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    lundi 5 février 2018

    Bibliothèque des Ombres : PaléoArt/Zoé Lescaze (Taschen, 2017)




    289 p.
    Traduction : François Dirdan
    Préface de Walton Ford

    Parmi tous les sujets qui ont focalisé mon attention, je crois qu’un des premiers – comme pour quelques autres bambins de la fin du XXe siècle – fut les dinosaures, ces gros « sauriens » venus des âges sombres de la terre. Et bien sûr, en dehors des musées, ce furent les livres qui me permirent de goûter à l’opium crétacé grâce à des visions d’illustrateurs parfois si prégnantes qu’elles imprimèrent durement mes rétines. Peut-être éprouvai-je ce vertige que n’importe qui ressent devant ces squelettes de pierre méticuleusement rassemblés par les paléontologues, traces antédiluviennes d’un passé plus lointain et inimaginable que celui déjà immense qui nous sépare des pharaons. Outre la grandeur – encore qu’il existe une infinité d’espèces ne dépassant pas le mètre, ce qui relativise un peu les choses –, c’est surtout la notion temporelle qui procure un effarement qui doit être voisin de l’effroi cosmique cher à Lovecraft. Parce que si « du haut de ces pyramides cinq siècles vous contemplent », qui dirent des millions d’années qui nous fixent depuis les orbites vides d’un compsognathus ? L’histoire humaine à l’échelle des dinos ? Rien ! Même pas le quart du demi d'un cinquième d’un battement de cœur de stégosaure !

    Or pour se figurer toutes ses bestioles ainsi que nos très lointains ancêtres, il a fallu recourir aux talents et aux artistes de tous poils et de toutes origines. Malgré la grandeur et la complexité de la tâche à accomplir, les peintres qui ont mis les mains dans le pétrole n’ont pas vraiment eu la postérité qu’ils auraient méritée. Car l’effort de création à fournir s’accompagne souvent – mais pas toujours – d’une vraie recherche pour tendre vers une véracité des scènes représentants les fameux animaux dans leurs environnements. Ainsi, la science s’offre une valse avec l’imagination. Une danse contrariée tant les deux cavalières ont un tempérament antagoniste, le calme et la pondération de l'une se mélangeant parfois assez mal avec les envolés lyriques de sa comparse, prompte à se défaire des carcans académiques pour vadrouiller ou bon lui plaît.

    C’est cette sarabande à travers les siècles que ce magnifique ouvrage se propose de nous relater au travers du prisme de l’art et de ses praticiens. S’il est quelquefois question de science, ce ne sera que pour appuyer les multiples mutations qui vont marquer l’esthétique des dinosaures. Des soubresauts d’apparences qui se modifient au fur et à mesure que les techniques de reconstitution se font de plus en plus pointues nous permettant d’apprendre quelques miettes de savoir supplémentaires sur notre lointain passé. Les dinosaures, on les connaissait depuis le moment où nous avons commencé à creuser dans la glaise. Autrefois ils furent parés des oripeaux de basilics et de dragons. Parfois révérés comme des Dieux, parfois broyés en poussière pour éveiller la virilité défaillante de quelques barbons neurasthéniques, les fossiles ont toujours flotté dans un coin sombre de notre conscience.

    Le PaléoArt est donc une discipline artistique qui consiste à redonner vie à ce qui fût. À défaut de pouvoir voyager dans le temps, les artistes vont s’échiner à récréer un passé antérieur. Une quête qui, comme le montre la journaliste Zoë Lescaze, a été ponctuée d’erreurs, de créatures difformes et d’interprétations pour le moins… curieuses. Mécène et industriels désireux de se tailler une réputation se sont penchés sur le chevet des squelettes, imposant parfois leurs désidératas aberrants, donnant naissance à des avortons ayant plus à voir avec la chimère qu’avec la reconstitution soigneuse.

    L’aventure débute en Angleterre vers 1830 avec une certaine Mary Anning qui, dans la précarité financière collecte des « Doigts du Diable » et autres « Pierres à Serpents » pour les vendre à des crédules comme remède contre le panaris et philtres d’amour divers. Ce n’est qu’avec le temps — et la sortie de la détresse économique — que la jeune femme apprendra à mieux connaître ces étranges pierrailles, s'intéressant à la géologie pour poser les bases de la paléontologie balbutiantes, la notion de préhistoire n’existant pas encore. En rencontrant le géologue anglais — et dessinateur à ses heures pas perdues pour tout le monde — Henry Thomas de la Beche, Mary Anning va enfanter sans le vouloir de la première œuvre de PaléoArt : Duria Antiquior. Cette modeste aquarelle ressuscite par la grâce du trait et du pigment les fossiles découverts le long de la côte anglaise.

