble leurs apparences. Sous son pinceau affuté, les créatures vont se déparer de leurs images de reptiles patauds pour devenir véloces, des animaux évolués, adaptés à leurs environnements. Parmi la masse des toiles de Knight, celle évoquant le combat de deux laelaps (aujourd’hui renommé dryptosaures) sera considérée comme l’une des plus novatrices du genre. Les deux carnivores ne sont plus des salamandres molles comme on les représentait au début de la discipline, mais des prédateurs agiles, empruntant déjà aux oiseaux dans leurs postures, une intuition clairvoyante de Knight issue de son excellente connaissance de l'anatomie.

    Puissances et vélocités voilà les deux maîtres mots de la peinture de Knight qui provoquera une véritable renaissance du PaléoArt. Il y aura un avant et un après Knight. Sculpteur – il prendra toujours le soin de fabriquer des modèles d’argile en observant les squelettes, essayant de récréer la chair sur les os pour mieux analyser les jeux d'ombre et de lumière sur ses sujets –, Knight va synthétiser les différentes qualités des Paléoartistes : une approche scientifique, une rigueur d’exécution, mais aussi une tendance – qui lui sera reproché dans les milieux universitaires – à la dramaturgie. Que ce soit dans ses toiles les plus calmes ou dans la dépictions de combats titanesques. Knight lui-même ne récusera pas les affirmations de ses détracteurs, trouvant dans ces animaux un véritable potentiel artistique dont il aurait été dommage de se priver…

    Ptéranodon - détail, Heinrich Harder.
    Le passage par Charles R. Knight est presque indispensable pour comprendre les tensions qui habitent le PaléoArt, entre la nécessité de rendre compte de l’état des découvertes d’un côté, et d’un autre de s’attirer les faveurs du public – et des mécènes – pour pouvoir continuer les fouilles. Il ne fait aucun doute que les œuvres de l’américain ont largement contribués à la popularité des dinosaures, tant il émane d’elles une puissance picturale renforcée par des choix esthétiques audacieux, des flous, des touches de peintures nerveuses… Elles influenceront une kyrielle d'artistes, illustrateurs ou sculpteurs qui viendront à la suite de Knight. Que ce soit dans les céramiques de Heinrich Harder, reconstituées en 1982 ou dans les toiles du Breton Mathurin Méheut, le conseil de Knight résonnera chez ces successeurs. S’émancipant plus ou moins de la froide logique, les plus grands praticiens du PaléoArt danseront en funambules sur une corde raide tendue entre fantaisie et réalisme, déployant une variété de manières pour le moins ahurissante.

    Les Ptérodactyles - Mathurin Méheut, 1942-1947




    Outre Knight, je ne peux m’empêcher de citer la présence au sommaire de cet ouvrage d’une autre sommité du genre : le tchécoslovaque Zednek Burian. Travaillant de concert avec le paléontologue Josef Augusta, il exécutera plus de 500 illustrations sur le thème de la préhistoire. Le style de Burian mêle est un savant mélange de précision – bien qu’il n’ait pas eu l’occasion d’avoir accès à des fossiles, rare dans son pays – et d’impressionnisme, avec empattement, coupures et grattages de toiles. Chaque image permet au peintre de se déchainer sur son sujet et d’expérimenter pour rendre palpables les peaux, les écailles et les poils en usant de toute la latitude que lui offre la matière. Si ces dinosaures prennent une pose dynamique dans des scènes dramatiques, il excellera encore plus dans la description des hommes préhistoriques, puisant dans son existence précaire pour insuffler une âme à ses visions d’un autre monde. Emplies d’anxiété – Burian aura traversé deux guerres, vécu le pire du « communisme » et mené une adolescence de SDF –, ces œuvres, utilisant souvent des matériaux de récupération, sont percluses de détails sinistres qui frappent l’œil. 
     
    Tyrannosaurus Rex attaquant des Trachodon Annectens de Zdenek Burian, 1938


    Le communisme oppressif du bloc soviétique, dans lequel la plupart des artistes peineront sur un réalisme sociale, verra le paléoart s'auréoler d'un voile de liberté pour les peintres audacieux. Cantonnées à l’illustration informative, les toiles échapperont à la censure bureaucratique. Outre la virtuosité morbide d'un Burian, il faut citer les essais sur carton, usant d’expédient en guise de pigment, du directeur de musée Konstantin Konstantinovich Flerov, rejoignant par la voie des dinosaures les fauvistes européens. Il va de soi que le singulier personnage enverra aux oubliettes toute prétention documentaire dans ses étranges représentations qui empreintent plus à l’esthétique prophétisée par Knight qu’à la science…

    Tarbosaurus et dinosaures blindés de Konstantin Flerov, 1955

    Donnant souvent dans le spectaculaire, la mise en scène de foire tout juste bonne à amuser les drôles, le PaléoArt a souffert de sa nature schizophrénique. Il n’empêche qu’à s’y pencher comme nous le propose ce livre, avec de superbes reproductions riches en couleurs et en nuances, l’on se trouve ici en face d’un genre en soi avec ses figures obligées – Ichtyosaure contre plésiosaure, tyrannosaures et tricératops par exemple – et ses audaces thématiques et formelles. Parce que le sujet fait un double appel à la science et à l’imagination, cette discipline s’est retrouvée plongée dans les oubliettes, alors même que son champ d'expérimentation est l’un des plus évidents pour ses praticiens.

    Rarement entretenu ou restauré, le poids des années n’a guère épargné le PaléoArt [1]. Les images de synthèses ont ajouté quelques rivets supplémentaires à son cercueil d’oubli. Mais Si les outils graphiques de modélisations en 3D permettent de créer de toutes pièces des représentations plus précises, ils leur manquent le souffle de vie insufflé par le pinceau et le couteau d’un artiste compétent, possédé par une réelle vision et une envie de la transmettre.

    Pourtant, il y a de la matière pour une nouvelle génération, d’autant que les dernières recherches ont bouleversé notre compréhension des dinosaures – les animaux ne sont plus du tout des reptiles, mais bien une famille voisine des oiseaux, une branche du vivant qui n’existe plus... En raison de cette plasticité constante qui résiste à toutes les tentatives pour les normaliser, les dinosaures restent surtout un séduisant mystère et une paradoxale fantaisie scientifique. Si les illustrations contenues dans ce livre sont d’ore et déjà caduques, elles ne nous en invitent pas moins à un voyage passionnant dans les tréfonds d’un passé qui nous est autant universel qu'intime.

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    [1] – Si le vingtième siècle a été celui au court duquel s’est développé le PaléoArt, probablement la discipline artistique la plus « science-fictive », essayant de construire des mondes passés, l’Art Contemporain et ses nombreuses bouffonneries déconstruisaient jusqu’à l’idée même d’Art. L’un a été condamné à l’effacement, l’autre a été richement doté par l’argent public. Quitte à être rétrograde, j’ose préférer l’expressivité, surtout lorsqu’elle additionne l’imagination à la technique pour signifier une idée, un sentiment ou une contemplation qu’une installation absconse minimaliste dont la seule valeur est pécuniaire.

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    Un peu de musique pour se mettre dans l'ambiance...