    Duria Antiquior - Henry Thomas de la Beche, 1830
     À la première stupéfaction vis-à-vis de ces créatures, succéda une période de chaos au court de laquelle les diacres et autres autorités religieuses eurent beaucoup de mal à gober la pilule amère : les humains n’ont tout simplement pas existé pendant des centaines de millions d’années. Pendant une partie du XIXe siècle, le PaléoArt balbutiant fut souvent mis au service d’idéologies parfois saugrenues, ainsi l’une d'elles prophétisait que l’homme, étant par nature la perfection divine trônant au sommet de l’évolution, ces lointains ancêtres ne seraient être que des ébauches grotesques, quelques reptiles cannibales barbotant dans la boue antédiluvienne. Un concept exploité par l’anatomiste Richard Owen à travers les sculptures sauriennes de Crystal Palace, fabriqué par Benjamin Waterhouse Hawkins à l’occasion de la première exposition universelle en 1851. Par cette démonstration de force, d’une puissance égale à celle du plus récent Jurassic Parc de tonton Spielby, Richard Owen va ancrer dans l'esprit de ses contemporains l’idée des dinosaures — un mot dont il baptisera les squelettes géants en 1841 — sont à l'évidence de pitoyables avortons. Les pauvres mégalodons et iguanodon ne se reconnaitraient pas dans les dantesques sculptures les affublant de caractéristiques fantaisistes. Ainsi au début de leurs représentations les dinosaures furent-ils tour à tour instrumentalisés pour servir les théories défiant l’évolution darwinienne ou pour symboliser la redoutable flotte anglaise dans la figure du combat de l’ichtyosaure contre le fragile plésiosaure, allégorie de la France Macro… Napoléonienne.

    Mégalosaure de Crystal Palace.


    Néanmoins, ces délires fantasmatiques, ces gravures et ces aquarelles de monstres mous et de tylosaures cruelles ne resteront que des surgissements de l’inconscient dans le positivisme de la science et de l’industrie naissante. Tout comme les visions spirites et la chasse aux fées de Conan Doyle, les dinosaures seront les acteurs d’un incroyable retour du merveilleux refoulé par une raison par trop cartésienne. De plus, à l’inverse des théories d’Allan Kardec, ces créatures adoubées par les officines scientifiques vont vite envahir le monde avec un égal succès en tout point du globe, de la Chine en passant par les steppes glacées de la Russie, faisant même une halte dans les mines belges, à Bernissart où l’on exhumera un des plus impressionnants troupeaux d’iguanodons. 
     
    Ichtyosaure et Plésiosaure de Edouard Riou, 1863


    Ce succès entrainera aux États-Unis une ruée vers les fossiles dont la folie furieuse n’aura rien à envier à celle de l’or, les ossements rapportant gros et les différentes universités n’hésitant pas à débourser des fortunes pour posséder de préférence des géants complets. C'est aux sons des colts que naîtra une véritable épopée western sur fond de Crétacé. Les protagonistes : Othniel Charles Marsh et Edward Drinker Cope. Des amis passionnés de géologie qui plongeront dans une rivalité sanglante qui causera la destruction de quelques squelettes lors d’acte de sabotage opéré à la dynamite. Si Marsh s’avérait être un personnage paranoïaque, à la limite de la psychopathie, Cope quant à lui sera hanté par des cauchemars récurrents au cours desquels les tyrannosaures et tricératops ne cesseront de démantibuler son corps dans un jurassique anxiogène. Néanmoins à eux deux, ces paléontologues de l’extrême exhumeront plus d’une centaine d’espèces – pour celles qui auront survécu aux règlements de compte à Trias-city – et établiront durablement la richesse américaine dans le domaine. C’est dans cette ambiance délétère que Cope demandera à un autre homme d’exception de matérialiser sur la toile ces découvertes : Charles R. Knight.

    Leaping laelaps (1897)
    Issu d’un milieu aisé, Charles R. Knight s’est passionné assez tôt pour le dessin, écumant les zoos pour croquer les animaux. Sa carrière dans le monde minuscule du PaléoArt sera lancée par Henry Fairfield Osborn, le directeur controversé du Muséum d’histoires naturelles des États-Unis, et également le forgeron du nom du dinosaure le plus connu de l’histoire : le tyrannosaure rex. C’est le flair, mais aussi le sens du spectacle qui attirera Osborn vers les talents du jeune peintre, pour lui commander une série d’illustrations. Par l’intermédiaire d’Osborn, Knight rencontrera Cope et usera de toute sa technique pour insuffler un peu de vie dans les dépouilles tirées de la nuit des temps. Knight se passionnera pour les bestioles et chamboulera de fond en comble leurs apparences. Sous son pinceau affuté, les créatures vont se déparer de leurs images de reptiles patauds pour devenir véloces, des animaux évolués, adaptés à leurs environnements. Parmi la masse des toiles de Knight, celle évoquant le combat de deux laelaps (aujourd’hui renommé dryptosaures) sera considérée comme l’une des plus novatrices du genre. Les deux carnivores ne sont plus des salamandres molles comme on les représentait au début de la discipline, mais des prédateurs agiles, empruntant déjà aux oiseaux dans leurs postures, une intuition clairvoyante de Knight issue de son excellente connaissance de l'anatomie.

    Puissances et vélocités voilà les deux maîtres mots de la peinture de Knight qui provoquera une véritable renaissance du PaléoArt. Il y aura un avant et un après Knight. Sculpteur – il prendra toujours le soin de fabriquer des modèles d’argile en observant les squelettes, essayant de récréer la chair sur les os pour mieux analyser les jeux d'ombre et de lumière sur ses sujets –, Knight va synthétiser les différentes qualités des Paléoartistes : une approche scientifique, une rigueur d’exécution, mais aussi une tendance – qui lui sera reproché dans les milieux universitaires – à la dramaturgie. Que ce soit dans ses toiles les plus calmes ou dans la dépictions de combats titanesques. Knight lui-même ne récusera pas les affirmations de ses détracteurs, trouvant dans ces animaux un véritable potentiel artistique dont il aurait été dommage de se priver…

    Ptéranodon - détail, Heinrich Harder.
    Le passage par Charles R. Knight est presque indispensable pour comprendre les tensions qui habitent le PaléoArt, entre la nécessité de rendre compte de l’état des découvertes d’un côté, et d’un autre de s’attirer les faveurs du public – et des mécènes – pour pouvoir continuer les fouilles. Il ne fait aucun doute que les œuvres de l’américain ont largement contribués à la popularité des dinosaures, tant il émane d’elles une puissance picturale renforcée par des choix esthétiques audacieux, des flous, des touches de peintures nerveuses… Elles influenceront une kyrielle d'artistes, illustrateurs ou sculpteurs qui viendront à la suite de Knight. Que ce soit dans les céramiques de Heinrich Harder, reconstituées en 1982 ou dans les toiles du Breton Mathurin Méheut, le conseil de Knight résonnera chez ces successeurs. S’émancipant plus ou moins de la froide logique, les plus grands praticiens du PaléoArt danseront en funambules sur une corde raide tendue entre fantaisie et réalisme, déployant une variété de manières pour le moins ahurissante.

    Les Ptérodactyles - Mathurin Méheut, 1942-1947




    Outre Knight, je ne peux m’empêcher de citer la présence au sommaire de cet ouvrage d’une autre sommité du genre : le tchécoslovaque Zednek Burian. Travaillant de concert avec le paléontologue Josef Augusta, il exécutera plus de 500 illustrations sur le thème de la préhistoire. Le style de Burian mêle est un savant mélange de précision – bien qu’il n’ait pas eu l’occasion d’avoir accès à des fossiles, rare dans son pays – et d’impressionnisme, avec empattement, coupures et grattages de toiles. Chaque image permet au peintre de se déchainer sur son sujet et d’expérimenter pour rendre palpables les peaux, les écailles et les poils en usant de toute la latitude que lui offre la matière. Si ces dinosaures prennent une pose dynamique dans des scènes dramatiques, il excellera encore plus dans la description des hommes préhistoriques, puisant dans son existence précaire pour insuffler une âme à ses visions d’un autre monde. Emplies d’anxiété – Burian aura traversé deux guerres, vécu le pire du « communisme » et mené une adolescence de SDF –, ces œuvres, utilisant souvent des matériaux de récupération, sont percluses de détails sinistres qui frappent l’œil. 
     
    Tyrannosaurus Rex attaquant des Trachodon Annectens de Zdenek Burian, 1938


    Le communisme oppressif du bloc soviétique, dans lequel la plupart des artistes peineront sur un réalisme sociale, verra le paléoart s'auréoler d'un voile de liberté pour les peintres audacieux. Cantonnées à l’illustration informative, les toiles échapperont à la censure bureaucratique. Outre la virtuosité morbide d'un Burian, il faut citer les essais sur carton, usant d’expédient en guise de pigment, du directeur de musée Konstantin Konstantinovich Flerov, rejoignant par la voie des dinosaures les fauvistes européens. Il va de soi que le singulier personnage enverra aux oubliettes toute prétention documentaire dans ses étranges représentations qui empreintent plus à l’esthétique prophétisée par Knight qu’à la science…

    Tarbosaurus et dinosaures blindés de Konstantin Flerov, 1955

    Donnant souvent dans le spectaculaire, la mise en scène de foire tout juste bonne à amuser les drôles, le PaléoArt a souffert de sa nature schizophrénique. Il n’empêche qu’à s’y pencher comme nous le propose ce livre, avec de superbes reproductions riches en couleurs et en nuances, l’on se trouve ici en face d’un genre en soi avec ses figures obligées – Ichtyosaure contre plésiosaure, tyrannosaures et tricératops par exemple – et ses audaces thématiques et formelles. Parce que le sujet fait un double appel à la science et à l’imagination, cette discipline s’est retrouvée plongée dans les oubliettes, alors même que son champ d'expérimentation est l’un des plus évidents pour ses praticiens.

    Rarement entretenu ou restauré, le poids des années n’a guère épargné le PaléoArt [1]. Les images de synthèses ont ajouté quelques rivets supplémentaires à son cercueil d’oubli. Mais Si les outils graphiques de modélisations en 3D permettent de créer de toutes pièces des représentations plus précises, ils leur manquent le souffle de vie insufflé par le pinceau et le couteau d’un artiste compétent, possédé par une réelle vision et une envie de la transmettre.

    Pourtant, il y a de la matière pour une nouvelle génération, d’autant que les dernières recherches ont bouleversé notre compréhension des dinosaures – les animaux ne sont plus du tout des reptiles, mais bien une famille voisine des oiseaux, une branche du vivant qui n’existe plus... En raison de cette plasticité constante qui résiste à toutes les tentatives pour les normaliser, les dinosaures restent surtout un séduisant mystère et une paradoxale fantaisie scientifique. Si les illustrations contenues dans ce livre sont d’ore et déjà caduques, elles ne nous en invitent pas moins à un voyage passionnant dans les tréfonds d’un passé qui nous est autant universel qu'intime.

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    [1] – Si le vingtième siècle a été celui au court duquel s’est développé le PaléoArt, probablement la discipline artistique la plus « science-fictive », essayant de construire des mondes passés, l’Art Contemporain et ses nombreuses bouffonneries déconstruisaient jusqu’à l’idée même d’Art. L’un a été condamné à l’effacement, l’autre a été richement doté par l’argent public. Quitte à être rétrograde, j’ose préférer l’expressivité, surtout lorsqu’elle additionne l’imagination à la technique pour signifier une idée, un sentiment ou une contemplation qu’une installation absconse minimaliste dont la seule valeur est pécuniaire.

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    Un peu de musique pour se mettre dans l'ambiance... 



    lundi 11 septembre 2017

    Bibliothèque des Ombres : Brigitte Lahaie : les films de culte/Cédric Grand Guillot, Guillaume Le Disez

    Un livre de cinoche un peu particulier pour ce mois-ci qui ne se contente de lever le voile sur le grivois, mais aussi sur un tout un pan d'une certaine cinéphilie bis made in France.


    Ce grand livre se propose de faire un état de la carrière de l’actrice Brigitte Lahaie. Ce qui aurait pu être une idée saugrenue se transforme dans ses pages en un voyage dans un cinéma français autre dont peu de cinéphiles soupçonnent l’existence… Mais pour que cela aboutisse, il aura fallu aux auteurs passés par l’étape presque obligée aujourd’hui du crowdfunding. Une aubaine pour Panama Jack qui semble s’être ici approprié le projet lorsque celui-ci s’est avéré viable, alors même que l’éditeur a les reins assez solides pour supporter un projet éditorial risqué. Cela commence à devenir une manie de la part de Panama Jack de procéder à de telles manœuvres mercantiles, cherchant dans les dérivés de l’économie électronique le moyen de se faire plus de beurre en conservant ses billes dans des comptes offshores. Soit exactement l’inverse du métier d’éditeur. Mais passons outre. Brigitte Lahaie a sans doute été une actrice très sculpturale, mais méritait-elle pour autant un ouvrage ?

    Le livre ne revient tant pas sur la personnalité de « la Scandaleuse » que sur son parcours dans les courants souterrains du cinéma français. Tout un monde se divisant entre producteurs fauchés et réalisateurs s’étant trouvés à un moment ou à autre de leurs carrières obliger de tourner de l’alimentaire pour boucher les fins de mois. Un univers d’artisans parfois besogneux, parfois talentueux auquel le porno aura donné l’opportunité de s’exercer sous le masque de pseudonymes goûteux. Car la (re)-naissance en France de la pornographie en tant que genre à part entière aura été l’occasion d’une dizaine d’années d’énergie créatrice dont ce livre se veut – à travers la figure de Brigitte Lahaie – un témoignage non complaisant.

    Le porno dont il est question n’a pas grand-chose à voir avec les capsules filmées à la sauvette que l’on peut trouver par palettes entières dans les boyaux du Oueb 2.0. Ici, l’on parle de mise en scène, de techniques d’éclairage et même de travail avec les acteurs. Oh ! Rien qui ouvre les sésames des festivals cinématographiques guindés, mais une manne qui aura néanmoins permis à des artisans de peaufiner leurs arts et d’accoucher de pellicules dignes d’intérêt autres que masturbatoires. On sera étonné – ou pas – de l’exigence et de l’ambition de certains réalisateurs qui ont œuvré dans cette courte période allant de 1975 à 1981.

    Les films-clés sont à ce titre tous décortiqués, laissant transparaître des scripts réussissant parfois à placer la question de la sexualité — dans son spectre le plus large, tant excitant qu’intellectuel — au sein d’une dramaturgie qui lui aura été adaptée. Nous sommes assez loin du film de boules fade et les ténors du genre chiadent les scénarios qui enrobent les coïts. L’occasion de découvrir que ce cinéma honni par-dessus tous – au point de mériter une taxation disproportionnée avec la fameuse loi X qui mettra in fine un arrêt économique à toute cette aventure – aura attiré des personnalités de tous bords telles Gérard Kikoïne, Jean Rollin (pour des raisons pécuniaires) et des compositeurs émérites comme Alain Goraguer.

    Le livre se penche avec un égal intérêt sur la carrière hors boulard de l’actrice, avec – évidemment – la présence indispensable de Jean Rollin comme tête de proue d’une filmographie bigarrée, naviguant aux franges d’un cinéma français classique qui s’enfoncera, lui, toujours plus profondément dans sa sclérose intellectualisante. Des collaborations érotiques avec l’inénarrable stakhanoviste de la caméra Jess Franco, en passant par les comédies pouêt-pouêt de Jean-Marie Pallardy ou Max Pécas, c’est à un voyage dans une dimension souterraine d'un imaginaire hexagonal que nous invite cet ouvrage rétrospectif. Un cinéma comme on l’aime : outrancier, raté, fauché, fantaisiste et souvent poétique.

    De poésie, il en est question avec Jean Rollin qui fera de Brigitte Lahaie sa muse. Les budgets anémiques dont disposa le réalisateur ne l'auront jamais empêché de créer des séquences suintant d’une aura bizarre et étrange. Au sec cartésianisme, Jean Rollin oppose des ruptures de tons abrupts, des dénudés surréalistes, des femmes vampires mélancoliques et une ambiance autre, exigeant parfois l’impossible de ses acteurs. La collaboration Rollin-Lahaie finira par laisser des traces dans les mémoires de certains cinéphiles, amenant avec le temps à une reconsidération de l’œuvre de cet auteur atypique. N’oublions pas de mentionner le bref attachement entre Lahaie et le distributeur roublard René Château (les films que vous ne verrez jamais à la TV) et quelques participations à des zéderies comme ce film de guerre tourné à l’économie par Jess Franco, produit par firme Euro-ciné célèbre pour sa pingrerie et dans lequel Lahaie croisera le comte Dracula en personne : Christopher Lee.

    Un ouvrage fort épais et distrayant donc, illustré de photographies des différents films et de documents inédit. Ceux qui veulent déflorer une part non reconnue de notre cinéma hexagonal en auront pour leurs investissements. On y dénichera pêle-mêle des parties de jambe en l’air épicées, des proto-giallis, du gore, du polar musclé et des vampires romantiques. Bien plus que l’actrice en elle-même, c’est à un voyage dans un imaginaire passé que nous invitent les auteurs.

    Le DVD accompagnant le livre n’est hélas pas à sa hauteur avec sa conférence dont la prise de son est hélas assez médiocre. Cela n’arrêtera pas les plus motivés, mais cela fut un vrai frein en ce qui me concerne.
     

    jeudi 20 juillet 2017

    Bibliothèque des Ombres : Lovecraft : au Coeur du Cauchemar/Collectif (in Psychovision)

    Après un déménagement épique - pas encore tout à fait achevé - je reprend les rênes du blog avec une nouvelle chronique qui poursuit l'exploration du corpus Lovecraftien de fort belle manière. Un livre que se sera fait, néanmoins la récompense aura été à la hauteur des espérances... A un ou deux détails près...
     
    http://www.psychovision.net/livres/critiques/fiche/1350-lovecraft-au-coeur-du-cauchemar
    Pour accéder à l'article, cliquer sur l'image.

    
     

    dimanche 24 mai 2015

    Bibliothèques des Ombres : Redneck Movies : Ruralité et dégénérescence dans le cinéma américain/Maxime Lachaud



    En voyage dans les terres de l’Oncle Sam, vous dérivez dans un paysage fait de bicoques délabrées sous un soleil de plomb. Vous conduisez depuis des lustres, avec pour seules compagnies les cactus, les mouches et les cadavres de tatous achevant de se dessécher dans la poussière de la route rectiligne. Vous êtes paumés dans un décor désertique échappé d’un film post-apocalyptique. Vous allez bientôt tomber en panne d’essence. Vous vous arrêtez dans une station-service, vraisemblablement la dernière dans ce qui semble être le trou du cul du monde. La lumière est aveuglante, gluante. Elle colle aux objets, imbibe de sueurs rances la moindre surface. Vous dégoulinez, vos mains sont moites. Ce superbe guide GPS avec sa voix d’actrice porno intégrée vous a fielleusement claqué dans les doigts, la chaleur ayant achevé de griller ses fragiles entrailles électroniques. Vous voilà obligé de chercher votre chemin sur la vieille carte usagée de votre arrière grand-père, laquelle n’est plus à jour depuis des siècles. Vous êtes dans la merde.

    Autant demander votre route aux autochtones. Alertés par les soubresauts asthmatiques de votre moteur, ils sortent de leurs bicoques en tôles ondulées, s’avançant d’un pas chaloupé sous le cagnard. Ils chassent devant eux quelques poules faméliques qui caquètent en s’enfuyant entre leurs jambes, peinant à prendre leur envol. Le grand type au nez cassé vous observe d’un air mauvais. Ses yeux porcins vous scrutent tandis que sa bouche aux chicots moisis exhale une puanteur d’alcool frelaté. D'ailleurs, un petit panneau en ruine, écrit à la main avec du saindoux sur lequel vrombit un essaim de mouches vertes, annonce que vous trouverez dans cette station le meilleur « Moonshine » de la région. Derrière son père peu ragoutant avec sa salopette maculé par plusieurs couches de tâches suspectes, la transformant en une toile de Pollock inquiétante, sa fille – à moins que ça ne soit sa sœur – aux formes plantureuses vous regarde avec intensité, dissimulée dans l’ombre de son stetson. Elle fait plusieurs va-et-vient entre le vieux distributeur rouillé de sodas et l’ombre du porche, roulant des hanches, mettant en valeurs ses énormes seins que la sueur imprime sur son tee-shirt.

    Troublé par la créature dont les chairs alanguies par la fournaise sont autant d’appels à une bestiale copulation, vous demandez votre chemin à « Father Fred ». Tirant sur son cigare éteint et mâchonné depuis trois longues heures, celui-ci vous assène d’abord une mauvaise nouvelle. Bien que bardé d’équipement ultra-moderne, votre voiture vient de rendre son dernier soupir. Et il ne faudra pas espérer avoir une pièce de rechange dans les prochains jours. Mais qu’à cela ne tienne, vous allez profiter de la générosité des bons gars du Sud (et peut-être avoir la chance de culbuter Sassy-Sue dans la paille…). Dans trois jours, on organise le festival de la viande de porc dans la ville voisine. Un beau moment de convivialité où vous pourrez tâter le cul des vaches (et des fermières) tout en dégustant des produits locaux…

    Vous êtes bien naïf…
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    Cette introduction en forme d’hommage vous prépare à entrer dans le monde merveilleux des Rednecks Movies ! Vous allez explorer les méandres les plus insalubres d’une mythologie contemporaine que le cinéma d’horreur des années 70-80 a contribué à installer dans notre inconscient collectif. Qui ne connaît pas le Redneck Movie et ces poncifs ?

    Popularisés par une pléthore de survivals bas du front dans lesquels des teenagers débiles se perdent chez les pécores locaux, tous consanguins et forcément cannibales, ces films sont farcis de stéréotypes que des légions de mercenaires de la pellicule ne cessent de recycler de remakes en reboots (mais si, vous voyez de qui je parle…). Et pourtant, cette forme de scénario abêti n’est que la pointe de l’iceberg que cet ouvrage vous propose d’aborder.

    En remontant aux racines socio-économiques de ces récits, Maxime Lachaud démontre, si besoin était, que la fiction contient en son cœur une vérité cachée. Partant de l’histoire du Sud des États-Unis et de leurs rapports avec l’esclavage, l’auteur revient sur les conséquences méconnues qu’a eues l’afflux de cette population sur les ouvriers agraires. Reléguées en dessous des esclaves, virées de leurs champs comme des malpropres, ces communautés rurales appauvries se sont refermées sur elles-mêmes. Survivant parfois en autarcie, elles ont développé un chauvinisme et une bigoterie exacerbés.

    Envie, colère et paupérisation ont jeté les dès d’un jeu morbide entre les blancs et les noirs sous les regards amusés des grands capitalistes de l’époque. Le Ku-klux Klan – de sinistre mémoire – a prospéré sur les ruines morales de toute une population électrisée par des prédicateurs proches de la démence. Dans cette ambiance mortifère, il n’était pas rare que le plus petit incident soit monté en épingle et aboutissent à des lynchages cathartiques d’une violence inouïe perpétrés par des groupes hystériques et bigots. Femmes et enfants participaient parfois à la mise à mort du bouc émissaire et l’on faisait ripaille sous les arbres à pendus. La guerre de Sécession et la catastrophe économique qui en a résulté ont accentué l’image d’un Sud déliquescent. Immaculés et pimpants, les manoirs des grands propriétaires terriens ayant fait faillites se sont transformés en ruines inquiétantes, hantées par une noblesse décatie s’enfonçant dans la folie et la consanguinité.

    En passant en revue tous ces soubresauts, parfois peu perceptibles par le grand public que nous sommes, Maxime Lachaud nous dépeint les États-Unis du Sud dans toutes leurs complexités : un territoire où la violence du Far-West est encore de mise. Un endroit fait d’une multitude de luttes perdues, de strates de rancœurs enkystées dans les âmes et la poussière.

    La Nature joue un rôle non négligeable dans ces fictions. Indifférente aux destins des créatures qui se battent à sa surface, elle est hostile, engendre dans la boue des marais des sangsues géantes et des monstres de Gila dans le désert. Impitoyable, le soleil grille la couenne des touristes. Les mouches et les moustiques pullulent et harcèlent hommes et bêtes. La chaleur décompose tout, exhale des odeurs fétides, gonfle les chairs et brûle les cerveaux, nous rappelant à notre état de primate. Les coïts ne sont que d’horribles viols collectifs, le moindre mot de travers peut entrainer une spirale de violence sans fin. On ne survit là-dedans qu’en biberonnant un alcool capable d’assommer un bœuf en deux verres…

    Si la nuit, le vent et la tempête se faisaient les complices des vampires, des fantômes et des savants fous aux belles heures de la Hammer Film et du cinéma gothique, la fiction sudiste s’empare du jour. Les monstres ne se cachent plus dans les ténèbres. Toutes les horreurs imaginables ont lieues dans la lumière du soleil qui cesse dès lors de devenir un astre d’espoir.

    Le « Gothique sudiste » comme le dénomme Maxime Lachaud n’est pas récent. Ses racines se trouvent dans la littérature. Et quelle littérature ! À l’inverse de bons nombres d’érudits qui tendent à séparer de manière un peu pédante la Culture avec les œuvres d’exploitation, le journaliste les unit en une même unité. La plus fine plume américaine a ainsi donné naissance à ce genre : des auteurs comme Tennessee Williams, Marc Twain, William Faulkner ou Truman Capote. Plus contemporains, Cormac Mc Carthy, Harry Crew ou Joe R. Lansdale continue de creuser ce sillon où l’hyperréalisme des descriptions participe à l’élaboration d’une esthétique de la décrépitude. Fasciné par le monstre humain, ces auteurs ne s’embarrassent pas de mort-vivants ou d’un folklore faisant appels aux vieilles légendes usées jusqu’à la corde. L’horreur des carcans moraux, la ferveur religieuse et la promiscuité forcée face à un environnement hostile forment un terreau bien plus brut et effrayant pour les écrivains.

    Dès les années 20,le genre s’affiche sur les cinémas pour colorier en rouge les rêves des spectateurs. Oscillant au fur et à mesure de ses incarnations entre le cinéma d’auteur et la série B poissarde, il donne naissance à quelques chefs-d’œuvre pelliculés. Des cinéastes comme John Huston (La Nuit de l’Iguane, Reflet dans Œil d’or [1]) ou Elia Kazan (Baby-Doll) retranscrivent le soufre qui hante les classiques littéraires en se jouant de la censure de l’époque, ouvrant la voie à d’autres réalisateurs qui repousseront les limites de la violence et du bon goût.

    Tout comme le western, dont il est le rejeton turbulent, le gothique sudiste conserve dans son discours le thème de la Frontière. Frontière physique avec ses territoires inhospitaliers martelés par un soleil de plomb, mais aussi frontière corporelle. La question de la sexualité débridée et de la viande hante le genre de manière maladive. Tendant volontiers le cou aux censeurs de tous poils, les différents réalisateurs ont affronté de front pléthore de sujets tabous, se livrant à une radioscopie de l’inconscient glauque de l’Amérique profonde. Pédophilie et viol sur fond de noblesse décatie (Baby-Doll), viol homosexuel (Délivrance de John Boorman), cannibalisme (Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper), zoophilie… Les rejetées de Dieu se vengent sur les citadins privilégiés, le Sud viole, démembre et détruit le Nord le temps d’une illusion née de la chaleur étouffante.

    Mais Maxime Lachaud ne s’arrête pas à ses classiques, nous entraînant loin dans les méandres des productions locales dont les comédies sudistes mettant en vedette Burt Reynolds. Bâties sur le folklore du bouilleur de cru pourchassé par le shérif et ses sbires tentant d’appliquer les lois de la prohibition, ces films révèlent une vraie culture locale avec ses propres mythes. Le Moonshine, alcool frelaté fabriqué grâce à la lumière de la pleine lune et capable de rendre aveugle celui qui le consomme sans précaution est au cœur de ces légendes.

    Le temps d’une étape dans la gaudriole et nous découvrons que les archétypes du gothique sudiste ont infecté tous les cinémas. De l’Australie (Razorback de Russel Mulcahy, Réveil dans la Terreur de Ted Kotcheff) en passant par la France (La Traque de Serge Leroy, Canicule d’Yves Boisset) et la Belgique (Calvaire de Fabrice du Welz), les ploucs homicides se sont disséminés partout. Ils ont contaminé la nature qui cesse de prendre la pose pour les cartes postales, se transformant en infâme bourbier glacial prêt à nous happer.

    À travers la visite de cet immense pan de la culture cinématographique, l’on s’aperçoit que les horreurs que nous ont infligées les cinéastes, qu’ils soient des génies au sommet de leurs gloires ou de besogneux tâcherons de la série Z, ne parlent que de notre rapport conflictuel avec la nature dans toute son âpreté. Condition de vie hostile et humanité corruptible, encline à toutes les folies font bons ménages pour tisser des marais d’illusions dans lesquelles nous aimons nous enfoncer.

    Derrière nos écrans tactiles, notre belle assurance, nos gratte-ciels symbole de notre égotisme, se cache un barbare sans foi ni loi.

    Un livre indispensable pour tout amateur du genre qui en découvrira tous les soubassements et pour les néophytes qui pourront se régaler d’une prescription abondante de films (et de romans…).

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    [1] Reflet dans Œil d’or : Une petite perle du genre avec un Marlon Brandon en général homosexuel confit dans sa frustration, se rinçant l’œil sur les corps d’éphèbe de ses sergents tandis que sa femme délaissée s’envoie en l’air avec toute la caserne…